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Les Invisibles d’Avignon

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Billet de blog 17 juil. 2011

«Ne laissez personne vous faire croire que nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble»

 On ne voit plus de conteurs dans les rues, les places et les jardins d’Avignon, pendant le festival.

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Il était une fois les conteurs © Dominique Gros /Muriel Bloch, 2000

On ne voit plus de conteurs dans les rues, les places et les jardins d’Avignon, pendant le festival. Dans les années 1970, par beau temp, les désœuvrés, les résidents, les désargentés pouvaient s’asseoir les écouter au hasard de leurs promenades : tout le talent, tout le plaisir reposait sur la manière de s’arranger des lieux, du chant des cigales, du souffle du mistral et, même, des quolibets qui sortaient de l’assistance, pardon : de l’auditoire. Griots africains, chistes ibériques, refranes sépharades, sentences hassidiques, versets arabes, cette profusion compensait les cadres de pierre de l’art officiel. Les conteurs les plus jeunes nourrissaient leurs récits des travaux de Peter Book, d’Ariane Mnouchkine et de Jean-Claude Carrière. Il s’agissait toujours de revenir à l’essentiel d’un récit, par les moyens minimaux les plus concentrés : la voix, le corps, quelques instruments élémentaires pour rythmer l’intérêt.

Quarante ans plus tard, les rues, les places et les jardins sont cédés à des marchands, des bouquinistes, des limonadiers, et c’est au fond de salles de classes ou de hangars réaménagés en lieux de représentation qu’on va assister aujourd’hui, en rangs d’oignons, à une heure de conte selon les standards formatés dans les règles d’un art festivalier qui s’éloigne de plus en plus du rapport étroit entre celui qui dit et ceux qui écoutent – et qui peuvent répondre. Même jeunes, les publics sont sous l’influence des effets à grands spectacles, alors, si peu que ce soit, la régie se croit obligée de donner du son et lumière ; et les bruitages, les musiques enregistrées, les cadrages de couleurs visent à transporter les imaginaires vers des ailleurs exotiques et des temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Les conteurs se cherchent

Parfois, c’est avec des tissus que l’art des premiers contes reprend de son lustré ; le conteur se change à vue, et il arrive que ses changements parviennent à métamorphoser un espace que d’obscures raisons de sécurité ont pourtant aligné en attachant les chaises entre elles. Le rêve opère ainsi, avec Kamel Zouaoui, quand il raconte Nasredine le Hodja. L’intérêt se perçoit par quelques échanges incisifs où les contes révèlent la nécessaire connivence, mi-figue mi-raisin, parce que prévisibles, de père à fils, de maître à initié, qu’entretiennent entre eux les avis et les conseils de ces morales sceptiques plusieurs fois séculaires(1).

Les conteurs se trouvent

D’autres fois, c’est par l’outrance de l’excroissance que le conte devient jeu d’acteur. Les saynètes alignent les variations sur les thèmes éternels de la fidélité entre l’amitié et l’amour. Le conte se transforme en tableaux illustrés de chansons. Les proéminences, nasales, de popotin ou de tétons, les musiques décalées, de séduction ou de rupture, exagèrent des philosophies de jeux de dominos, où chacun s’appuie sur l’autre pour le pousser autre part :

– Écoute... un être comme toi n’est supportable que s’il est humble... Je pourrais même te trouver un peu sympathique si tu souffrais, mais jamais je ne te pardonnerais d’être heureux.

– J’ai trouvé la perle. Je ne devrais avoir aucun mal à me convaincre que je l’aime.

Le jeu transforme la fable sur deux tons. L’ami qui s’offre en cadeau, la femme extasiée devant un frigo plein, le mari doutant de son désir... tous ces sujets prennent pour motifs les serments à l’éternité, les aveux déclarés, les toujours et les jamais, et les chœurs accélèrent les mouvements. Les personnages se racontent (ils se la racontent) avec Yaacobi et Leidental, de Hanokh Levin(2).

Jean-Jacques M’µ

(1) Les pas sages d’un fou ou quelques aventures de Nasredine le Hodja, par Kamel Zouaoui au Collège de la Salle, Place Pasteur, Avignon, jusqu'au 31 juillet 2011.

(2)

Yaacobi et Leidental, comédie mordante

de Hanock Levin traduit de l’hébreux par Laurence Sendrowicz, par la compagnie Arthéma mis en scène d’Henri Bonnithon avec David Levadoux, Anne-Marie Vidal, Alain Vidal, et des musiques d’Alain Territo, à la Salle Roquille, 3, rue Roquille, Avignon, jusqu'au 31 juillet 2011 à 20h.

(3) Le titre de ce billet est la reprise de la fin du spectacle de Kamel Zouaoui :

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