La réforme de l'audiovisuel public ? A Lussas, on n'y croit plus depuis longtemps...

C'est un silence qui pourrait devenir gênant. Pas un festivalier des Etats généraux du documentaire qui ne veuille entendre parler de l'ambitieuse réforme de l'audiovisuel public, en préparation pour l'automne. Durant les débats animés d'après projections, pas même une seule allusion aux propositions de la «Commission Copé». On parle cinéma documentaire, relation filmeur-filmé, un point c'est tout.

C'est un silence qui pourrait devenir gênant. Pas un festivalier des Etats généraux du documentaire qui ne veuille entendre parler de l'ambitieuse réforme de l'audiovisuel public, en préparation pour l'automne. Durant les débats animés d'après projections, pas même une seule allusion aux propositions de la «Commission Copé». On parle cinéma documentaire, relation filmeur-filmé, un point c'est tout. Pourtant, les menaces qui planent sur le financement des documentaires en général, et ceux projetés à Lussas en particulier, sont légion. «A Lussas, on organise des colloques et des colloques sur le corps, mais on ne soucie pas des façons de trouver l'argent pour réaliser ces documentaires...», soupire Guy Seligmann, président de la Société civile des auteurs multimédia numériques, la Scam, qui gère les droits d'auteur de nombreux documentaristes.

 

L'équation est de plus en plus compliquée à résoudre. D'un côté, une inflation de docus, de moins en moins chers à tourner/monter, grâce à la vidéo. De l'autre, de moins en moins d'espaces d'exposition offerts par les télévisions, et surtout, d'argent pour les financer. «Le documentaire de création, celui que l'on montre à Lussas, n'a plus sa place à la télévision», confirme Jean-Marie Barbe, fondateur des Etats généraux de Lussas. «Le divorce a été prononcé à la fin des années 90, paradoxalement, au moment même où le genre documentaire était accueilli à bras ouverts dans la grande famille du cinéma - je pense à Michael Moore, à Nicolas Philibert...» Annick Lernoud, productrice associée aux documentaires au sein de la chaîne belge RTBF, venue à Lussas pour rencontrer de jeunes réalisateurs, en rajoute une couche : «Quand je regarde le cas français, c'est sûr, je me dis, oh les pauvres... Les relations avec les télévisions sont devenues beaucoup plus compliquées qu'en Belgique...». A la RTBF, le fonds alloué à la création documentaire, en hausse chaque année, n'a jamais été indexé sur les rentrées publicitaires de la chaîne.

 

«Une pensée de supermarché»

De la grosse centaine d'oeuvres projetées cette année à Lussas, la plupart se sont donc passées du financement des télés. Une situation encore impensable il y a dix ans. Ici, c'est un financement de l'Ina. Là, une fondation américaine. Henri-François Imbert, précieux cinéaste français, qui montrait en début de semaine son dernier film, Le temps des amoureuses, va même jusqu'à revendiquer cette économie de la débrouille, au nom de l'indépendance, artistique - c'est son activité d'enseignement du cinéma, à l'université, qui lui permet de financer ses films. «Ce n'est pas comme cela que l'on maintient une industrie audiovisuelle, pas avec de tels bricolages, même merveilleux ! Il faut une véritable économie de la filière documentaire», rétorque Guy Seligmann, de la Scam, qui veut «peser sur le débat, en attendant les discussions à l'Assemblée nationale fin septembre, même si l'on a l'impression que les choses sont déjà pliées...»

 

Pourtant, la suppression de la publicité sur les chaînes publiques après 20 heures, annoncée à partir du 1er janvier 2009, pourrait permettre d'ouvrir de nouveaux espaces de diffusion. Puisque les films de première partie de soirée commenceront plus tôt, des cases aux programmes plus risqués pourraient s'imposer en deuxième et surtout troisième partie de soirée. Jean-Marie Barbe, des Etats généraux, n'y croit pas, persuadé que ces grilles de fin de soirée seront remplies de rediffusions : «Nous avons un président, qui donne des coups de pied dans une fourmilière à l'équilibre déjà très fragile, tout en réglant ses comptes. L'approche est très confuse. Il n'y a pas de projet, juste un principe, celui de réduire les dépenses de l'Etat. C'est une pensée de supermarché».

 

«En plein dans le brouillard»

Mercredi à Lussas, les langues ont commencé à se délier doucement, à l'occasion d'un débat autour de la «décentralisation de la production audiovisuelle». Où les participants, producteurs en région, sont revenus sur l'une des propositions phares de la Commission dirigée par le député UMP Jean-François Copé, pour la création d'une petite dizaine de directions régionales de France 3. L'idée, que Nicolas Sarkozy n'a pas retenue, aurait eu le mérite de renforcer les tissus locaux de production. «On est en plein dans le brouillard», a regretté un participant.

 

Surtout, si l'ensemble est encore très flou, la Scam a fait les comptes : il manquera 100 millions d'euros dans le budget annuel de France Télévisions, même en intégrant la taxe de 0,9% sur le chiffre d'affaires des fournisseurs d'accès à internet et les opérateurs de téléphonie. Et les programmes difficiles à produire, donc coûteux (les documentaires sont évidemment en première ligne) pourraient en faire les frais. Pour le moment, situation inédite, toutes les commandes de France Télévisions, documentaires comme fictions, ont été gelées, en attendant d'y voir plus clair sur les moyens financiers. La Scam, avec la SACD, s'est donc déplacée à Lussas pour faire campagne pour l'augmentation de la redevance - indexation de la redevance sur le coût de la vie, et relèvement annuel de 5% chaque année jusqu'en 2012, «afin de rejoindre nos voisins britanniques», précise Guy Seligmann.

 

A Lussas, où l'on n'attend plus grand chose de la télévision («ne pas lâcher, mais ne pas s'illusionner non plus», résume Jean-Marie Barbe), on assure que l'économie du documentaire devra trouver ailleurs ses principales sources de financement. Parmi les pistes, l'édition de collections DVD haut de gamme et la mise en place d'un portail internet de vidéos à la demande (VOD) sur le mode de ce que tente, pour les fictions indépendantes, le site Universcine.

 

*** Lire aussi, côté Journal de Mediapart, les articles d'Antoine Perraud :

Copé prétend tout changer à France Télévisions en six mois

A quoi sert encore la commission Copé ?

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