B comme batard

« Le problème est celui d'un garçon grisé par la fréquentation des palais nationaux », écrit l'écrivain Angelo Rinaldi, membre de l'Académie française, dans son plaidoyer pour « M. B., fils de la banlieue élevé seulement par sa mère ».

On croirait assister à une chasse à courre avec ses trotteurs en nage, ses cavaliers coiffés de « bombes », ses boutons d'équipage, ses sonneries de trompe et sa meute de chiens, et les manants qui à pied ou en voiture, suivent à distance la troupe dans l'ivresse de participer au divertissement ensanglanté et moyenâgeux des maîtres. Et tout cela, tout ce tapage s'est déployé dans la traque d'un lapereau pour fable de La Fontaine. Soit M. B. qui voudra bien tolérer l'assimilation à ce sympathique animal. Dans son terrier, il aura eu à supporter de bien plus cruelles comparaisons, outre les hurlements des réseaux sociaux, et, au Parlement, le déchaînement d'une opposition disparate qui avait trouvé enfin le moyen de crier à l'unisson des « Taïaut, taïaut ». Pendant quelques jours, la solitude de l'ancien garde du corps n'aura eu d'égal que l'isolement de son ex-patron lui-même, tandis que M. Mélenchon, sans une larme pour les crève-la-faim de son cher Venezuela, cédait à des mouvements de menton à la Mussolini, et que l'extrême-droite en oubliait de balayer ses impayés devant sa porte.

Quant au Nosferatu de la place Beauvau, il se gardait bien de planter ses crocs dans le moindre corps constitué qui passait à sa portée. On l'attrapait enfin par le col, celui qui avait eu trop de chance et d'audace ; qui avait défait tant de notables lestés du lard des banquets des comices agricoles durant des décennies. On alla même déranger des jurisconsultes dans la poussière de leur bibliothèque et ravis de participer enfin au festin médiatique, pour savoir s'il était licite de convoquer le chef de l’État devant quelque tribunal. Les troupes de la République en marche en état de panique – et où ne perce aucun talent – donnant l'impression que beaucoup avaient déjà retenu leur billet à bord de la diligence de Varennes ou de Coblence sans broncher devant des ragots que l'on colportait sur une vie privée : ils étaient dignes des Gringoire, Action française, et Je suis partout, du siècle dernier.

Le problème, ici, n'est pas de définir la faute commise par un attaché de la présidence qui s'est livré d'ailleurs à un acte de contrition en public. Aux magistrats dans leur sagesse d'en définir les contours, et sans doute éviteront-ils de verser le cas dans les mêmes annales où figurent Landru, le docteur Petiot, Guy George et Simone Weber.

Le problème est celui d'un garçon grisé par la fréquentation des palais nationaux ; qui ne le serait à vingt-cinq ans ? Est-ce si grave lorsque je vois certains contemporains, plus proches du Père-Lachaise que d'une garderie de bambins, courir encore derrière hochets et médailles qui bientôt glisseront du revers du veston au couvercle d'un cercueil ?

Le problème – mieux, le scandale – réside dans le traitement infligé à M. B., fils de la banlieue élevé seulement par sa mère, qui n'en a pas moins, semble-t-il, décroché une licence en droit. Mais il a eu beau faire, il n'était pas du sérail, au milieu des personnages à imparfait du subjonctif. Il ressemble au rustaud des champs, ignorant les manières et usages, qui débarque à la cour de Versailles dans le film Ridicule. Se serait-il appelé Charles Édouard de la Croix et la Bannière, issu des meilleures écoles, en aurait-on fait toute une histoire, du port discuté d'un brassard de police ? Hélas, M. B. présente la tare de son origine sociale qui ne s'efface pas plus que la tâche de sang sur la main de lady Macbeth. Avait-on à se gêner avec un rejeton d'immigré au parler populaire qui, comme le lierre, ne tenait dans son ascension sur la façade qu'à la solidité d'un tuteur. De quelques sourires grappillés ici et là, que des concurrents comptabilisaient au fil des jours, avec agacement. Encore Versailles, et des habitudes qui ne changent pas. N'oublions pas non plus que l'origine de M. B. supposerait – toujours selon les préjugés – une sexualité qui se dépense à tort et à travers. Et ainsi la boucle était bouclée, sinon les bouches, dans les dîners en ville, et les campings de Narbonne-Plage, le graveleux se portant à merveille dans chaque milieu. Depuis l'euphémisme que l'énarque file avec art jusqu'à l'anecdote de chambrée.

A distance, au-delà des erreurs des uns et des autres, et des critiques de bureau dont nous n'avons cure, comment ne s'est-on pas aperçu qu'émanent d'un tel dossier les effluves d'un pot-pourri de racisme, de justice de classe et d'homophobie ?

Ou alors se trompe fort, un fils de paysan qui demeure toujours mal à l'aise, à table, dans l'emploi d'une pince à homard.  

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