Politique (F)rance : Le gouvernement et les migrants

Camille Louis et Etienne Tassin (1) qui animent un séminaire commun autour des enjeux cosmopolitiques de l’Europe, portent un regard critique sur le démantèlement de la jungle de Calais. Pour eux, «Cet événement met en évidence dans la politique française une occultation structurelle de la question migratoire et un aveuglement du gouvernement à son égard. L’une et l’autre reposent d’abord sur une ignorance, tiennent ensuite à une servilité idéologique, procèdent enfin d’une politique suicidaire...»

Au mépris de l’esprit comme de la lettre de la décision du Tribunal Administratif de Lille en date du 25 février 2016, le ministre de l’Intérieur a ordonné que la destruction de la zone sud de la jungle de Calais soit immédiatement et brutalement mise à exécution. Celle-ci a commencé lundi 29 février au matin, avec le soutien de compagnies de CRS, déployant une violence inutile et insupportable, privant les migrants de leurs abris, détruisant leurs biens, laissant des enfants non accompagnés sans ressources.

Cette brutalité s’autorise d’une lecture partielle et contestable de la décision, pourtant fort prudente, de la juge. Alors que celle-ci recommandait la progressivité, la prise en considération des personnes et singulièrement des enfants, et le maintien des lieux de vie, le Ministre de l’Intérieur n’a-t-il pas déclaré : « Je prends acte du jugement du tribunal administratif de Lille qui en tout point conforte la démarche de mise à l’abri des migrants de Calais et de résorption du campement de la lande engagé par l’État » ? Plus qu’une interprétation tendancieuse de la décision de la juge, c’est un déni de droit. L’article 4 de la décision suspend l’exécution de l’arrêté d’expulsion concernant les lieux de vie « jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité » et rappelle que « l’État s’est engagé, en tout état de cause, à procéder à une évacuation progressive » de la zone sud. En précipitant la destruction, le gouvernement fait fi de la légalité et de la progressivité. L’État français ne respecte pas l’État de droit. De quel droit détourne-t-il une décision de justice pour justifier une violence destructrice que la juge a voulu prévenir ?

Cet événement met en évidence dans la politique française une occultation structurelle de la question migratoire et un aveuglement du gouvernement à son égard. L’une et l’autre reposent d’abord sur une ignorance, tiennent ensuite à une servilité idéologique, procèdent enfin d’une politique suicidaire...

Ignorance, d’abord. Quand on gouverne, on doit connaître et comprendre. En l’occurrence connaître la situation dans les camps. Or les différentes déclarations officielles nous apprennent que les responsables gouvernementaux n’ont aucune idée de ce qu’il se passe dans les jungles de Calais ou de Grande Synthe. Mais aussi comprendre ce qu’est la condition migrante et ce qu’elle atteste de nos sociétés aujourd’hui. Or cette condition migrante n’est pas un accident des pays pauvres condamnés à vampiriser les pays du Nord. La migration est la condition humaine, démultipliée par la globalisation. Ce qui implique deux choses. Tout d’abord, qu’on ne pense plus la politique française et européenne en termes de protection nationale et de fermeture des frontières, mais en envisageant le développement des structures d’accueil, de transit et d’installation de populations fluctuantes puisque telle est la donne mondiale qui exige une reconfiguration des rapports Nord Sud. Aux quelques centaines de milliers de réfugiés d’aujourd’hui s’ajouteront demain des centaines de millions de réfugiés climatiques. A-t-on d’autre choix que de s’y préparer ? Ensuite, qu’on sache ce que vivent ces migrants que l’Europe refuse, rejette à la mer, enferme, expulse ou maltraite. Et qu’on reconnaisse leur extraordinaire endurance et leur courage exemplaire, leur puissance de vie et d’action, leur incroyable force à surmonter la bassesse humaine – de l’exploitation des passeurs mafieux à l’humiliation des Etats de l’UE –, soit donc qu’on sache voir en eux l’humanité vive et problématique exposée aux périls de l’existence que les replis identitaires et sédentaires s’efforcent d’étouffer. Qui a séjourné deux jours dans la jungle ou dans un campement improvisé de migrants ­– ce qu’aucun membre du gouvernement n’a jamais fait – sait cela : il l’éprouve, le comprend, en tire un savoir sur ce qu’exige une politique intelligente ; et ne détruit pas ce que les migrants ont construit pour continuer encore de vivre, malgré tout.

