La France doit aider à sauver Asia Bibi

En vertu de la loi anti-blasphème promulguée dans son pays, la pakistanaise Asia Bibi, condamnée à mort et incarcérée depuis 2010, risque une pendaison à très court terme. Anne-Isabelle Tollet, journaliste et co-auteure avec Asia Bibi de Blasphème, appelle la France à « jouer tout son rôle dans l’action diplomatique indispensable » pour la sauver.

En vertu de la loi anti-blasphème promulguée dans son pays, la pakistanaise Asia Bibi, condamnée à mort et incarcérée depuis 2010, risque une pendaison à très court terme. Anne-Isabelle Tollet, journaliste et co-auteure avec Asia Bibi de Blasphème, appelle la France à « jouer tout son rôle dans l’action diplomatique indispensable » pour la sauver.




La Cour d’appel de Lahore a confirmé, le 16 octobre, la condamnation à mort pour blasphème d’Asia Bibi. Cette villageoise pakistanaise de très modeste condition, âgée de 47 ans et mère de cinq enfants, est incarcérée – dans des conditions épouvantables – depuis 2010, année de sa condamnation en première instance. Il lui reste désormais à peine une quinzaine jours pour présenter un ultime recours devant la Cour suprême – du moins si son dossier est accepté. Dans le cas contraire, elle risque d’être pendue immédiatement.

En République islamique du Pakistan, pays de plus en plus gangréné par le terrorisme religieux, il est quasiment impossible pour des juges d’innocenter Asia Bibi, devenue l’emblème des injustices provoquées par la loi anti-blasphème, sans signer leur propre arrêt de mort. En 2011, les talibans avaient assassiné le ministre des minorités religieuses, le chrétien Shahbaz Bhatti, en raison de propos jugés par eux blasphématoires. Auparavant, le gouverneur musulman du Pendjab était tombé sous les balles de son garde du corps: il avait eu le tort de prendre la défense d’Asia Bibi et d’être favorable à un amendement de la loi contre le blasphème. On comprend ainsi pourquoi la malheureuse femme et ses avocats placent aujourd’hui leur dernier espoir moins dans les magistrats de la Cour suprême que dans le président pakistanais qui, lui seul, peut accorder une grâce présidentielle.

Asia Bibi est catholique. Mais il ne faudrait pas croire que c’est principalement en raison de sa foi qu’elle a été condamnée. La loi contre le blasphème jette des milliers d’innocents en prison sans discrimination religieuse particulière à l’égard des chrétiens. Bien au contraire : le pays étant composé à 97 % de musulmans (aux trois quarts sunnites), ceux-ci sont les plus nombreux à tomber sous le coup de cette disposition législative inique reposant sur le principe de la dénonciation et permettant à n’importe qui d’en faire un instrument de règlement de comptes privé. C’est ainsi que, dans le cas d’Asia Bibi, une voisine a voulu se venger d’elle à la suite d’un problème de mangeoire abimée par des vaches dont Asia avait la responsabilité. L’accusation de blasphème a été le moyen tout trouvé : il a suffi à la voisine de proclamer dans le village que lors de sa querelle avec Asia Bibi cette dernière avait insulté le Prophète. De surcroît, des amies de l’accusatrice se sont plaint que « la chrétienne » avait bu de l’eau dans le même gobelet qu’elles – un classique au Pakistan. L’imam local a fait le reste pour traîner la mère de famille devant le tribunal.

Le temps presse. Pour la faire sortir du couloir de la mort, le seul moyen sans doute réside dans les pressions des plus hautes instances, politiques et morales, de la communauté internationale. Le régime pakistanais n’ignore pas l’ampleur qu’a prise l’affaire Asia Bibi. L’Union européenne est le premier partenaire économique du « pays des purs ». Elle dispose donc de la capacité d’exercer une influence sur le président pakistanais Mamoon Hussain. Celui-ci a salué l’attribution du Prix Nobel à Malala. Il serait dès lors paradoxal qu’il accepte cette inadmissible condamnation à mort qui relève peu ou prou d’une même vision de l’islam que celle au nom de laquelle les talibans avaient tenté d’assassiner la toute jeune fille. Les pays musulmans, notamment ceux qui sont aujourd’hui engagés dans la coalition militaire contre les fanatiques barbares de l’Etat islamique, sont sans doute les mieux placés pour demander au chef de l’Etat pakistanais d’accorder sa grâce à la soi-disant blasphématrice.

La France a renouvelé « sa profonde préoccupation quant au sort de Mme Asia ». Cette déclaration doit être suivie d’une mobilisation intense auprès des pays islamiques amis – comme le Qatar, par exemple. Le président François Hollande est en mesure de solliciter les autorités de ces pays. Même si ce n’est que partiellement, le sort de la condamnée est aussi entre ses mains.

Quant au Vatican, bien évidemment concerné par la scandaleuse condamnation à la peine capitale d’une catholique, il lui revient d’associer d’éminentes autorités musulmanes aux démarches qu’il jugera les plus utiles. Sans quoi sa prise de position en faveur d’Asia Bibi risquerait fort d’alimenter la fureur des islamistes pakistanais qui ne manqueraient pas de jouer démagogiquement sur le mélange d’ultra-nationalisme et d’intégrisme religieux qui terrorise les voix des opposants à la loi anti-blasphème.

Il est temps qu’un grand pays comme le Pakistan mette un coup d’arrêt à la dérive dans laquelle l’ont entraîné depuis de trop longues années les forces du fanatisme islamiste. La France, qui est aux prises avec ces mêmes forces en Irak ou au Mali, aurait aussi beaucoup à y gagner. A elle, donc, de jouer tout son rôle dans l’action diplomatique indispensable pour sauver Asia Bibi.

Anne-Isabelle Tollet, journaliste et co-auteure avec Asia Bibi de Blasphème (Oh ! Editions).

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