Un autre héritage des Lumières : l’Encyclopédie contre le Mahomet de Voltaire

« L’héritage des Lumières (...) ne se réduit pas à une liberté d’expression érigée en principe absolu », relève l'historien Rahul Markovits: « Tout autant que la liberté d’expression, le discernement, le respect des croyances d’autrui, le décentrement culturel en font partie. » Démonstration au travers des débats suscités par la représentation, en 1741, d'une tragédie de Voltaire, Le fanatisme ou Mahomet le prophète.

« L’héritage des Lumières (...) ne se réduit pas à une liberté d’expression érigée en principe absolu », relève l'historien Rahul Markovits: « Tout autant que la liberté d’expression, le discernement, le respect des croyances d’autrui, le décentrement culturel en font partie. » Démonstration au travers des débats suscités par la représentation, en 1741, d'une tragédie de Voltaire, Le fanatisme ou Mahomet le prophète.


 

Dans la vague d’indignation et de mobilisation sans précédent qui a suivi les effroyables attentats de janvier à Paris, le réflexe d’une partie de l’opinion française et internationale a été d’invoquer l’héritage des Lumières. Au fil des tribunes, communiqués et lettres ouvertes, dans les manifestations aussi, où ont été brandis des portraits de Voltaire, la référence est omniprésente. Par l’effet combiné d’une rafale de balles assassines et d’un déluge de tweets solidaires, le journal anarchiste et libertaire à l’humour « bête et méchant » est devenu, à son corps défendant, le symbole global et consensuel de la liberté d’expression menacée par l’obscurantisme.

Pourtant, ce qu’on voudrait suggérer ici au regard d’un épisode peu connu, c’est que l’héritage des Lumières en la matière ne se réduit pas à une liberté d’expression érigée en principe absolu : il est plus complexe, plus riche aussi de promesses pour l’avenir.

De fait, la question de la représentation caricaturale du prophète fut posée au XVIIIe siècle. En 1741 fut jouée pour la première fois, à Lille, une tragédie de Voltaire, Le fanatisme ou Mahomet le prophète. La pièce présente un portrait très négatif de Mahomet, dépeint comme un manipulateur cynique et sans scrupules, affublé qui plus est du ridicule d’être malheureux en amour... L’intrigue, de pure fiction, comme Voltaire le reconnaissait, raconte comment Mahomet endoctrine le jeune Séide pour qu’il assassine Zopire, le vieux shérif de La Mecque, dont il ignore qu’il n’est autre que son père. « Tartuffe les armes à la main », Mahomet ne croit pas à sa religion (« Mon triomphe en tout temps est fondé sur l’erreur »), mais parvient à lui conférer les prestiges de la vérité pour asservir les esprits sous sa coupe et conquérir La Mecque.

Dans le contexte actuel, il n’est guère étonnant que la représentation de la pièce ait pu poser problème. Signe avant-coureur de l’affaire des caricatures danoises, des incidents accompagnèrent en 2005 sa lecture à Saint-Genis Pouilly (Ain) sous la direction d’Hervé Loichemol (qui avait tenté une première fois de monter la pièce en 1994, à Genève, avant que la ville ne décidât de lui retirer son soutien financier). Aux représentants des associations musulmanes locales qui voyaient dans la pièce une « insulte envers toute la communauté musulmane du pays de Gex », les défenseurs de la « liberté d’expression » opposèrent une lecture au second degré : sous le masque de l’islam, c’est le catholicisme qui aurait en fait été visé par Voltaire. Après tout, ce dernier n’avait-il pas dû, après trois représentations, sous la pression des « convulsionnaires en robe longue », retirer la pièce ?       

Cette lecture au second degré qui, curieusement, se prévaut de la lecture des censeurs jansénistes pour contrer la « censure » prétendument imposée par des groupes de pression musulmans, et qui a pour effet désastreux, pour protéger Voltaire de tout soupçon d’« islamophobie », d’escamoter la possibilité d’un discours sur l’islam dans la France des Lumières, s’est imposée comme la doxa politiquement correcte sur la pièce, transmise par les éditions de référence et les manuels. Certes, en inscrivant Séide dans une longue lignée de fanatiques parmi lesquels Jacques Clément ou Ravaillac, Voltaire assignait à sa pièce une fonction cathartique plus générale en vue de « déraciner » le fanatisme. Mais on ne saurait pour autant balayer d’un revers de main la pertinence d’une lecture au premier degré.

Celle-ci, en effet, était le fait de contemporains, qui posèrent de manière aiguë la question de l’opportunité d’une représentation à charge de Mahomet. Dans l’article « Fanatisme » du volume VI de l’Encyclopédie paru en 1756, Alexandre Deleyre, proche de Diderot et de Rousseau, se demande ainsi de quel droit on avait mis sur scène un « prophète étranger », condamnant la pièce de Voltaire au nom de deux principes.

