Maire de Thionville (Moselle) et conseiller national du parti socialiste, Bertrand Mertz nous a adressé ce long texte de réflexion sur l'état du socialisme, et ses perspectives de «reconstruction sur de nouvelles bases».

 

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Au moment où les socialistes français sont engagés dans un processus de rénovation qui risque, en raison de son caractère superficiel, de ressembler davantage à un artifice qu'à une véritable entreprise de réflexion collective, il est nécessaire de s'atteler à la tâche très importante qu'est l'examen de la situation dans laquelle se trouve le mouvement socialiste et social-démocrate face à la crise du Capitalisme dans laquelle le monde est plongé, et que la théorie socialiste prédit depuis sa création au 19e siècle. Il est également nécessaire de rechercher quelle alternative à la société et au système économique actuels est capable d'offrir un projet socialiste véritablement rénové. Pour ce faire, il est indispensable d'établir lucidement quelques constats douloureux, afin de mieux tracer ensuite les voies d'une réinvention du Socialisme.

 

La défaite temporaire du Socialisme est avérée

 

La crise financière et économique, dans laquelle nous sommes officiellement entrés depuis vingt-quatre mois maintenant, devrait normalement profiter à la gauche européenne puisqu'elle vient démontrer, dans les faits, la pertinence des critiques adressées au système capitaliste par les théoriciens de la gauche depuis des décennies. Paradoxalement, il n'en est rien. C'est même la droite qui, en France comme en Italie ou en Allemagne, a semblé tirer au début de la crise une nouvelle légitimité de son discours critique des excès du capitalisme, fustigeant les banquiers irresponsables (en appliquant la bonne vieille recette du bouc émissaire) ou incriminant sans la moindre pudeur le règne de l'argent roi.

 

Cette situation paradoxale s'explique par le fait que cette crise s'inscrit dans une perspective historique de fond: celle du renoncement au Socialisme. En effet, c'est au moment même ou le Capitalisme s'est mis à avoir de sérieux ratés que les socialistes, partout dans le monde, ont déclaré leur ralliement à l'économie de marché. Ainsi à l'article 6 de leur nouvelle déclaration de principes adoptée en 2008, les socialistes français se disent «partisans d'une économie sociale et écologique de marché, une économie de marché régulée par la puissance publique, ainsi que par les partenaires sociaux, qui a pour finalité la satisfaction des besoins sociaux essentiels. Le système voulu par les socialistes est une économie mixte, combinant un secteur privé dynamique, un secteur public efficace, des services publics de qualité accessibles à tous, un tiers-secteur d'économie sociale et solidaire.»

Et d'ajouter «que certains biens et services ne doivent pas relever du fonctionnement du marché quand ils concernent les droits essentiels. Ils font de la création et de la redistribution des richesses un enjeu majeur de l'action politique.»

 

Ce ralliement à l'économie de marché ne serait pas incompréhensible en soi - personne ou presque ne souhaitant plus une économie administrée sur le modèle de celles qui ont fait faillite - s'il ne reposait sur une absence complète d'analyse nouvelle de cette économie et sur une absence de distinction entre ce concept et d'autres, par exemple celui de Capitalisme ou encore de société de marché. Distinguer les trois notions, dire en quoi elles diffèrent et expliquer pourquoi l'une paraît acceptable quand les deux autres ne le seraient pas, voilà tout de même le minimum que l'on serait en droit d'attendre de ceux qui se présentent toujours comme les « descendants » de Marx, Engels, Jaurès... Mais, d'analyse, cela fait longtemps qu'au sein de la gauche européenne on n'en fait plus guère, si ce n'est pour expliquer les revers électoraux par des considérations essentiellement anecdotiques.

