La transition énergétique et les outre-mer

« Les outre-mer français sont un terrain exceptionnel de développement de nouvelles solutions d'énergie car ils disposent d'un grand nombre d'atouts », et la métropole peut en « apprendre bien des leçons », propose Alain Gioda, expert du débat national sur la transition énergétique et chercheur (IRD, UMR Hydrosciences, Montpellier).

« Les outre-mer français sont un terrain exceptionnel de développement de nouvelles solutions d'énergie car ils disposent d'un grand nombre d'atouts », et la métropole peut en « apprendre bien des leçons », propose Alain Gioda, expert du débat national sur la transition énergétique et chercheur (IRD, UMR Hydrosciences, Montpellier).

  



La transition énergétique est l’un des grands chantiers du quinquennat, mais que se cache-t-il derrière cette dénomination peu attrayante ? C’est le passage d’une société fondée sur la consommation abondante d’énergies fossiles à une société plus sobre et plus écologique.

Plusieurs articles dans la presse nationale ont attiré l’attention, ces deux dernières années, sur l’expérience novatrice de l’île d’El Hierro, aux Canaries, l'outre-mer espagnol. Ce succès montre qu’un autre monde est possible, « plus juste, porteur d’emplois et d’activités économiques », selon les mots du Débat national sur la transition énergétique. Et cela dans les frontières de l’Union européenne, dont les Canaries sont une RUP (Région ultrapériphérique), tout comme nos DOM.

Transposer l’expérience et les innovations d’un microcosme de 270 km2 reste néanmoins un beau défi. On sera fort loin d’un simple « copier-coller »: avec le vent et l'eau, l’île d’El Hierro va turbiner pour faire de l’électricité, pomper puis dessaler l’eau de mer, eau qui servira ensuite aussi pour l'irrigation; elle va mettre en veille sa centrale diesel, développer la mobilité électrique, planter des arbres et installer des filets pour attraper les eaux du brouillard (lire aussi: El Hierro, l'île sans pétrole mais dans le vent).

Par rapport à notre pays où la transition énergétique est une initiative gouvernementale, la grosse différence est que les avancées d’El Hierro sont issues d’une démarche locale. Toutefois, on s’appuiera aussi en France sur des réalisations de terrain. Ce constat est général d’ailleurs dans le monde : les conférences internationales de 2012 sur le développement durable (Rio +20) et le climat (COP 18) font reposer les espoirs sur les initiatives des collectivités locales. Ainsi, en Europe, près de 5 000 de ces autorités, dans pas moins de 47 Etats, se sont engagées à atteindre sur leurs territoires au minimum les objectifs du Plan climat et de ses 3x20 : 20 % d'énergies renouvelables dans le mix énergétique ; 20 % de CO2 en moins ; 20 % d’amélioration de leur efficacité énergique.

Maintenant, à quoi ressemble El Hierro ? Dans le contexte français, elle peut être comparée au Larzac. C’est une terre rurale, éloignée des grands flux de transport, pauvre car aride et assez vide. L’armée espagnole, dans les années 1990, ainsi que la française, antérieurement sur le Larzac, avait considéré la possibilité d'y étendre son domaine. La population d’El Hierro a été mise au pied du mur en 1996 : soit son île devenait une zone largement militaire ; soit elle s’ouvrait au tourisme de masse – 11 millions de visiteurs par an dans l’archipel, à la suite du modèle économique porté par Madrid dans les années 1960 ; soit encore il lui fallait concevoir un autre futur. C’est cette troisième voie, celle d’un développement durable, qui fut choisie en valorisant les activités traditionnelles de l’île, terre d’agriculture et d’élevage caractérisée par un fort coopérativisme, grâce au développement d’une autonomie hydrique et énergétique propre et renouvelable.

A la différence du Larzac, car sans lutte largement médiatisée, le millefeuille administratif a été converti à cette nouvelle approche. Et pourtant, en Espagne, se comptent encore plus d’échelons que chez nous : la commune ; le Cabildo (une spécificité des Canaries avec des élus pour chaque île) ; la région (qui a ses lois à l’inverse de chez nous où le sur-mesure administratif n’existe que dans les outre-mer) ; et l’Etat (dont la monarchie), sans oublier les niveaux internationaux et supranationaux telles l’Union européenne et les agences des Nations unies, dont l’Unesco et aussi l'Irena. Comment a-t-on pu arriver à créer un cercle vertueux sur El Hierro malgré un tel maquis administratif ? L’île s'est trouvé un destin politique original, dans le concert de la Coalition canarienne (CC) qui gouverne l’archipel, par la création d’un parti politique insulaire – l’Agrupación Herreña Independiente (AHI) –, dirigé par Tomás Padrón (de 1979 à 2011) et qui a dominé la vie locale. Rapidement trois échelons administratifs (commune, Cabildo et région) furent irrigués par les idées du développement durable. Afin de convaincre la métropole espagnole, un raccourci a été choisi via l’Europe, grâce au statut de Région ultrapériphérique (RUP).

Au plan français, j’ai retrouvé un cheminement parallèle à La Réunion dont le paysage politique est dominé par Paul Vergès. Cette personnalité a créé un parti insulaire et autonomiste, le Parti communiste réunionnais (PCR) en 1959. Ensuite, Paul Vergès fit valoir ses idées en région et métropole, en tant que député puis sénateur, et il préside toujours l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (Onerc) au ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie. L'ordre du jour du PCR n'est plus l'autonomie politique de l'île mais celle énergétique « d'une île densément peuplée, préoccupée par les enjeux de la mondialisation […] et du réchauffement climatique » (Wikipedia).

