L'AFP, bien commun des citoyens français

Après le départ surprise de son PDG, Pierre Louette, Patrick Filleux, journaliste à l'AFP, membre fondateur du Syndicat Autonome des Journalistes (SAJ-UNSA), expose les défis qui attendent l'agence à l'heure du changement de statut.

Après le départ surprise de son PDG, Pierre Louette, Patrick Filleux, journaliste à l'AFP, membre fondateur du Syndicat Autonome des Journalistes (SAJ-UNSA), expose les défis qui attendent l'agence à l'heure du changement de statut.

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pave.jpgL'Agence France-Presse, troisième agence de presse mondiale, seule grande entreprise française de collecte et diffusion des informations généralistes sous toutes les latitudes et dans tous les domaines, navigue par gros temps depuis mercredi 24 février et l'annonce-surprise du départ de son PDG, Pierre Louette, qui devient secrétaire général de France Télécom.

L'AFP est la principale source d'information des Français. Là est sa mission d'intérêt général. C'est donc l'ensemble de nos concitoyens qui est concerné par la pérennité de son existence et pas uniquement le microcosme journalistique ou le monde politique.

Il s'agit ici d'apporter au citoyen, un décryptage des causes et des éventuelles conséquences de la situation dans laquelle se trouve la vénérable maison, bien commun du peuple français.

Pierre Louette a été élu président directeur général de l'Agence France-Presse en 2005, après en avoir été directeur général à partir de 2003, veillant en particulier au «contrat d'objectifs et de moyens» (COM) conclu, c'était une première hors service public de l'audiovisuel, entre l'AFP et l'Etat par le PDG de l'époque, Bertrand Eveno.

Flash back: Eveno, élu en 2000, était arrivé sur les décombres de l'un des plus graves conflits que connut l'Agence, engendré par une tentative de privatisation (avec des capitaux privés et volatiles) de son prédécesseur Eric Giuilly. Cette tentative suicidaire fut mise en échec par la mobilisation –dans une historique et massive unité– de l'ensemble du personnel.

Bertrand Eveno s'attaqua à la difficile tâche de redressement des finances –la trésorerie avait été asséchée sous son prédécesseur. Tâche d'autant plus ardue que l'Etat français, client de l'AFP à hauteur de 50% du CA à l'époque, se faisait de plus en plus tirer l'oreille pour combler les déficits.

La situation financière fut tellement catastrophique qu'en décembre 2002, les banques refusèrent de consentir toute nouvelle ligne de crédit. Le versement des salaires (avec le 13e mois) était menacé. Eveno dû se résoudre à vendre temporairement notre siège de la Place de la Bourse, sous forme d'un crédit-bail. L'auteur de ces lignes était à l'époque délégué du SNJ-CGT et participa de très près aux négociations, afin que cette «solution» qui n'enthousiasmait personne, fut finalisée en 2003, non avec une compagnie d'assurances privée (préservation de notre indépendance à l'égard des puissances d'argent), mais avec une filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC). Au moins de l'argent public !

Le redressement et ...le piège

Pierre Louette remplace Eveno en 2005 avec une feuille de route à deux volets: retour à l'équilibre financier et développement de nouveaux produits sur de nouveaux supports, afin de conquérir de nouveaux clients et par voie de conséquence faire baisser la part des abonnements de l'Etat dans le CA de l'agence. Il réussit et l'AFP fut une des rares entreprises françaises en mesure de présenter en 2008 et 2009, au cœur de la grave crise financière et économique mondiale, un résultat net positif avec une trésorerie largement reconstituée.

Les nouveaux services AFP/Vidéo et Multimédia connaissent un développement exponentiel. Là est la réalité, la vérité, l'Histoire immédiate ! Oui, les salaires ont été quasi bloqués (la moyenne mensuelle des émoluments des personnels de l'Agence tourne autour de 4.000 euros). Pour mémoire, la moyenne ANNUELLE des revenus des ménages français est d'un peu plus de 18.000 euros...! Oui, nous employons trop de CDD sur de trop longues durées. Mais nous embauchons aussi des CDI. Pas assez, certes, mais selon nos possibilités et sans mettre en danger l'équilibre budgétaire, et donc l'emploi des quelque 2.000 collaborateurs actuels.

