Fondation Feltrinelli: «nous sommes indignés par votre aveuglement politique»

Des universitaires ont adressé une lettre ouverte à la Fondation Feltrinelli, réputée de gauche, qui invite successivement Florian Philippot et Alain de Benoist, en pleine campagne électorale italienne, pour parler de ce que « gauche » et « droite » signifient. «Tout en reconnaissant pleinement à la Fondazione Feltrinelli son rôle d’actrice culturelle, nous tenons à protester vivement contre la légitimation que vous offrez aux positions politiques de Florian Philippot et d’Alain de Benoist, en les invitant.»

Nous sommes des chercheuses et des chercheurs qui étudions les droites et les extrême-droites. Depuis des années, nous analysons l'émergence et la persistance de ces acteurs dans les démocraties contemporaines.

C’est justement parce que nous étudions l’extrême droite que nous avons été étonné.e.s par l’invitation de deux personnalités de cette famille politique de la part de votre Fondation, dont nous apprécions pourtant l’engagement en faveur de la démocratie et de l’antifascisme. Alain de Benoist et Florian Philippot ont en effet été sollicités pour intervenir dans un cycle de conférences sur ce que « gauche » et « droite » signifient, qui plus est dans le cadre d’un parcours ayant explicitement pour but d’orienter les électeurs en vue des élections du 4 mars.

Nous partageons avec vous la conviction qu’on doit s’intéresser aux mouvements de droite, notre travail en est le témoignage. Et nous sommes également conscient.e.s du fait que ce champ politique est très hétérogène, en comprenant des formations ouvertement néofascistes et d’autres de droite radicale populiste. Cependant, nous savons aussi que ces groupes hétérogènes partagent une vision ethnocentrée des sociétés, une vision du monde où seul.e.s les prétendu·e·s « natifs et natives » seraient porteurs et porteuses de droits et où toute « différence » (d’origine, de socialisation, de vision) est naturalisée et perçue comme un danger. Une vision aussi homogène et excluante de la société est en contradiction avec le pluralisme qui caractérise la démocratie.

Nous contestons aussi l’idée selon laquelle Alain de Benoist et Florian Philippot représenteraient une droite « nouvelle ». Les études scientifiques menées sur le Front National montrent que la dédiabolisation du parti dirigé par Marine Le Pen n’est qu’une stratégie de communication politique et ne correspond pas à une véritable rupture idéologique par rapport aux positions de Jean-Marie Le Pen. Faire intervenir Florian Philippot signifie contribuer, même si de manière involontaire, à cette stratégie de normalisation. La nouvelle formation de Florian Philippot, Les Patriotes, s’inscrit dans la même démarche, comme le témoigne son article publié sur votre site. Substituer aux clivage entre droite et gauche une opposition entre « patriote » et « mondialiste » en est l’exemple emblématique : « ni droite, ni gauche : Français! » a été pendant longtemps un slogan de Jean-Marie Le Pen et Samuel Maréchal.

Le fait que les interventions de Florian Philippot et d’Alain de Benoist soient programmées pendant la campagne électorale italienne ne fait qu’aggraver votre choix. Notamment, si on prend en compte la fonction d’eurodéputé exercée par Florian Philippot, et, pour Alain de Benoist, d’idéologue des mouvements néofascistes paneuropéens et de théoricien d’une forme de racisme culturaliste qui se diffuse bien au-delà des cercles néofascistes. En Italie comme ailleurs en Europe, les idées d’Alain de Benoist contribuent à définir la ligne idéologique d’acteurs d’extrême droite – en Italie, la Ligue du Nord ou, encore, la plus marginale CasaPound. Leur ambition commune est de parler à un public plus large que les seule.s nostalgiques du fascisme.

Tout en reconnaissant pleinement à la Fondazione Feltrinelli son rôle d’actrice culturelle, nous tenons à protester vivement contre la légitimation que vous offrez aux positions politiques de Florian Philippot et d’Alain de Benoist, en les invitant. Vous allez nous répondre que vous êtes une fondation de recherche et non un groupe politique. Nous vous répondons que nous aussi nous faisons de la recherche. Et c’est justement au nom de nos travaux que nous ne pouvons qu’être indigné·e·s de votre aveuglement politique.

En ces moments politiques difficiles où les guerres, les inégalités économiques et des régimes politiques répressifs obligent des milliers des personnes à chercher protection en Europe et créent un terreau fertile pour des réminiscences racistes et xénophobes, vous paraît-il opportun de donner visibilité aux idées portées par Alain de Benoist et Florian Philippot ? L’extrême droite joue depuis toujours sur la confusion entre droite et gauche. Inviter Philippot et de Benoist, c’est ajouter à la confusion en légitimant cette stratégie. Pour nous, c’est clairement un recul démocratique.  

 

whathasbeenleft.wordpress.com/lettre

Pour signer : https://www.change.org/p/what-has-been-left-lettera-aperta-alla-fondazione-feltrinelli/

 

Premiers signataires :

Matteo Albanese (Université de Lisbonne)

Martina Avanza (Université de Lausanne)

Christine Bard (Université d'Angers)

Elisa Bellé (Université de Trente)

Lorenzo Bernini (Université de Vérone)

Nicoletta Bourbaki (Groupe de travail sur les faux historiens et la propagande néo-fasciste)

Pietro Castelli Gattinara (Université d'Oslo)

Maddalena Gretel Cammelli (Université de Bologne)

Antoine Chollet (Université de Lausanne)

Stéphanie Dechezelles (Science Po Aix)

Yàdad de Guerre (Playing the Gender Card)

Lynda Dematteo (CNRS EHESS Paris)

Eric Fassin (Université de Paris 8)

Caterina Froio (European School of Political and Social Sciences Lille)

Sara Garbagnoli (Université de Paris 3)

Andrea Mammone (Holocaust Research Institute, Université de Londres)

Marie-Anne Matard-Bonucci (Université Paris 8)

Juan Anton Mellon (Université de Barcelone)

Joe Mulhall (Senior researcher a Hope not Hate)

Massimo Prearo (Université de Vérone)

Giovanni Savino (Institut des sciences sociales, Académie russe d'économie nationale et service public, Moscou)

Claire Zalc (Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine, CNRS)

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