Culture florale sous serre photovoltaïque, à La Réunion. © Steve Arcelin a.b.s. A.-L. Porcher, Akuo Energy et Agriterra. Culture florale sous serre photovoltaïque, à La Réunion. © Steve Arcelin a.b.s. A.-L. Porcher, Akuo Energy et Agriterra.
Les outre-mer français sont un terrain exceptionnel de développement de nouvelles solutions d'énergie car ils disposent d'un grand nombre d'atouts. Le climat, la géologie et le relief peuvent y être très favorables ; ainsi les alizés sont des vents modérés et réguliers tout au long de l’année, tout comme l’ensoleillement est fort, tandis que le volcanisme est présent, par exemple, à la Martinique, la Guadeloupe et à La Réunion. Energies éolienne, solaire et géothermique sont donc plus abondantes et accessibles que dans la plupart des localités de métropole. De plus, les versants au vent des nombreuses îles montagneuses reçoivent des pluies importantes et il y a des forts dénivelés, essentiels pour une énergie hydroélectrique abondante.

Les collectivités locales, élus et communautés, y ont à cœur de conquérir des conditions d'une plus grande stabilité dans les fonctions de base de l'économie. La France y a abandonné, pour une large part, le « prêt-à-porter institutionnel » au profit du sur-mesure, selon Jean-Philippe Thiellay. C’est vrai pour les Collectivités d’outre-mer (COM) ayant succédé aux Territoires d’outre-mer (TOM), pour lesquels l’article 74 de la Constitution offrait déjà de grandes marges de manœuvre ; c’est vrai aussi pour les cinq DOM encore régis par le principe d’identité législative et par la quasi-identité institutionnelle avec la métropole. Ensuite, des outils règlementaires destinés aux Régions ultrapériphériques, considérées comme un atout par l'UE, facilitent l'obtention des fonds européens. Si les COM sont hors de l'Union européenne, elles peuvent néanmoins bénéficier de fonds de développement de sa banque centrale.

Les DOM-COM sont petits, or une taille réduite est, dans la nature, un facteur qui permet l'adaptation des organismes à des changements abrupts. Ce sont des laboratoires à ciel ouvert, souvent des îles, qui permettent de saisir et comprendre vite l'impact sur le paysage et l'économie d'une simple mesure. La mobilité électrique est fort adaptée aux petites îles que sont l’essentiel des outre-mer.

Les DOM-COM partent certes « de loin », en terme de revenu par habitant, car ces territoires sont en voie de développement par rapport aux métropolitains et ils se trouvent plus dépendants encore de l'extérieur par leur éloignement de la métropole, leur isolement (simple ou double insularité)... Ils doivent produire sur place la quasi-totalité de l’énergie électrique avec un coût de production plus élevé qu'en métropole. Le coût de revient de l'électricité, dans le meilleur des cas, est deux fois plus élevé que son prix de vente au tarif métropolitain. Le revenu étant plus faible qu'en métropole, le coût de l'énergie est depuis longtemps un élément important du budget familial.

Toutefois, sans verser dans le misérabilisme ni l'exotisme, les habitants des DOM-COM ont un rapport proche avec la nature et conservent un riche patrimoine de pratiques traditionnelles, y compris culturelles. Le rythme de vie est plus agraire, plus lent (au sens de marqué par les saisons), et par conséquent plus en phase avec les mouvements européens de qualité tel Slow Food. La consommation énergétique par habitant y est aussi plus faible qu'en métropole – où elle était en 2011 de 6 847 KWh par an contre 3 245 en Guyane, par exemple.

Une grande partie de la population ultramarine française est fort sensible aux questions environnementales, ayant connu les conséquences des essais nucléaires du Pacifique y compris dans l'atmosphère, et étant fort exposée aux risques naturels majeurs : volcanisme, séismes, cyclones, glissements de terrain et inondations, sécheresses, feux de forêts, tsunamis, montée des océans. A une autre échelle, les propriétaires d'habitations individuelles constituent une catégorie réceptive à des solutions nouvelles et décentralisées, sous réserve de compétitivité en terme de coûts.

Enfin, prenons l'exemple de La Réunion, qui peut inspirer des développements ambitieux des énergies renouvelables. Temergie (Technologies des énergies maîtrisées, énergies renouvelables et gestion isolée de l’énergie) est le “ Cluster ” énergie de l'île: un pôle de compétitivité reconnu par l'État, créé en 2007 avec 56 membres. La ressource géothermique y avait été presque totalement ignorée alors que cette île a un accès privilégié à cette énergie. Toujours dans les DOM, en Guadeloupe, une terre entièrement classée Réserve MAB (Homme et biosphère) par l'Unesco, un projet de station de transfert d'énergie par pompage hydraulique est porté par EDF.

Préservation et valorisation de la nature peuvent aller de pair avec la quête de l’indépendance énergétique. Des terres d’outre-mer que l’éloignement met dans l’ombre et de leurs communautés, aux apports trop souvent négligés ou sous-estimés, la métropole peut apprendre bien des leçons sur les chemins de la transition énergétique.

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