Fort de ses bons résultats, Louette est reconduit pour trois ans à son poste en 2008.

Le lecteur doit ici bien comprendre que même si le statut voté en 1957 proclame l'indépendance de l'Agence vis-à-vis de l'Etat, et même si le PDG est élu par le conseil d'administration composé en majorité de représentants de la presse, c'est l'Etat (le plus gros client, aujourd'hui 40% du CA) et donc la majorité politique en place, qui fait la loi, toujours et de tous temps, dans la désignation du PDG de l'AFP.

Le fil de l'Agence est d'ailleurs la «bible» en temps réel du monde politique français.

Le gouvernement, en 2008, assigne à Louette une nouvelle tâche extrêmement ardue, sensible et historique: élaborer un projet de nouveau statut pour permettre à l'Agence d'avoir un capital (ce qui n'est pas le cas avec le statut de 1957) et d'acquérir ainsi une puissance d'investissement sur de nouveaux marchés du monde de l'information.

Le personnel (on l'a vu en 1999) est très attaché au statut vieux de 53 ans. Mais Pierre Louette... aussi, qui n'a jamais eu tout seul l'idée de le changer, estimant qu'il n'est certes pas parfait, mais qu'il n'a pas entravé la poursuite des activités de l'Agence et son développement. Mais il reçoit un ORDRE du mentor institutionnel. Il n'a qu'un choix. Refuser et démissionner immédiatement ou s'exécuter (sans humour) en tentant de résoudre la question dialectique de la transformation de l'AFP en Société anonyme, tout en préservant, autant que faire ce peut, son indépendance, donc sa crédibilité, donc son existence même, en tant que l'un des principaux vecteurs mondiaux de l'information planétaire.

Il relève le défi et résout avec honnêteté la difficile équation en proposant de transformer l'AFP en SA, mais exclusivement à capitaux publics (avec la Caisse des Dépôts qui est d'ailleurs très séduite) –donc votre argent, citoyens– et sans possibilité (verouillage juridique) d'entrée dans le tour de table du secteur privé.

Des syndicats alliés objectifs de Sarkozy

Et Louette se retrouve soudain entre le marteau et l'enclume. Le marteau, c'est une partie des syndicats qui adopte immédiatement une position dogmatique, pour ne pas dire stalinienne, de refus unilatéral et sans discussion de la moindre transformation du statut. L'enclume, elle, est au plus haut niveau de l'exécutif. Elle est incarnée par un homme, Sarkozy, en guerre permanente avec les médias qui ne sont pas «au pas», son «petit pas». Rappelons-nous les attaques diverses et variées que l'Agence eut à subir de son pitbull, Lefebvre.

Sarkozy, lui –c'est ce que nous savons «de sources généralement bien informées», comme on dit à l'AFP– penche pour un statut très libéral, ouvrant la porte de la gouvernance de l'agence à ses camarades du privé et, par voie de conséquence (on sait ce qu'il en est du pluralisme de la presse en France), la possibilité de se trouver en position de peser sur le contenu de la copie des journalistes de l'AFP. Peu importe si ces grands patrons et amis ne sont pas en droit d'attendre un retour sur investissement de leur entrée dans le capital de la SA AFP –le produit info étant par essence non rentable–, l'ascenseur leur sera renvoyé ailleurs, par exemple en leur attribuant des marchés publics qu'ils convoiteront.

Mais tout cela reste dans l'ombre. A priori et officiellement, le projet Louette semble satisfaire les tenants du pouvoir. En juin 2009, trois ministres –Christine Lagarde (Economie), Eric Woerth (Budget) et Christine Albanel (Culture et Communication)– se fendent même d'une lettre au secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, pour approuver le projet Louette.