Le premier était le « droit des gens » et les « égards que les nations se doivent entre elles ». Voltaire lui-même, au demeurant, avait été sensible à cette considération. Preuve qu’une lecture au premier degré de la pièce était une évidence pour lui, il avait en effet accepté qu’elle ne fût pas jouée à Paris tant qu’y séjournerait l’ambassadeur de la Sublime Porte Mehmed Said Efendi : « il ne serait pas honnête de dénigrer le prophète pendant que l’on nourrit l’ambassadeur, et de se moquer de sa chapelle sur notre théâtre ». C’est pourquoi la pièce, représentée pour la première fois à Lille, ne fut jouée à Paris que le 9 août 1742, après le départ de Said Efendi. Mais si ce départ garantissait qu’il n’y aurait pas d’incident diplomatique majeur, ce n’était pas une raison, selon certains, pour autoriser la pièce : « J’ai toujours été surpris qu’à Paris, dans la Capitale de la France, sous les yeux des Ministres, on permît de mettre sur le Theâtre dans un jour désavantageux, chargé de traits noirs, & inventés à plaisir, le tableau du Législateur, du Prophète, d’une Nation respectable, amie, & digne de ménagements ». Selon ce chroniqueur, la représentation de Mahomet à Paris aurait ainsi constitué une offense gratuite, une entorse au « droit des gens », entendu comme les « règles de bienséance, d’humanité & de justice » régissant les rapports entre les nations. C’est l’idée que reprenait Deleyre dans l’Encyclopédie, reprochant à Voltaire de n’avoir pas pris en compte les intérêts de sa nation : « si votre but avoit été d’insulter un homme célebre, ce seroit une injure à sa nation; mais si vous ne vouliez que décrier l’abus de la religion, est-ce un bien pour la vôtre? » Quel besoin, en somme, pour attaquer le fanatisme en général, de s’en prendre au fondateur de l’islam ? Ne valait-il pas mieux s’en prendre directement aux fanatiques de l’intérieur ?

Le deuxième principe allégué par Deleyre était l’universalité des Lumières. « Comme on parle ici pour toutes les nations & pour tous les siecles, on deviendroit suspect au grand nombre des lecteurs qui veulent s’éclairer en s’accommodant au langage d’une legere portion de la terre ». Proclamant la portée universelle, à la fois dans l’espace et dans le temps, de l’Encyclopédie, Deleyre considère qu’elle ne saurait en conséquence refléter le seul point de vue d’une « legere portion de la terre », celui de la France ou de l’Europe. Poser la question du fanatisme de Mahomet, c’était tomber dans l’ornière de l’ethno-centrisme, en contradiction avec l’idéal universaliste des Lumières.

Ce qui unit ces deux principes qui permettent au « sage » de condamner le « poète », c’est qu’ils réinscrivent tous les deux, chacun à leur manière, la représentation à charge de Mahomet dans une dimension qu’on peut qualifier de globale – au sens d’international d’une part, par rapport aux usages présidant à la bonne entente entre nations, de cosmopolitique d’autre part, par rapport à la nécessité d’intégrer à sa réflexion la diversité des points de vue sur le monde.

Il n’est pas certain que les arguments de Deleyre contre Voltaire valent pour aujourd’hui. L’islam fait partie de la société française, et n’est plus une religion étrangère. Mais il est frappant que ce soit précisément la dimension internationale de l’exercice de son art que récusait Luz avant même les manifestations qui, dans le monde musulman, ont accueilli le numéro des survivants : « Il faudrait faire attention à ce qu’on fait en France parce qu’on peut faire réagir à Kuala Lumpur ou ailleurs. Et ça, c’est insupportable ». Pour les dessinateurs de Charlie Hebdo, nostalgiques d’un temps où ils pouvaient dessiner « dans leur coin », la dimension globale nouvelle de leur métier est une contrainte intolérable. Toutefois, à partir du moment où l’on choisit de publier, comment faire pour s’abstraire du monde ?

Rien ne saurait justifier les actes odieux perpétrés le 7 janvier. Mais, lorsque, collectivement, nous prétendons être les héritiers des Lumières, sans doute serait-il bon de mieux mesurer la complexité de cet héritage. Tout autant que la liberté d’expression, le discernement, le respect des croyances d’autrui, le décentrement culturel en font partie. Ce n’est pas là une critique post-moderne relativiste et multi-culturaliste. Il suffit d’ouvrir l’Encyclopédie, article « Fanatisme ».

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