Ces enfants d’Europe devenus tueurs d’Europe

Fatou Diome, de nationalité franco-sénégalaise, vit à Strasbourg depuis son arrivée en France en 1994. Etudiante puis enseignante à l'université, elle est l'auteur de plusieurs romans. Elle livre à Mediapart son espoir après les attentats de janvier à Paris: « la société doit répondre par une détermination absolue à défendre la seule chose qui empêche la haine de prospérer : une réelle fraternité humaine ».

Fatou Diome, de nationalité franco-sénégalaise, vit à Strasbourg depuis son arrivée en France en 1994. Etudiante puis enseignante à l'université, elle est l'auteur de plusieurs romans. Elle livre à Mediapart son espoir après les attentats de janvier à Paris: « la société doit répondre par une détermination absolue à défendre la seule chose qui empêche la haine de prospérer : une réelle fraternité humaine ».


 

Il est 5h du matin. Cette nuit, je n’ai noirci aucune page ; les personnages de mon roman peuvent attendre ou aller se faire cuire un œuf. Depuis le 7 janvier, j’ai un rouet dans la tête, impossible de me concentrer pour écrire, je traîne mon blues, comme tout le monde. Mais, contre le blues, je n’ai jamais eu meilleur remède que l’écriture, j’ai donc pris ma plume pour sortir de l’effroi.

Après la tragédie survenue à Charlie Hebdo et l’unité instantanée qu’elle a suscitée, il est temps de réfléchir aux conditions d’une unité solide et durable. Comme Willem (cf. son dessin dans Libération du 14 janvier), je vois et redoute ces dragons qui menacent la société : islamophobie, jihadisme, antisémitisme, racisme, j’ajoute l’homophobie qui, encore récemment, crachait son feu.

On ne vaincra pas de tels dragons à coups de langue de bois et de diatribes partisanes, c’est pourquoi la parole relative à ces terribles événements ne peut être laissée aux politiques seuls. Le combat d’aujourd’hui doit engager tous les humanistes contre les extrémismes qui, religieux ou politiques, mènent au même précipice.

Galvanisés par notre émoi collectif, les tribuns du pire clament les thèses de leur idéologie nauséabonde, sorties de la naphtaline pour nous dresser les uns contre les autres. Ceux-là, si nous n’y prenons garde, parachèveront le dessein des terroristes : instiller la haine et la peur de l’autre, disloquer la société, la réduire en communautés antagonistes.

Les « salauds » viennent d’ailleurs, c’est tellement plus commode, on ne revendique pas un tueur comme un footballeur ou un médaillé olympique. Déjà l’extrême droite, avec sa berlue xénophobe habituelle, préconise un verrouillage des frontières. Si la France en venait à considérer le repli sur soi comme sa meilleure protection, elle ne ferait que se recroqueviller sur ses propres monstres, tout en renonçant aux valeurs qu’elle proclame et qui font son rayonnement à travers le monde.

Ce serait une grossière erreur, pire, une impardonnable paresse intellectuelle, de penser, comme le mouvement anti-musulman Pegida en Allemagne, que ce sont des « étrangers » qui importent l'extrémisme et attaquent l'Europe. Encore une fois, les mêmes grossières ficelles tissent le linceul de ce que nous avons de plus cher : la cohésion sociale. Les auteurs des massacres  – 17 victimes à Paris – sont nés ici, éduqués ici, radicalisés ici. Invoquer les origines de leurs parents pour s’en dissocier relève de l’hypocrisie ou du racisme. Qu’on arrête d’accoler systématiquement des particules géographiques aux Français non-blancs. Les descendants des naturalisés blancs échappent à cette assignation identitaire en une génération – et peuvent même devenir premier ministre ou président de la République –, mais les autres en font les frais sans limitation de durée. Daltoniens, certains seraient plus tolérants. Comme l’écrivait Sartre : « C’est le regard de l’autre qui fait de moi ce que je suis. » Or, un regard focalisé sur les apparences est vecteur de préjugés et renvoie l’autre à sa supposée différence. Un tel regard ne fraternise pas, il entraîne une répulsion réciproque. On est de nationalité française ou pas et, si on l’est, toute autre indication d’origine est rarement innocente. La France a accouché d’un monstre, c’est donc qu’il était bien en elle.