 

Pour comprendre ce qui ce qui se joue en ce moment, il faut en revenir aux origines géographiques et historiques du Socialisme. Celui-ci est né à l'ouest du continent européen au 19e siècle. Il est le résultat du développement industriel en Allemagne, en France, en Angleterre et de la montée en puissance d'une classe nouvelle, le prolétariat, à laquelle quelques intellectuels (Marx, Engels...) vont donner un rôle quasi messianique. Reprenant à son compte les idéaux humanistes des révolutions bourgeoises, le Socialisme va tendre à l'universalisme. Il nous faut bien admettre aujourd'hui qu'il n'était pourtant qu'une doctrine profondément européenne qui n'a jamais vraiment réussi à prendre pied en Amérique du nord et qui, sur les autres continents, a été interprétée selon les codes culturels et politiques des pays où elle s'est implantée. Par ailleurs, dès le début du 20e siècle, mais surtout dans sa deuxième moitié, le Socialisme a été «concurrencé » par une idéologie (non explicitée) produite directement par le capitalisme: celle de la société de consommation (étudiée par Jean Baudrillard) et de la société du spectacle (analysée par Guy Debord). C'est le mode de vie que le capitalisme semblait offrir réellement aux populations des pays développés qui a été préféré par les populations des pays pauvres à la promesse du mode de vie que laissait espérer le Socialisme et que les pays dits du «Socialisme réel» se sont évertués à pervertir. Quant aux populations pauvres des pays riches, elles paraissent de plus en plus aspirer, elles aussi, à changer de place dans la société plutôt qu'à changer de société. Comment expliquer autrement ce qui se passe en Chine, par exemple, ou encore les difficultés des partis socialistes en Europe?

 

Il nous faut donc admettre cette première vérité si difficile à regarder en face: le Socialisme, sous toutes ses formes, a été historiquement vaincu. Même la social-démocratie, ultime avatar du Socialisme, est caduque. Elle reposait sur un compromis historique intervenu à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale entre le Capital et le Travail (pour reprendre la terminologie socialiste de l'époque), compromis rendu nécessaire par l'existence, à l'est de l'Europe, d'une puissance dite du «Socialisme réel». La social-démocratie a donc été, sans doute malgré elle, le moyen politique de construire une vitrine sociale du Capitalisme destinée à détourner les populations salariées d'Europe occidentale de la voie du «Socialisme réel» dont les partis communistes étaient alors les avant-gardes. La social-démocratie a donc été avant tout une «arme» contre le «Socialisme réel», un moyen de s'en prémunir. La disparition de l'Union Soviétique l'a privée de sa véritable raison d'être. Si l'on ajoute à cela que la mondialisation du capitalisme rend très difficilement tenable le compromis historique entre Capital et Travail du fait de la concurrence des pays émergents (souvent revenus du «Socialisme réel»), on se demande s'il existe encore un espace pour la social-démocratie.

 

Quelques chiffres suffisent à décrire l'évolution de la situation du salariat, en France, pendant les trente dernières années. Ces chiffres illustrent la régression sociale en cours. En 1982, salariés et chômeurs représentaient 84% de la population active et se partageaient 66,5% de la richesse, selon les chiffres de la Commission européenne. Ils constituent aujourd'hui 92% des actifs, mais ne perçoivent plus que 57% des richesses. La part des travailleurs dans la répartition de la richesse s'est réduite, et en outre elle est divisée entre un plus grand nombre de salariés. Pourtant, depuis 1982, la richesse créée par actif a augmenté de 30%. Que s'est-il donc passé? La réponse est simple: les gains de productivité réalisés par le travail ont été accaparés par le capital! La part du travail dans la répartition de la richesse créée est passée de 74,08% pour les années 1974-1984 à 67,54% pour les années 1997-2007.

 

L'idéal socialiste est donc à reconstruire sur des bases nouvelles

 

Est-ce à dire que les idéaux dont le Socialisme était pendant un temps le dépositaire sont morts avec lui? Certainement pas! L'aspiration à la justice sociale, à l'égalité, à la désaliénation reste chevillée à l'âme humaine, même si elle semble aujourd'hui connaître une éclipse. Cette aspiration n'est d'ailleurs pas apparue avec le Socialisme. Elle existait déjà dans l'humanisme des Lumières, et même dans le christianisme. Elle parcourt l'histoire des hommes de la Grèce antique aux Renaissances italienne et française, de la Révolution américaine à la Révolution russe en passant bien évidemment par la Révolution française. Mais à chaque fois elle s'est perdue dans les méandres des compromis nécessaires et elle a fini par se soumettre, momentanément, aux exigences de la «real Politik».

