Pour un syndicalisme éthique et résolument offensif

A la veille de la mobilisation du 2 octobre contre la réforme des retraites, les syndicats «ont aujourd'hui une responsabilité historique»: «engager un choc frontal avec ce gouvernement (...) ou prolonger le jeu – perdu d'avance – des aménagements et compromis», affirme Pascal Maillard, professeur à l'université de Strasbourg.

A la veille de la mobilisation du 2 octobre contre la réforme des retraites, les syndicats «ont aujourd'hui une responsabilité historique»: «engager un choc frontal avec ce gouvernement (...) ou prolonger le jeu – perdu d'avance – des aménagements et compromis», affirme Pascal Maillard, professeur à l'université de Strasbourg.

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pave.jpgLes orientations et les stratégies des organisations syndicales dépendent aujourd'hui plus que jamais de la pertinence et de l'acuité des analyses qu'elles font de la nature du pouvoir en place et des rapports de force qu'elles sont en mesure de lui opposer. Or les politiques sociales et économiques du gouvernement actuel, à l'image de sa politique sécuritaire, xénophobe et anti-démocratique, se caractérisent par une violence inouïe et une logique systématique du passage en force qui lui permettent d'imposer depuis trois ans les réformes les plus destructrices qui soient, et des services publics, et des acquis sociaux les plus importants, retraites comprises. Il faut bien concéder que la dernière grande victoire sociale remonte au CPE en 2006. Depuis, le bulldozer du sarkozisme a emporté les barrières syndicales comme fétus de paille, malgré des combats et des résistances d'ampleur, au premier rang desquels le grand mouvement universitaire de 2009. C'est que, certainement pour la première fois dans l'histoire de notre Vème République finissante, un gouvernement de droite extrême a fait le choix - payant jusque là -, de minorer et d'ignorer les manifestations de masse, de se moquer éperdument des appels et pétitions en tous genres, de refuser ou de contourner les négociations et de bafouer quotidiennement le droit, la démocratie et nos institutions.

Face à cette violence d'Etat, les organisations syndicales, quelles qu'elles soient, ont aujourd'hui une responsabilité historique : ou prendre la mesure de cet Etat de non-droit et engager un choc frontal avec ce gouvernement pour autoriser enfin un premier coup d'arrêt de ses politiques délétères, ou prolonger le jeu - perdu d'avance - des aménagements et compromis, en pariant sur une alternance politique en 2012, ou en songeant un peu trop aux élections professionnelles de 2011. Cette seconde option serait aujourd'hui irresponsable et suicidaire. Elle commence pourtant à prendre corps, y compris dans le combat contre la réforme des retraites, si l'on entend bien les premiers appels à une sortie de conflit « tête haute ». Mais quelques « têtes hautes » d'un jour font beaucoup de « têtes basses » le lendemain. Peut-être faut-il considérer avec un peu d'attention ce qui suit : on ne transige pas et on ne cherche nul aménagement avec un Etat qui détruit systématiquement et méthodiquement tous les acquis sociaux et bafoue les fondements de la démocratie ainsi que les valeurs premières de la République.

Se pose dès lors la question complexe des moyens de la lutte quand la grève ne fait plus recette - les salariés préfèrent déposer des RTT pour aller manifester - et que celle-ci apparaît de plus en plus difficile dans la majorité des secteurs professionnels, ou parce que la politique gouvernementale et la crise ont cruellement grevé le pouvoir d'achat des salariés, ou parce que, il faut bien le dire, la mauvaise stratégie des journées de grève à répétition a lentement mais surement démonétisé ce moyen de lutte. Quand la Secrétaire Générale de la FSU, assez proche des positions de SUD et de FO, écrit dans un éditorial récent qu'elle « considère nécessaire et indispensable de travailler à étendre et généraliser les grèves et manifestations dans tout le pays avant la fin du débat parlementaire », elle tient un discours cohérent. Encore faut-il que cette orientation passe la rampe des appareils syndicaux et que les militants fassent un réel travail de terrain pour persuader les salariés et les agents des diverses fonctions publiques qu'il n'y aura pas de recul de ce gouvernement sans la mise en œuvre de moyens de lutte proportionnés à la détermination et la violence politique de celui-ci. Certes, la grève reconductible ne se décrète pas. Certes, il est essentiel que les responsables syndicaux soient, comme on dit, « à l'écoute des bases ». Mais il est certainement plus urgent d'appeler les militants à leur responsabilité : favoriser, impulser et initier des grèves reconductibles qui seules pourront faire plier le gouvernement. Plus que jamais l'issue de la lutte citoyenne et politique pour le retrait de cette réforme injuste des retraites et pour une toute autre réforme, nécessaire, concertée et négociée, dépend de l'engagement de tous, c'est-à-dire de chacun. Les bases sont plus larges que les sommets et ce sont elles qui les font et les défont.

Le politique, au sens noble du terme, n'advient que par l'éthique conçue comme pratique critique, je veux dire la tenue conjointe de l'éthique et du politique. Et le primat du premier sur le second. S'il existe une éthique du syndicalisme - elle est sans cesse à construire -, celle-ci passe par quelques principes fondamentaux : le désamarrage des centrales syndicales des partis politiques par l'exercice d'une fonction critique des premières vers les seconds, mais aussi des bases vers les responsables syndicaux, un fonctionnement plus démocratique des organisations syndicales contre les logiques d'appareil qui font le jeu des tendances et des micro-pouvoirs, enfin un primat de l'intérêt général sur les intérêts particuliers, principe qui oblige à l'unité vraie quand la division fait le jeu des pouvoirs en place et du maintien de l'ordre. La démocratie, on le sait suffisamment aujourd'hui, n'est pas un acquis, mais un combat permanent pour sa préservation et son développement. Cette éthique ne relève en rien de l'incantation ou d'un vague idéalisme, mais d'une pratique critique que chaque syndiqué peut mettre en œuvre dans le champ d'exercice de ses responsabilités et dans chaque secteur professionnel.

Comme je l'écrivais au mois d'août ici même : « La fin du quinquennat de Sarkozy sera sous le signe d'un syndicalisme véritablement offensif ou les syndicats prendront le risque de perdre de nouvelles batailles ». Cette idée prend un autre relief en ce premier octobre 2010, à la veille d'une nouvelle journée nationale de manifestations qu'il conviendrait de concevoir comme un passage, non vers un 12 octobre très lointain, mais bien vers une grève reconductible, dès que possible.

 

* Professeur agrégé à l'université de Strasbourg, Pascal Maillard est membre du groupe de recherche POLART (Poétique et Politique de l'Art). Initiateur de l'Appel de Strasbourg, l'un des textes ayant lancé le mouvement universitaire de 2009 et dont Mediapart s'est fait le relais, il a suivi en observateur critique les événements politiques de « ce sombre été 2010 ».

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