Pendant ce temps, Place de la Bourse, des syndicats évoqués plus haut jouent la politique du pire. Ils accusent Louette de tous les maux, selon une ridicule stratégie «classe contre classe» (consternante dans la bulle bourgeoise et petite-bourgeoise à laquelle ils appartiennent place de la Bourse). Ils échouent à plusieurs reprises à entraîner le personnel dans des actions d'envergure contre le projet de réforme, ce qui en dit long sur la supposée opposition «radicale» des journalistes et autres catégories professionnelles de l'Agence au projet du PDG.

Mais consciemment (c'est grave) ou inconsciemment (c'est pire), ils se comportent comme de parfaits alliés objectifs de celui qui veut mettre l'AFP à sa bottine et à celle de ses mentors du «grand capital», pour employer une expression désuette mais hélas, toujours d'actualité.

Et cela n'échappe pas à Sarkozy qui se frotte les mains de cet inattendu renfort. Il sort du bois fin juin 2009. Christine Albanel est dégagée de la rue de Valois où elle s'était un peu trop enthousiasmée pour le projet républicain, démocratique et indépendant du PDG de l'AFP (ce n'est évidemment pas la seule raison de son éviction du ministère de la Culture et de la Communication, mais cela en fait partie).

Arrive Frédéric Mitterrand qui prend le train de la réforme de l'AFP en marche. Le château, qui a décidé de laisser pourrir dans l'œuf le projet Louette, lui fait dire qu'il est urgent d'attendre en usant de l'adage rendu célèbre par son Tonton: «donner du temps au temps». Mais, le temps ne suspendant pas son vol, c'est la recette Clémenceau qui est exhumée: «quand on a un problème difficile et emm.... on créé une Commission».

C'est chose faite. La Commission ad hoc est mise en place en décembre 2009 et présidée par un ancien PDG de l'AFP, Henri Pigeat.

Les collaborateurs de l'AFP sont interloqués. L'homme fut en effet à l'origine du premier conflit d'envergure dont souffrit l'agence en 1986: projet de plan social avec plusieurs dizaines de licenciements, suppression du service photo et autres réjouissances... Une longue grève a poussé Pigeat vers la porte. Le personnel a obtenu le maintien du service photo qui s'est considérablement développé depuis. Il tient maintenant le haut du pavé dans le monde de l'image d'information.

Ainsi, que Henri Pigeat soit à la tête d'une instance de «réflexion» sur l'avenir et le développement de l'Agence France-Presse en ce début de XXIe siècle, c'est bel et bien se moquer du monde et cela en dit long sur «l'honnêteté intellectuelle» et les «préoccupations démocratiques et sociales» de l'exécutif. La commission tartempion va produire le résultat de ses cogitations fin mars. C'est sans importance.

Reste que Pierre Louette sera parti (certes personne n'est irremplaçable) et aura rejoint France Télécom où il aura retrouvé... Christine Albanel, nouvelle directrice de la communication de la grande entreprise de télécommunications.

Un nouveau PDG de l'AFP sera élu ou en passe de l'être. Mais l'agence, comme un géant des mers, moteur coupé, voguera sur son erre à vitesse résiduelle, propulsée par sa propre inertie. Car les enjeux et défis à affronter sur les nouveaux marchés de l'information sont quotidiens, les mutations et évolutions technologiques permanentes et véloces. Toute perte de temps est évidemment très pénalisante. Or, tout nouvel arrivant PDG met au mieux (pour les plus doués) une année avant d'être véritablement efficient.

Alors, «donner du temps au temps» dans cette affaire est non seulement irresponsable, mais risque d'être mortifère pour l'AFP. Nos deux concurrents anglo-saxons –l'Etatsunienne Associated Press et la Britannique Reuter– qui délivrent une information planétaire uni-tonale ne s'en plaindront pas.

Oui, l'AFP est un bien commun du peuple français.

Oui, c'est à l'ensemble de nos concitoyens de défendre la troisième agence mondiale d'information, française, et d'imposer la poursuite de ses missions d'intérêt général et public.

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