C'est parce que cette aspiration ne peut se suffire à elle-même pour exister et se concrétiser. Elle a toujours besoin d'un socle sur lequel reposer: Dieu dans le christianisme, la Nature humaine dans l'humanisme philosophique, le mouvement historique dans le Socialisme. C'est tout le sens de l'œuvre de Marx et d'Engels que d'avoir donné à cette aspiration un contenu historique et résolument scientifique. Pour eux, le Socialisme puis le Communisme sont «le mouvement réel qui abolit l'état actuel...» (voir L'idéologie allemande), et ce mouvement est le produit de la lutte des classes. Il devait aboutir nécessairement à la réalisation de cette aspiration humaine à la justice sociale, à l'égalité.

 

Et c'est là la deuxième réalité qu'il nous faut oser regarder en face : ce mouvement de l'Histoire n'existe pas. L'Histoire est aléatoire et son évolution peut très bien aller à l'envers de cette aspiration. Le Socialisme était donc une idéologie, un système, une doctrine... mais certainement pas un mouvement historique inéluctable porté par une classe chargée d'émanciper tout le genre humain ; et cette idéologie, ce système, cette doctrine ne reposent plus sur rien. Il faut donc commencer par rechercher quel peut bien être le nouveau socle, pour le 21e siècle, de cette aspiration humaine toujours renouvelée dans sa forme mais permanente dans son obstination à vouloir contrarier les forces de la domination, de l'aliénation et de l'exploitation de l'homme par l'homme.

 

S'il n'existe pas de mouvement «naturel» de l'Histoire en faveur d'une évolution socialiste des sociétés développées, il existe en revanche une responsabilité des sociétés les plus avancées à l'égard du patrimoine commun de toute l'Humanité: la Terre. Et les activités humaines, particulièrement les activités industrielles, sont en train d'altérer, peut-être d'une façon irréversible, ce patrimoine commun. Dès lors, le seul fondement possible de toute action politique visant à l'émancipation humaine de toutes les forces d'oppression, d'exploitation et d'aliénation ne peut être que la préservation de notre seule vraie richesse: la Nature.

 

Les questions cruciales posées par les crises énergétique, environnementale et climatique, qui n'en font qu'une, sont dans toutes les têtes. Mais personne ne semble avoir trouvé la manière adéquate de les aborder et surtout aucune solution à la hauteur des enjeux n'apparaît à la portée de nos sociétés à la fois conscientes de la gravité de la question mais incapables d'y répondre efficacement. La situation environnementale, encore plus grave que les médias veulent bien le dire, impose des choix de société fondamentaux qui sont tout à la fois le plus important enjeu politique du siècle qui vient et le cadre contraignant du nouveau projet de société à inventer.

C'est notre contrat social lui-même qui doit être repensé.

 

Et le contrat social est à refonder une fois encore

 

À intervalles réguliers, la société française a d'ailleurs été obligée de refonder son contrat social. Ce fut le cas en 1936, lorsque le développement des forces productives fut suffisamment avancé pour permettre de réorganiser le mode de vie des ouvriers, leur permettant enfin de disposer d'un peu de temps pour autre chose que le travail. Ce mouvement historique n'a cessé de se poursuivre depuis, autorisant une diminution progressive mais constante du temps de travail, celle-ci induisant une amélioration du mode de vie. Les grandes étapes de cette évolution, après 1936, ont été franchies au prix de luttes sociales et politiques en 1946, 1968, 1981. La réforme des 35 heures, entre 1997 et 2002, s'inscrit dans cette continuité. Lorsque l'on travaillait, en une vie, 120 000 heures en 1936, on en travaille encore 67.000 aujourd'hui.

 

Pourtant, ce formidable progrès humain, qui en libérant le temps aurait dû aussi permettre la libération de l'esprit, n'a pas été exploité dans toutes ses dimensions possibles. Il a essentiellement permis la mise en place d'une société de consommation, de loisir, du spectacle. Il n'a cependant pas permis de rompre avec le productivisme, dont le consumérisme n'est que l'autre face. La crise économique, sociale, mais aussi morale, que traverse notre société peut aussi être comprise comme la conséquence de notre inaptitude collective à faire évoluer notre contrat social dans le sens d'un progrès humain véritable.

 

Mais le problème plus fondamental encore, c'est que le Capitalisme est en train d'atteindre l'une de ses limites absolues, la limite découverte par Marx et Engels et dont ils ont exposé le mécanisme dans Le Capital. La loi de la baisse tendancielle du taux de profit a été ignorée, et oubliée même, depuis des décennies puisque le Capitalisme rebaptisé économie de marché semblait repousser sans fin ses limites.

