L'engagement durable de Bouygues au Turkménistan

Pour travailler dans cet Etat si peu démocratique d'Asie centrale, quels arrangements, quelles compromissions acceptent les multinationales? C'est le sujet du documentaire The shadow of the holy book, primé au festival international du film des droits de l'homme de Paris. Marie-Monique Robin (auteur du livre et du film Le monde selon Monsanto), Robin Shuffield (réalisateur de Thomas Sankara, l'homme intègre) et Frédéric Debomy (coordinateur du livre Birmanie, la peur est une habitude) l'ont vu et pour faire connaître «des situations dont on parle peu», nous ont adressé cette tribune

Pour travailler dans cet Etat si peu démocratique d'Asie centrale, quels arrangements, quelles compromissions acceptent les multinationales? C'est le sujet du documentaire The shadow of the holy book, primé au festival international du film des droits de l'homme de Paris. Marie-Monique Robin (auteur du livre et du film Le monde selon Monsanto), Robin Shuffield (réalisateur de Thomas Sankara, l'homme intègre) et Frédéric Debomy (coordinateur du livre Birmanie, la peur est une habitude) l'ont vu et pour faire connaître «des situations dont on parle peu», nous ont adressé cette tribune:

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Il est des situations dont on parle peu. Et des silences profitables. Comment réagirait Bouygues, présent au Turkménistan depuis 1994, si les circonstances d'obtention de ses marchés dans l'ancienne république soviétique venaient à être connues de l'opinion publique française? C'est la question que nous nous sommes posée après avoir visionné The shadow of the holy book, film documentaire du finlandais Arto Halonen qui évoque la façon dont de nombreuses entreprises multinationales se sont conciliées les grâces de l'ancien dictateur Saparmourad Niazov pour accéder au marché turkmène. Membres du jury Dossiers et Grands reportages du Festival International du Film des Droits de l'Homme de Paris de mars 2009, nous avions souhaité accorder notre Grand Prix à ce film courageux. Mais il nous a également semblé nécessaire d'interpeller l'opinion française sur la compromission de la première entreprise mondiale de BTP avec un régime totalitaire, qui viole régulièrement les droits humains, ainsi que le souligne le dernier rapport d'Amnesty International.

 

L'histoire récente du Turkménistan est une illustration ubuesque des dérives de l'économie de marché à l'heure de la mondialisation. Après l'implosion de l'Union Soviétique, ce pays d'Asie centrale, qui compte sept millions d'habitants, a été dirigée d'une main de fer par le «président à vie» Niazov (décédé en 2006) qui s'est accaparé les abondantes ressources naturelles, dont la quatrième réserve mondiale de gaz, distribuant les contrats d'exploitation au gré de ses délires mégalomanes. Tandis que la majorité de la population turkmène vit dans un extrême dénuement, les multinationales ont cédé à tous les caprices du dictateur pour obtenir leur part du gâteau. The shadow of the holy book montre en particulier comment, de Siemens à Caterpillar, en passant par Bouygues, toutes les firmes ont accepté de traduire dans leur langue nationale le Ruhnama, un obscur opuscule, censé incarner l'âme turkmène. Officiellement écrit par Niazov, le «livre sacré» est l'objet d'un véritable culte, dans les écoles, universités, entreprises et médias du pays, et compte parmi les instruments d'oppression de la population turkmène.

 

C'est ainsi, que prompt à contenter l'égo du dictateur, le leader mondial du béton a pu développer de juteux contrats dans le pays, comme la construction de palais faramineux, de luxueux complexes hôteliers, ou de la plus grande mosquée d'Asie centrale, où Niazov, emporté par une crise cardiaque, demeure désormais. Le film The shadow of the holy book révèle que non seulement Bouygues a fait traduire le ridicule Ruhnama, mais que la firme est allée encore plus loin dans la compromission que toutes ses consœurs internationales: une émission spéciale de TF1 fut consacrée en septembre 1996 au «père de tous les Turkmènes» et à son pays. Outre Niazov lui-même, alors en visite officielle à Paris, le plateau du journal télévisé de la première chaîne réunit autour d'un Jean-Claude Narcy dévoué à la cause des invités aussi prestigieux que Patrick Le Lay, alors président-directeur général de TF1, et les représentants de Gaz de France et d'Electricité de France. Egalement présent, Martin Bouygues n'hésitait pas au cours de l'émission à estimer «assez sain» le cadre législatif dans lequel évoluait sa compagnie au Turkménistan.

Jamais diffusé en France, mais au seul Turkménistan, ce programme en dit long sur l'indépendance de TF1 vis-à-vis de son principal actionnaire...

 

Le fantasque président disparu, faire des profits avec le Turkménistan entraîne-t-il une moindre compromission morale que par le passé? L'appréciation de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH) sur le régime de son successeur Berdimoukhamedov demeure mitigée: «l'observation et l'analyse des actions entreprises par les autorités permet de constater que la plupart de leurs décisions censées améliorer la situation en matière de droits de l'homme reviennent à une simple démocratie de façade.» Une réalité qui n'empêche pas le groupe Bouygues de poursuivre ses lucratives activités dans un pays ami. Le géant français du bâtiment a ainsi remporté en avril dernier un nouveau contrat de 35 millions d'euros. Et sans doute en sera-t-il ainsi tant que la situation subie par la population du Turkménistan demeurera méconnue.
Frédéric Debomy, scénariste, responsable associatif (« Birmanie, la peur est une habitude »)
Marie-Monique Robin, journaliste ( « Le monde selon Monsanto »)
Robin Shuffield, réalisateur (« Thomas Sankara, l'homme intègre »)

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