« Il y a bien dans l’humanité un élan moral toujours activable – suscitant un espoir que les fanatiques sanguinaires, loin de réussir à défaire, ont malgré eux éveillé par un imprévisible choc en retour », affirme le philosophe Philippe Huneman. Ce faisant, il conteste la lecture des événements de janvier faite par Alain Badiou, qui décrit terroristes et anti-terroristes comme deux faces d'un même « capitalisme prédateur »


 

Une nouvelle et éclatante démonstration de la prédictibilité humaine vient de nous être donnée par le philosophe français vivant « le plus traduit, lu et commenté », dixit lui-même, Alain Badiou (Libération du 7 août 2009). Avec fièvre j’attendais le commentaire du sage sur les tragiques événements qui nous ont touchés ; et le sage, béni soit-il, n’a pas déçu (Le Monde du 27 janvier) ! A nouveau, il nous enseigne que les assassinats commis par les terroristes islamistes ces derniers jours sont simplement le fait du capitalisme financier immonde, dont politiciens, djihadistes, policiers, etc., sont tous des avatars plus ou moins interchangeables ! Ainsi : « Les troupes et polices de la “ guerre antiterroriste ”, les bandes armées qui se réclament d’un islam mortifère et tous les Etats sans exception appartiennent aujourd’hui au même monde, celui du capitalisme prédateur » (toutes les citations de Badiou proviennent du texte publié par Le Monde).

Encore et encore, comme à chaque fois que le penseur commente des faits d’actualité, les figures de « l’affairiste coquin », du « fascisant », du « spéculateur jouisseur », de l’« oligarchie internationale » etc. – toute cette galerie de personnages pittoresques hérités de la phraséologie maoïste des années 70 – viennent nous expliquer les dramatiques événements que nous avons vécus et l’exceptionnelle réaction qui a suivi !

Pour Badiou, tout événement se lit en effet à travers le prisme d’une démonologie binaire et archaïque dans laquelle le monde est le théâtre d’un affrontement éternel entre les forces du mal, id est le capitalisme, et les forces du bien, qu’on attend toujours un peu mais qui arriveront pour sûr à temps, sans doute comme la cavalerie dans Lucky Luke: « Il en ira ainsi tant que l’universalisme vrai, la prise en main du destin de l’humanité par l’humanité elle-même, et donc la nouvelle et décisive incarnation historicopolitique de l’idée communiste, n’aura pas déployé sa neuve puissance à l’échelle mondiale, annulant au passage l’asservissement des Etats à l’oligarchie des propriétaires et de leurs serviteurs. »

Il y a bien longtemps, Rousseau commençait son Discours sur l’inégalité par ces lignes stupéfiantes: « Ecartons tous les faits ». Près de trois siècles plus tard, certains « philosophes » semblent voir là la définition même de la philosophie – pas seulement de la métaphysique, ce qui pourrait se défendre, mais même de la philosophie politique, ce dont on peut raisonnablement douter... Pour prendre un seul exemple, ce « sens de la libre révolte » que manifesteraient les “jeunes filles qui décident de se voiler” – où donc Badiou l’a-t-il constaté ? Qu’est ce qui justifie pareille interprétation, sinon le simple fait que pour la lubie badiousienne tout ce qui semble «anti»-Etat est a priori libre et beau ? Où sont donc passés dans ces propos lénifiants les authentiques faits qui font que ici, ailleurs, aujourd’hui, un vrai combat féministe se déroule quant à ce point précis du voile et de la chevelure, combat qui affronte des ennemis que nulle théorie ne saurait réduire au méchant capital ?

Les dégâts commis par une telle vision « philosophique » de l’actualité sont nombreux. Passons sur le fait que ce genre de spéculations à la fois paradoxales et prévisibles décrédibilisent aux yeux de toute personne raisonnable et un peu instruite l’image même de la philosophie. Malheureusement, qui lit naïvement ce genre de propos finirait par croire qu’être intelligent consiste au fond à rejeter les catégories usitées par les journalistes comme par les sciences sociales pour parler de ces évènements – islam, terrorisme, djihad, relégation sociale, liberté d’expression, etc. – et savoir recourir en tout temps et en tous cas aux mêmes grilles manichéennes et capitalistocentrées. L’effet sur les jeunes gens qui veulent penser par eux-mêmes ne peut qu’être ravageur.