Au-delà du fondamentalisme religieux, que dit l’acte de ces fils de France qui ont tiré sur leurs compatriotes ? « Je ne suis pas des vôtres ! » Dans certaines écoles, l’attitude outrancière des élèves, qui ont refusé de respecter la minute de silence, ne dit pas autre chose. Je partage la désolation et le désarroi de mes amis professeurs, mais, après l’indignation, osons les bonnes questions, même douloureuses. C’est peut-être au prix d’une telle lucidité que nous désamorceront la bombe économico-culturelle des banlieues. Que pouvait-on espérer de tant d’années de ghettoïsation, de stigmatisation et de mépris ? Qui pose cette question se voit aussitôt accuser de donner dans la victimisation. Le fait est que l’égalité des chances, qu’on ne cesse de clamer, demeure une fiction et l’honnêteté ne peut ignorer ceux qui souffrent des inégalités. Sinon comment expliquer l’impossibilité du sentiment d’appartenance à la France qu’expriment certains jeunes ? Paradoxalement, l’orgueil identitaire est la dopamine de ceux qui ont une identité vacillante. Ceux-là, canalisés par des doctrinaires, découvrent une complicité, une forme de fraternité, un ancrage de substitution, dont ils revendiquent ensuite les idées et les codes, avec un zèle proportionnel à leur ressentiment à l’égard de la société qui les dédaigne. Ainsi, de vrais enfants d'Europe, qui ne se sentent pas reconnus comme tels, trouvent ailleurs une identité qui, instrumentalisée par des idéologues opportunistes, devient meurtrière.

Nous aurions tort, après ce qui s'est passé à Paris, de pointer des coupables extérieurs pour nous détourner des failles de notre système. Monsieur le Président Hollande, les recruteurs de jihadistes ont des alliés de taille pour radicaliser les jeunes : le racisme, les discriminations, le plafond de verre. Impunis ou peu punis, les délits racistes en appellent toujours d’autres et la trop fréquente indifférence des témoins ajoute à l’humiliation. Les témoins d’actes racistes qui ne réagissent pas sont complices et, si l’on veut vraiment lutter contre le racisme, ils devraient être condamnés au même titre que les personnes coupables de non assistance à personne en danger. Combien de victimes ne prennent même plus la peine de porter plainte ? Ceux-là, à l’évidence, se sentent abandonnés par la République. Plus la xénophobie monte en Europe, plus c'est facile pour les extrémistes religieux de recruter des âmes en peines. Et plus les jihadistes se manifestent, plus l'extrême droite se fortifie, le mouvement Pegida, ouvertement anti-musulman, en est une preuve. Les extrémismes se nourrissent réciproquement et sont alliés dans la destruction du respect mutuel, préalable à la fraternité. Lieu de convergence, l’école reflète les maux de la société.

Que notre ministre de l’éducation nationale brandisse immédiatement des mesures, c’est bienvenu, mais il serait illusoire d’attendre tout de l’école. Les professeurs donnent l’instruction, mais ne gardent pas les élèves 24h / 24, une part non négligeable de l’éducation du citoyen de demain se passe donc à la maison. Liberté, égalité, fraternité ; laïcité et liberté d’expression, soit ! Mais, dans ces familles qui vivent dans la précarité, à la lisière des villes, de quelle crédibilité disposent les parents, lorsqu’il s’agit d’apprendre à leurs enfants les valeurs d’une République qui les laisse à sa marge ? Difficile d’inculquer à ses enfants le respect des dites valeurs, quand leur quotidien en est le démenti permanent. Tout apprentissage comporte une part de mimétisme, on n’imite pas quelqu’un en qui l’on ne se reconnaît pas. Dans les banlieues, certains élèves ont le sentiment de ne pas appartenir au même monde que leurs professeurs. Pas besoin d’experts psy pour affirmer que la misère et la frustration, parce qu’elles favorisent la rupture avec la société, font le lit des radicalisations de toutes sortes. S’il faut des mesures sécuritaires pour contrer les répercussions des conflits extérieurs, il est tout aussi urgent d’agir pour une réelle intégration économique et culturelle des quartiers défavorisés.

L'Europe doit mieux s'occuper de ses enfants, de tous ses enfants, car ce sont eux que les extrémistes utilisent et utiliseront pour la frapper au cœur, justement parce que des nationaux passeront toujours les mailles de sécurité mieux que des éléments exogènes.  

Le discours pavlovien de l’extrême droite sur les frontières est d’autant plus fallacieux qu'Internet offre une tribune planétaire aux prédicateurs de tout poil. À moins de piétiner la liberté d’expression qu’on dit chérir, personne ne peut empêcher que certains jeunes, en manque de repères et en quête d’idéal, accèdent aux prêches de gourous qui n’ont plus besoin d’un visa pour les atteindre. Que les décideurs agissent, mais leurs actions ne porteront des fruits que si chacun d’entre nous s’approprie les valeurs proclamées ; celles-ci doivent s’appliquer à tous et pour tous, sinon elles se dévitalisent.

Mon sage grand-père pêcheur me disait toujours que survivre au naufrage renforce les compétences en navigation. Espérons que l’élan suscité par le drame de Charlie Hebdo ne laisse pas les bonnes résolutions en rade. L’électrochoc passé, il serait coupable d’abandonner le terrain aux propagateurs d’idéologies mortifères. 128 actes islamophobes en quelques jours, leurs auteurs n’attendaient qu’un bon prétexte pour agir ainsi. Aux chercheurs de bouc émissaire, la société doit répondre par une détermination absolue à défendre la seule chose qui empêche la haine de prospérer : une réelle fraternité humaine.  Nous savons combien la routine est sournoise et oublie vite le lyrisme des belles déclarations, la vigilance ne sera donc pas de trop.

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