Le dialogue et le « Silence »

Pourquoi avoir retiré l’installation Silence, qu'elle a créée en 2008, d'une exposition inaugurée samedi 24 janvier à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine)? L'artiste Zoulikha Bouabdellah s'en explique ici: « J’ai pris cette décision parce que je n’ai reçu aucune réponse quant aux modalités de présentation de la pièce, pas seulement d’un point de vue sécuritaire mais aussi et surtout au regard des échanges à entretenir avec le public ». 

Pourquoi avoir retiré l’installation Silence, qu'elle a créée en 2008, d'une exposition inaugurée samedi 24 janvier à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine)? L'artiste Zoulikha Bouabdellah s'en explique ici: « J’ai pris cette décision parce que je n’ai reçu aucune réponse quant aux modalités de présentation de la pièce, pas seulement d’un point de vue sécuritaire mais aussi et surtout au regard des échanges à entretenir avec le public »



Les semaines qui ont suivi les attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 ont vu l’apparition d’une série de censures, dites « préventives », qui ont touché des spectacles et des films, comme Timbuktu, au prétexte de « risques » pouvant émaner de musulmans extrémistes violents. Or, ces déprogrammations ne résolvent rien : elles ne font que réduire la visibilité d’œuvres qui évoquent, directement ou indirectement, les cultures musulmanes, et privent le public de sa capacité à comprendre et juger. « Circulez, il n’y a rien à voir », n’est pas une réponse et ne l’a jamais été. Au lieu de censurer, les municipalités devraient ainsi mettre en place les conditions d’un dialogue entre les programmateurs, les artistes et les publics. Échanger, expliquer, commenter : le dialogue est le seul à même de préserver la liberté d’expression.

Toutefois, à mon sens, ce qui est arrivé à Clichy ne relève pas aussi directement de cette liberté d’expression, comme certains ont été amenés à le dire. Personne ici ne m’a demandé d’enlever mon travail. Non, cela a été plus insidieux. Le maire et son adjoint à la culture ont dit avoir été alertés par la Fédération des associations musulmanes de Clichy (Fedam) de risques de « troubles » qui pourraient venir perturber l’exposition si mon installation y était présentée. Je précise que je ne connais pas la Fedam, et que je n’ai pas eu connaissance directement de sa lettre à la mairie, mais je conçois tout à fait qu’elle puisse être dans son rôle en agissant de la sorte.

Néanmoins, au lieu de rassurer les artistes et expliquer la programmation au public, et ainsi créer les conditions d’un dialogue entre les deux pour garantir le bon déroulement de la manifestation, la municipalité n’a pris aucune décision claire. Le flou a été entretenu et le doute s’est installé. Ainsi, de l’aveu même du maire adjoint à la culture, Gilles Catoire « n’a pas pris ses responsabilités », allant jusqu’à laisser son adjoint sans nouvelles du dispositif de sécurité « jusqu’à la veille du vernissage. »

Comment assumer la présence de mon travail, et sa réception, dans ces conditions ? On m’a reproché de l’avoir retiré « par peur », mais c’est faux. J’ai pris cette décision parce que je n’ai reçu aucune réponse quant aux modalités de présentation de la pièce, pas seulement d’un point de vue sécuritaire mais aussi et surtout au regard des échanges à entretenir avec le public. C’est donc la municipalité, plus que la Fedam, qui est à l’origine de ma décision. En même temps, les réactions suscitées par mon retrait m’ont laissé l’impression amère d’avoir été en quelque sorte utilisée par ceux-là mêmes qui, certes, ont pris ma défense, mais en faisant de moi un symbole d’une liberté d’expression bafouée – mais bafouée par qui ? Certainement pas par des musulmans !

Cette situation est d’autant plus déstabilisante que j’y suis confrontée pour la première fois. Je travaille depuis plus de quinze ans, notamment dans des pays arabes, et je n’ai jamais été victime de pressions. Mon travail a été montré en Algérie, en Tunisie, au Maroc, aux Emirats arabes unis, au Yémen, au Liban, au Koweït, en Palestine, et la majorité de mes collectionneurs est de nationalité arabe et de culture musulmane. Il l'est en ce moment même à Paris, à l'Institut des cultures d'islam.

J’ai créé l’installation Silence en 2008 pour parler du militantisme des femmes, dans les sociétés islamiques, qui agissent sans haine, sans violence et sans renier leur religion – que je sais compatible avec ce que l’on appelle communément « la modernité ». Je l’ai montrée dans plusieurs pays en Europe et en Amérique du Nord ; des visuels de l’œuvre ont également été publiés en 2013 dans une revue émiratie. A chaque fois, sa réception s’est faite dans les meilleures conditions, jusqu’à cette exposition au Pavillon Vendôme. La France serait-elle donc devenue un pays où la vue d’un tapis et d’une paire d’escarpins pose problème ? Ou bien est-elle aujourd’hui un pays où l’on est obsédé par l’idée que cette image pourrait poser problème ?

J’avais cru comprendre, lors de la marche du 11 janvier, que la nation tout entière clamait haut et fort la nécessité de l’unité et des principes républicains. Mais en pratique, sur le terrain, que voit-on ? Des élus qui, souvent, oublient – ou feignent d’oublier – que la liberté d’expression ne consiste pas seulement à dire mais aussi à expliquer ce que l’on dit et pourquoi on le dit – et à accepter la critique. Pour être garantie et respectée, elle nécessite un dialogue avec les publics, tous les publics. Telle œuvre, si elle doit être montrée dans des conditions de sécurité absolues, doit également être expliquée, commentée, discutée.

Depuis le retrait de ma pièce, je reçois d’ailleurs des dizaines des messages d’internautes, qui se présentent comme « musulmans », trouvent l’œuvre « mauvaise » ou « inintéressante » mais m’assurent qu’ils ne sont pas « choqués » et ne voient rien d’« irrespectueux ». Ces exemples, et quantité d’autres, montrent que le public, dit musulman, est tout à fait ouvert à la réception d’un travail sur les symboles culturels et religieux de l’islam. Or, en censurant ou en poussant à l’autocensure, on ne fait que remettre ce travail à plus tard, au risque de nourrir encore davantage les amalgames.

Les symboles religieux ont toujours été présents dans la création, et ce quelle que soit la culture dont on parle. Ils le sont d’autant plus dans la création des artistes contemporains arabes ou d’origine arabe. Ceux parmi lesquels je puise, et qui proviennent de la culture islamique, sont nombreux et porteurs d’une infinité de sens. C’est avec eux que je me raconte et que je raconte le monde qui m’entoure. Faudra-t-il désormais, lorsque j’expose en France, y renoncer pour éviter la polémique ? 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.