Idéologie rance ensuite. En quelques décennies, la xénophobie est devenue le prêt à penser des « politiques » français et pour une bonne part européens. On peut invoquer le chômage, le terrorisme international, la peur … Toujours est-il que la haine en guise de raison déguise simplement la haine en idée, elle ne fera jamais une pensée. Mais il semble que celles et ceux qui en font commerce et l’exploitent ad nauseam ont déjà gagné. Le gouvernement qu’on n’ose plus dire socialiste est devenu le principal thuriféraire de cette idéologie qu’il habille de discours républicains. C’est au nom de l’humanité et de la dignité, proclame notre Ministre de l’Intérieur, qu’il fait raser les lieux de vie de Calais ; c’est au nom de la République, ose annoncer aux côté d’Angela Merkel le Premier Ministre, que la France ne peut accueillir plus de trente mille réfugiés ! Qui croit-on tromper avec ces rappels incantatoires des valeurs de la République si celles-ci – dignité, égalité, liberté, fraternité, droits d’asile, hospitalité – sont foulées aux pieds à Calais et ailleurs ! Cette idéologie se répand avec le soutien des médias qui répètent à l’envi l’interprétation tendancieuse que le Ministre a donnée de la décision du juge à propos de Calais. Il n’est pas exagéré ni inutilement alarmiste de dire aujourd’hui que le discours et le traitement que réservent l’Etat et les médias à la question des migrations est le signe inquiétant d’une fascisation de la société européenne. Celle-ci s’exprime aussi bien dans la politique austéritaire et autoritaire imposée à la Grèce, dans le chantage d’un Grexit que l’UE lui fait subir ou inversement dans celui que la Grande Bretagne fait subir à l’UE, que dans le marchandage qu’elle impose à la Turquie pour externaliser l’élimination des migrants. Une double corrélation se joue ici : entre les choix économiques de l’UE en matière d’austérité et ses choix « politiques » en matière de migration ; entre l’idéologie statonationale résurgente au sein de chaque Etat à l’occasion de ladite crise migratoire et la rétractation de l’UE choisissant d’ériger des murs à la place de ses frontières.

Erreur politique enfin. Croit-on qu’à épouser et reproduire l’idéologie nationale-frontiste, le gouvernement fait barrage au FN et s’assure une sortie honorable aux prochaines élections ? Non, ces choix du gouvernement préparent avec autant d’ardeur et de détermination le succès de cette idéologie que ceux de Nicolas Sarkozy en son temps avec la destruction des services publics. Nos deux derniers gouvernements, main dans la main, ont bien œuvré. A raser la jungle de Calais et condamner à de nouvelles errances les migrants expulsés, à refuser d’accueillir les réfugiés de nos guerres coloniales, à distiller des droits d’asile au compte goutte, à interner des migrants en situation irrégulière dans des camps de rétention hors droit, à défendre la fermeture des frontières, à négocier des camps de concentration avec la Turquie et d’autres pays du pourtour méditerranéen, le gouvernement travaille avec succès à donner raison à cette idéologie qu’il a adoptée et qu’il promeut sous couvert de socialisme et de républicanisme. Les dernières élections ont prouvé cela : change-t-il pour autant de politique ? Non, pris dans la spirale incontrôlable de la montée en puissance du racisme d’Etat, entièrement inféodé aux places boursières qu’il ne contrôle pas, il renforce sa faiblesse avec obstination et ivresse, préparant méticuleusement et assurément la mise en place d’un nouveau fascisme légitime, inévitable, salutaire. Car enfin la crise est là, qui ne la voit ! « Crise migratoire », « crise financière », « crise économique », « crise politique » : les migrants « nous » envahissent, les investissements se détournent, le chômage s’accroît, les institutions démocratiques se décrédibilisent. Qui pourrait encore croire que la politique menée par l’actuel gouvernement de la France ne précipite pas la venue au pouvoir des extrémismes autoritaires et populistes ? Voilà, entre autres, à quoi sert la destruction des abris de quelques milliers de migrants à Calais. Voilà à quoi servent ces enfants mineurs privés des foyers qu’ils s’étaient donnés dans la Jungle et maintenant livrés à une jungle pire que toute, celle de la société française à qui on répète qu’elle ne veut pas d’eux.

Lire aussi :

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/010316/calais-l-etat-tombe-le-masque

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/150216/la-jungle-et-la-ville

(1) Camille Louis est dramaturge (co créatrice du collectif kom.post) et philosophe. Elle achève une recherche doctorale, au croisement de ces deux disciplines, qui interroge les conflictualités des « dramaturgies politiques » telles qu’elles s’exposent depuis les nouvelles formes de résistance et de compositions d’alternatives en Europe.

Etienne Tassin, professeur de philosophie politique à l'université Paris Diderot, travaille sur les nouvelles formes de cosmopolitique à partir de la condition migrante.

Ensemble, ils collaborent dans différents programmes de recherche et animent, depuis deux ans, un séminaire commun autour des enjeux cosmopolitiques de l’Europe et prenant cette année pour titre:  L’autre Europe, l’Europe des autres : résistances et migrations











 

 

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