Ce qu'il faut commencer par appréhender dans la situation actuelle, c'est d'abord ce qu'elle comporte de plus permanent c'est-à-dire que le Capital s'efforce de réaliser le maximum de plus-value tout en réduisant simultanément autant qu'il est possible le coût de sa production. Comme la valeur créée n'est que du travail réalisé, la masse de valeur que le Capital fait produire dépend exclusivement de la quantité de travail qu'il met en mouvement.

Autrement dit, les masses de plus-value produites sont le résultat de la quantité de travail mise en œuvre. Or, la quantité de travail nécessaire à la production d'un bien ne cesse de diminuer en raison des progrès techniques introduits dans le processus afin d'améliorer sa productivité face à la concurrence. Ainsi, à mesure que la productivité augmente, la valeur des produits chute et la grandeur relative de la plus-value réalisée par rapport au Capital investi ne cesse, quant à elle, de diminuer. Cette loi du Capitalisme explique les crises récurrentes que ce système économique engendre inévitablement.

Aux prises avec cette loi d'airain de son économie, le système a tout mis en œuvre pour en reculer les limites. Ne pouvant faire échec à son application sur le taux (le rapport), il a conçu d'en compenser les effets sur la masse (la quantité). D'où l'expansionnisme généralisé du Capitalisme, expansionnisme géographique qui a pris des formes différentes selon les époques: colonialisme, impérialisme, globalisation capitaliste.

Ce mécanisme étendu à tous les domaines de l'activité humaine est ce qui a produit, après la privatisation des entreprises nationales, l'anéantissement tendanciel des services publics, mais aussi la financiarisation de l'économie. On touche là au « génie » du Capitalisme, système capable de faire de l'argent avec de l'argent (ce qui était déjà possible avec le bon vieux système du prêt à intérêt), mais surtout avec la promesse aventurée de gains futurs.

 

C'est à cela que le système est confronté maintenant. À ses propres limites géographiques et pratiques, à son incapacité d'inventer de nouvelles sources de profit pour compenser la baisse irrémédiable de sa profitabilité. Et cette crise intervient de surcroît dans le contexte d'une autre crise -la plus grave sans aucun doute -: celle de l'écosystème, arrivé lui aussi aux limites de ce qu'il peut supporter. Face cette double crise qui constitue aussi le plus grand défi de toute son histoire pour l'espèce humaine, celle-ci n'a plus d'autre choix que de changer profondément et d'inventer de nouvelles façon de produire, de consommer, de vivre.

 

Augmenter notre capacité de production, tout en diminuant la durée du temps de travail nécessaire à cette production, ne doit pas avoir obligatoirement pour corollaire la recherche sans fin d'une augmentation de notre consommation de biens et services marchands. Une autre perspective est possible: l'éducation, la santé, la culture- si elles étaient conçues comme des valeurs non marchandes- pourraient devenir l'armature d'un nouveau modèle social, lequel imposerait au mode de production capitaliste une réorganisation spatiale et temporelle de notre société.

 

Il revient à la classe moyenne, majoritaire en nombre et dont le poids et le rôle économique sont déterminants, de s'approprier ce projet historique de nature à réduire la fracture qui existe dans notre société entre cette classe et les catégories sociales en difficulté. Il ne s'agit plus de trouver un simple compromis, mais véritablement de résoudre la contradiction.

 

Refonder notre contrat social pour réorganiser notre mode de vie, telle peut être la mission historique de la classe moyenne des pays développés. Si cette classe moyenne est privée d'un projet de nature à la structurer socialement et politiquement, c'est-à-dire susceptible de la doter d'une conscience, elle se délitera comme l'ancienne classe ouvrière dont elle est issue.

 

Un tel projet de société, dépassant ce qu'était le Socialisme, doit non seulement accompagner mais surtout anticiper les évolutions en cours. La crise énergétique qui s'annonce (dans moins d'un demi-siècle, les ressources en énergies fossiles seront épuisées, mettant un terme à une économie largement fondée sur leur exploitation et leur consommation), les bouleversements climatiques en rapport avec le réchauffement provoqué par la combustion des ressources fossiles, tout cela nous oblige à réinventer un mode de vie différent, plus économe des richesses de la Terre, mais surtout plus riche des potentialités du développement humain.

