Silence complice sur Haïti: solitude des morts sans importance

Depuis Haïti, l’écrivain Lyonel Trouillot lance un cri d’alarme. Il interpelle la presse occidentale sur son silence abyssal face à la situation dans son pays où la population est mobilisée depuis plus d’un an face au scandale de corruption PetroCaribe. Et où la seule réponse est le silence et la répression.

Sans verser dans les théories du complot, il y a quelque chose d’écœurant et d’inquiétant dans le silence de la presse occidentale sur la situation haïtienne. 

Depuis plus d’un an, des milliers de citoyens descendent rgulièrement dans les rues de la capitale et des principales villes de province pour réclamer la démission du président de la République et la tenue du procès PetroCaribe (disparition de milliards de dollars issus d’un prêt accordé par le Venezuela). 

Depuis plus de sept mois, le pays n’a pas de gouvernement, le président et sa majorité parlementaire ne parvenant pas, malgré toutes leurs tentatives en violation flagrante de la Constitution, à installer un Premier Ministre. La résistance s’y oppose. 

Depuis plus d’un mois, l’opposition et la population se voient forcés de recourir à des manifestations et au blocage des activités. Les hôpitaux, les écoles, les services publics, le commerce, les activités de production déjà faibles, tout est bloqué. Pays lòk.

Les réponses à cette situation sont la répression et le silence. Des militants politiques sont assassinés, le dernier cas en date étant celui de Josemano Vctorieux, membre de l’organisation Pitit Desalin, le 27 septembre. Un sénateur proche du président a sorti son arme et tiré sur un journaliste et un citoyen, blessant le premier à la bouche, prétextant une légitime défense non établie par les vidéos. Le commissaire du gouvernement près le tribunal de la capitale a démissionné en affirmant qu’on lui avait ordonné de « mater la rue ». Des véhicules sans immatriculation ou immatriculés police nationale ou service de l’Etat promènent des hommes encagoulés qui tirent les manifestants ou ciblent les militants politiques de l’opposition.

Le président de la République s’enferme dans son mutisme et mène une vie de fugitif. Son cortège se fait caillasser, personne ne sait où il dort. La conférence épiscopale, organe de l’Eglise catholique, la Confédération des pasteurs protestants, les professeurs d’Université, des collectifs d’artistes et d’intellectuels, des organisations du monde des affaires, des barreaux, le Haut conseil judiciaire, des personnalités de la société civile, l’opposition politique, ce sont tous les secteurs organisés de la vie nationale qiréclament le départ du président.

Depuis l’opération pays lòk, les activités de tous ordres sont bloquées. Les cas sont nombreux de personnes qui meurent par manque de soins médicaux. Citons seulement celui de cette femme sur le point d’accoucher qui décède à l’entrée d’un hopital ne pouvant la recevoir. On pourrait parler des dyalisés, de ceux qui ont besoin de sang, des diabétiques… La majorité des habitants des villes gagnent leur vie au jour le jour et vivaient déjà dans une situation précaire. Cette misère au quotidien n’a fait qu’augmenter. Mais, comme ils le disent à la radio : nous consentons au sacrifice pour en finir avec la corruption et l’impunité.

Aucun secteur organisé de la population ne soutient le président de la République. Il n’aurait l’appui que de quelques ambassades, principalement celle des Etats-Unis. 

Pourquoi et comment la presse occidentale, reste-t-elle silencieuse sur la situation haïtienne ? Est-ce parce que ceux, beaucoup moins nombreux, qui manifestent à Hong Kong sont des « militants pro-démocratie » et ceux qui manifestent et se font tirer dessus en Haïti ne le sont pas ? Est-ce parce que ce qui se passe en Haïti, la révolte populaire et nationale contre un président et un pouvoir (le PHTK) qui, installés après une parodie d’élection légitimée par « la comunauté internationale » est la résultante de deux éléments ?

Le premier, et c’est la cause interne, un système politique et une structure sociale produisnt trop d’inégalités et donc l’absence de sphère commune de citoyenneté, système et structure poussés à l’extrême par un président et un parti, le PHTK dont le seul exercice du pouvoir consiste à s’approprier les biens de la nation comme biens personnels, accorder des faveurs à leurs amis du secteur des affaires. Le deuxième étant que « la communauté internationale » a légitimé et soutenu ses dérives au prétexte du respect de la démocraie formelle.

Quel peuple en Occident accepterait qu’un sénateur sorte son arme et tire sur une foule ? Quel peuple accepterait que le Président de l’Assemblée nationale dise à la radio avoir choisi personnellement la ministre de la santé en affirmant qu’elle est sa maîtresse, pour se rétracter et affirmer que si le choix était bien le sien cette affaire de maîtresse n’était qu’une plaisanterie ? Quel peuple accepterait que les auteurs intellectuels d’un massacre (une trentaine de morts dans le quartier populaire de la Saline), des officiels du gouvernement identifiés par des rapports de police et des organisations de défense des droits humains, circulent en toute impunité ? La responsabilité des officiels dans ce crime est d’ailleurs reconnue par un rapport du secrétaire général des Nations Unies.

Et la presse ne se serait-elle pas précipitée pour compter les morts et crier au scandale ? Le silence sur la situation haïtienne n’est-il pas dû, au moins en partie, au fait qu’elle n’offre pas la possibilité d’une récupération idéologique établissant la « démocratie occidentale » comme le meilleur modèle politique et social ? S’agit-il bien de révéler aux citoyens ce qui se passe ou de choisir les faits qu’on relate en fonction de ce qu’on leur fait dire ?

Aujourd’hui, en Haïti, une manifestation est prévue. Des gens vont encore mourir. Dans le silence.

> Sur le scandale PetroCaribe lire cet article de Karl Laske : «PetroCaribe», l’arnaque au développement qui révolte Haïti

> Sur Lyonel Trouillot, lire notre entretien de 2011 : «Parler d’un lieu du monde, c’est parler du monde» et notre compte-rendu de 2013 : La parabole humaine de Lyonel Trouillot

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