Le théâtre de la francophonie sur l’échafaud?

Lettre ouverte au Président de la République, signée par de nombreux intellectuels et artistes francophones, dont Alain Mabanckou et quelques politiques, telle que la députée George Pau-Langevin, à propos de l'avenir du théâtre du Tarmac. «Monsieur le Président, quelle serait une refondation de la francophonie qui commencerait par couper les vivres à ses artistes ? Comment pourrait-on vouloir impulser un nouvel élan en détruisant un symbole ?»

Monsieur le Président de la République,

Le bruit court.

La rumeur enfle.

La colère gronde, nous ne pouvons nous taire. Le Tarmac, l’unique scène dédiée à la francophonie, serait en sursis !

Votre intérêt affirmé pour la francophonie nous a enthousiasmés et a fait naître un espoir nouveau parmi le monde de la culture.

Mais derrière les déclarations d’amour à la langue française, une politique brutale serait-elle en train de se mettre en place ? La machine administrative aurait-elle mandat pour livrer bataille contre la culture et ses artistes francophones ?

On entend que le Tarmac disparaîtrait brutalement. Une décapitation en silence organisée par le Ministère de la culture. Nous ne pouvons le croire.

Alors que nous espérons une nouvelle impulsion, nous pourrions être victimes d’une politique de l’ancien monde, à bout de souffle, qui cloue les créateurs francophones au pilori, qui bafoue les publics, qui ignore superbement le travail quotidien mené avec le monde éducatif et associatif. 

Vous le savez, Monsieur le Président, le Tarmac est un lieu très identifié, la maison reconnue et familière des artistes francophones. C’est l’un des plus grands réseaux sur la scène internationale, qui entretient des échanges constants avec des écrivains, intellectuels, interprètes, chorégraphes, metteurs en scène des quatre coins du monde, de Brazzaville au Caire, de Ouagadougou à Beyrouth, en passant par Montréal ou Marrakech. Faire disparaître le théâtre du Tarmac, c’est choisir de détruire Notre maison. 

C’est aussi choisir de détruire un théâtre populaire, ancré sur un territoire vaste et métissé. Les innombrables établissements scolaires, universités, médiathèques, associations auprès desquels nous intervenons chaque jour construisent avec nous l’identité culturelle des nouvelles générations. C’est maintenant qu’il faut conforter le Tarmac dans sa mission. Vous ne pouvez, Monsieur le Président, en faire table rase au moment même où tout milite à porter haut les valeurs humanistes de la France. La mission de ce théâtre mérite d’être défendue avec d'autant plus de vigueur aujourd'hui que les idéologies extrémistes et xénophobes se font légion.

Monsieur le Président, quelle serait une refondation de la francophonie qui commencerait par couper les vivres à ses artistes ? Comment pourrait-on vouloir impulser un nouvel élan en détruisant un symbole ?

Défendre aujourd’hui le Tarmac, c’est aussi regarder dans les yeux les défis contemporains de l’Europe dans le contexte des nouvelles migrations, c’est porter un regard lucide et généreux sur une histoire partagée.

Alors, nous refusons l’improbable. Nous sommes nombreux à nous opposer résolument à la disparition du Tarmac, fer de lance des cultures francophones en France.

Monsieur le Président, nous vous demandons instamment de porter une politique ambitieuse pour la francophonie, ses acteurs et ses publics.

Aujourd’hui, au cœur de cette action, il s’agit, avec fierté de soutenir le Tarmac.

 

Signataires : 

Zeina Abirached, auteure de bandes dessinées

Marguerite Abouet, écrivaine, scénariste et réalisatrice

Gustave Akakpo, auteur, dramaturge et metteur en scène

Laura Alcoba, romancière

Jacques Allaire, metteur en scène

Pouria Amirshahi, rapporteur de la mission d’information parlementaire sur « l’ambition francophone » (2014)

Hakim Bah, auteur et dramaturge / lauréat prix RFI 2016

Kidy Bebey, écrivain et journaliste

Yahia Belaskri, écrivain

Pascal Blanchard, historien

David Bobée, metteur en scène, directeur du Centre Dramatique National de Normandie -Rouen

Ali Chahrour, chorégraphe

Serge-Aimé Coulibaly, chorégraphe

Louis-Phillipe Dalembert, écrivain

Jean Paul Delore, metteur en scène

Ananda Devi, écrivain

Abdelkader Djemaï, écrivain

Ahmed El Attar, auteur, metteur en scène / directeur D-CAF festival -  le Caire

Hassan El Geretly, metteur en scène / directeur d’El Warsha – le Caire

Radhouane El Meddeb, chorégraphe

Nedim Gürsel, écrivain

Gaël Faye, chanteur, rappeur, auteur-compositeur-interprète

Hassane Kassi Kouyaté, directeur de la scène nationale Tropiques Atrium Martinique / membre du collège de la diversité

Jack Lang, Président de l’institut du monde arabe

Sébastien Langevin, rédacteur en chef de la revue « Le français dans le monde »

Henri Lopes, écrivain

Alain Mabanckou, écrivain, Professeur titulaire de littérature francophone à UCLA (université de Californie à Los Angeles)

Yamen Manaï, écrivain / prix des cinq continents de la francophonie 2017

Daniel Maximin, écrivain

Achille Mbembe, philosophe / auteur de « Critique de la Raison nègre » / professeur à l’université de Witwatersrand à Johannesburg

Boniface Mongo Mboussa, essayiste et critique littéraire

Fiston Mwanza Mujila, écrivain

Fabrice Murgia, auteur, metteur en scène / directeur du théâtre national de Bruxelles

Criss Niangouna, auteur et comédien

Dieudonné Niangouna, auteur, dramaturge et metteur en scène

Wilfried N’Sondé, écrivain, musicien / prix des cinq continents de la francophonie 2007 / prix Senghor de la création littéraire

Gabriel Okoundji, poète

George Pau-Langevin, députée du 20ème arrondissement / ancienne ministre des Outre-Mer

Raharimanana, écrivain

Rodney Saint-Eloi, écrivain / directeur des éditions Mémoires d’encrier, Montréal

Salia Sanou, chorégraphe

Boualem Sansal, écrivain francophone

Soro Solo, journaliste et animateur

Véronique Tadjo, écrivaine et universitaire

Sami Tchak, écrivain

Jean-Michel Devésa, Professeur des Universités, Ecrivain

Minh Tran Huy, romancière et journaliste

Abdourahman Waberi, écrivain et professeur à George Washington University

Aurélien Zouki, collectif Kahraba – Beyrouth / directeur du festival Nous, la Lune et les voisins.

 

 

 

 

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