 

Mais cette façon d'appréhender la question doit être comprise pour ce qu'elle est: une représentation de la réalité sociale actuelle et non la réalité elle-même. Car, pour aller vraiment au fond des choses, il faut se demander ce qui définit aujourd'hui l'appartenance à une classe? Comment, par exemple, un travailleur précaire du secteur tertiaire, qui vit avec la moitié du salaire d'un «ouvrier», se représentera-t-il sa «place» dans la société?

 

Dès lors, l'enjeu de la constitution d'une conscience de classe de la classe moyenne, c'est de faire comprendre à ceux qui se considèrent comme appartenant à cette classe que, précisément, il n'y a plus tendanciellement de classe «moyenne», mais seulement en réalité une classe capitaliste dotée des attributs (techniques et symboliques) de sa domination et une classe d'employés productrice de sa survie, et susceptible - au prix d'une lutte (politique et idéologique) que le système dominant a génialement discréditée pour le moment - d'acquérir une nouvelle conscience de classe.

 

La réalité, c'est que capitalisme de la fin du 20e siècle et du début du 21e a simultanément transformé la société à travers une nouvelle distribution de ses acteurs et brouillé les repères symboliques qui servaient à délimiter les classes. On n'y pense plus en termes collectifs, mais en termes d'intérêts individuels ou sectoriels. La «réinstruction» de la conscience de classe passe évidemment par l'exhibition des solidarités objectives qui ont été politiquement brisées par la lutte idéologique de la classe dominante. La «Nature», en tant que ressource et bien commun confisqué, doit ainsi devenir l'objet d'une lutte politique solidaire. Il ne faut donc pas s'y tromper ; c'est cette façon de présenter les choses qui doit, au final, être utilisée dans la lutte «idéologique». C'est dire qu'il ne faut pas faire de la Nature une entité qui serait par essence transcendante à toute détermination politique. Au contraire, le combat pour la préservation de l'environnement doit devenir un élément central de la nouvelle conscience de classe à reconstituer afin de pouvoir affronter le Capitalisme en le considérant pour ce qu'il est, à savoir ce qui est en train de détruire l'environnement naturel nécessaire à la survie de l'espèce humaine.

 

 

Le nécessaire rééquilibrage dans la répartition de la richesse créée, entre le travail et le capital, ne doit donc pas -pour la classes moyenne- avoir pour effet mécanique ou systématique une augmentation quantitative de la consommation de biens et services marchands, mais plutôt une amélioration qualitative du mode de vie. C'est dire qu'il va nous falloir entrer dans un combat frontal avec le productivisme consumériste. L'idéologie de la consommation, portée à son paroxysme par l'appareil spectaculaire d'influence dont la publicité est la forme la plus aboutie, doit être combattue sans faiblesse. L'idolâtrie de la marchandise, la hiérarchie des valeurs marchandes et l'ensemble des représentations sociales portées par une «culture» à dominante audiovisuelle, doivent être conçues comme nos véritables adversaires idéologiques.

 

De multiples aspirations à vivre autrement existent et grandissent dans notre société et se manifestent en diverses occasions, notamment chaque fois que l'enjeu est clairement défini par le débat. Elles sont le ferment à partir duquel quelque chose de neuf peut naître. C'est à cette nouvelle mission historique que la gauche européenne, et particulièrement les partis socialistes et sociaux-démocrates, doivent maintenant s'atteler. Non qu'ils soient particulièrement préparés pour cela, mais simplement parce qu'ils représentent la part la plus importante de l'électorat progressiste et parce que, malgré leurs très graves insuffisances passées et présentes, malgré leurs reniements -pour ne pas dire leurs trahisons-, c'est encore vers eux que se tournent les salariés et plus généralement le peuple, lorsqu'il retrouve quelques raisons d'espérer.

 

Les Socialistes français, qui sont les héritiers d'un mouvement social et intellectuel particulièrement riche, ont une responsabilité spéciale face à cet enjeu. S'ils sont capables de s'engager dans une telle voie, alors ils résoudront à la fois leur propre crise et celle de notre monde, car, comme le disait Antonio Gramsci, grand intellectuel qui n'était ni Français ni socialiste: «la crise consiste justement dans le fait que le vieux meurt et que le neuf ne peut pas naître».

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