Or, au lieu de reconduire éternellement la même polémologie éculée, le philosophe devrait plutôt inviter à penser nouvellement l’événement, proposer un sens inédit pour ce qui advient – une de ces tâches philosophiques que Foucault nommait « ontologie du présent ».

Ainsi, la mobilisation qui suivit les assassinats des 7, 8 et 9 janvier, en France et dans le monde, n’est pour Badiou qu’un signe supplémentaire de la manipulation des masses par le démon capitaliste : le « tricolore », ici, voisinerait la bête immonde, et nous sommes enjoints d’enfin lui préférer le « rouge », joliment illustré ces dernières décennies par les sympathiques figures de Mao Tse Toung, Lavrenti Beria ou Kim Il Sung. Pourtant, ce qui a eu lieu là devrait effectivement interroger le philosophe.

Il y a bien longtemps, Emmanuel Kant avait en effet élaboré un concept intéressant de « signe » dont il me semble qu’une instanciation a peut-être eu lieu l e11 janvier. On sait que Kant, ce pur esprit à la vie quasiment réglée par un métronome, actif lors de la Révolution française, fut assez touché par elle pour modifier un jour l’itinéraire de sa promenade quotidienne afin de s’enquérir des événements français du jour. Une dizaine d’années plus tard, il se posait dans le contexte précis de sa philosophie de l’histoire cette question simple et encore aujourd’hui lancinante : « l’homme est-il moralement en progrès vers le mieux ? ». Sa réponse se souviendra alors de la Révolution française ; pour autant, celle-ci n’est pas elle-même une étape vers le mieux – Kant connaît les excès auxquelles elle donna lieu, et sait qu’elle implique par principe un moment de vacance du pouvoir, d’anarchie, donc enveloppe un risque que nul ne devrait rationnellement prendre. Néanmoins il y eut là un signe, concomitant à la révolution française, que l’humanité est en progrès vers le mieux, à savoir l’enthousiasme que l’humanité, en Europe, témoigna pour la Révolution française (le philosophe disparu Jean-François Lyotard consacra jadis un beau livre à cela). Qu’une foule d’individus, en Italie ou en Russie, s’enflamme pour un événement qui n’aurait pour eux-mêmes aucun intérêt réel (et pourrait même leur causer des ennuis, si leur enthousiasme est trop visible et donc éventuellement réprimable), s’enflamme simplement parce que cet événement vise à réaliser l’empire du droit naturel, voilà qui signale pour Kant que quelque chose dans l’humanité suit une pente, certes fragile, vers l’amélioration morale.

Il ne fut nullement question d’enthousiasme, avec le soutien massif à Charlie Hebdo – mais d’une empathie quasiment universelle focalisée sur un droit fondamental à la libre expression, manifestée en des lieux où, de fait, les individus prenaient bien des risques à se comporter ainsi. Ici, un philosophe kantien dirait sans doute que, oui, nous avons là un signe qu’il y a bien dans l’humanité un élan moral toujours activable – suscitant un espoir que les fanatiques sanguinaires, loin de réussir à défaire, ont malgré eux éveillé par un imprévisible choc en retour. Voilà comment cet hypothétique penseur expliciterait l‘émotion qui l’a étreint, lui comme des millions d’autres , en découvrant les foules immense et compactes affichant, loin ou très loin de Paris, leurs panneaux Je suis Charlie. Une interprétation au fond plus neuve et moins sinistre que l’éternelle rumination anticapitaliste de notre inévitable timonier de la pensée, dont on espère simplement qu’un jour un humoriste ou un dessinateur saisira tout le potentiel comique...

Philippe Huneman, philosophe (Institut d’Histoire et de philosophie des sciences et des techniques - CNRS/Université Paris I Sorbonne)

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Il me faut remercier ici l'auteur, non pour son article creux, mais pour la qualité du débat qu'il a suscité.