La SNCF expérimente durant l’été le TGVpop qui ne part que si assez de voyageurs s'engagent, sur Internet, à le prendre. Un produit qui rassemble savamment les ingrédients les plus actuels, analyse le juriste Laurent Quessette : réseaux sociaux et démocratie numérique, flexibilité généralisée même de son temps de vacances et précarité étendue à sa destination.

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Gilles Deleuze n’aurait certainement pas imaginé un jour voir accolé l’adjectif pop de sa philosophie au train à grande vitesse. Et pourtant, il fallait se douter que la philosophie appliquée aux objets les plus quotidiens finisse par concerner le chemin de fer. La société Thalys, qui gère le transport ferroviaire entre Paris, Bruxelles et Cologne, ne s’est-elle pas d’ailleurs associée avec les Semaines de la pop philosophie ? Il est ainsi possible d’entendre sur un espace de partage en ligne, le Professeur émérite de philosophie à l'Université Libre de Bruxelles, Jacques Sojcher, confortablement assis dans une belle rame de la compagnie franco-belge, disserter sur les effets ontologiques de la grande vitesse.

THALYS ET LA SEMAINE DE LA POP PHILOSOPHIE © duoprod
S’agissant de la SNCF, la dernière trouvaille de l’entreprise publique de transport, qui ne manque pas d’imagination commerciale, réside dans l’expérimentation durant l’été du TGVpop. Au risque d’offusquer les gardiens du temple deleuzien, le concept est relativement simple, mais encore fallait-il y avoir pensé. Pour voyager encore et encore moins cher, à des tarifs fixes particulièrement attractifs (25 et 35 € en seconde classe ; et pour 5 € de plus le confort de la première), il ne s’agit rien de moins que de s’assurer que le train soit rempli, ou pratiquement, afin de rentabiliser l’opération.

Comment ? Sur certaines destinations particulièrement attractives en période estivale (Avignon, Bordeaux, Lyon, Montpellier, Nantes, Marseille, Rennes) mais à des heures creuses pour susciter une nouvelle demande solvable, SNCF met en ligne 14 jours avant le trajet prévu pour desservir telle destination une date de voyage sans préciser l’heure du départ. Il revient alors aux internautes de voter pour que le TGV puisse être confirmé 4 jours avant la date prévue au vu d’un nombre suffisant de suffrages qui équivalent ici à des places vendues (lire : Philippe Brochen, “Et la SNCF lance… TGVpop”, Libération, 17 juin 2015 ; ou Olivier Razemon, dans le Monde).

Avec le TGVpop, le modèle économique du trajet low cost initiée avec OUIGO se généralise, puisque le service à bord, à savoir la voiture-bar, est inexistant. Quel sera le bilan de ces 100 000 places prévues à la vente dans 203 TGV ? Le marketing affiché de ce TGV du 4e type, à côté du TGV classique, de l’IDTGV accessible par Internet et du TGV low cost OUIGO, est de cibler une clientèle particulière. Gageons que les heureux bénéficiaires disposent d’un accès à Internet, habitent dans des grandes villes et de préférence à Paris mais pas dans le Nord ou l’Est de la France, souhaitent partir de Paris (et pour les provinciaux se rendre à Paris) puisqu’il n’y a que de rares liaisons transversales, et disposent de suffisamment de temps pour ne rien programmer et voyager au dernier moment sans certitude. Le TGVpop n’est ni un TGV généralisé sur l’ensemble du territoire ni accessible à toutes et à tous. Ni TGV ni populaire

La nouvelle SNCF surfe – et le terme estival convient – sur l’adjectif pop (pour populaire) d’une célèbre entreprise de transport par véhicule entre particuliers au succès controversé.

Pour les créa qui ont accouché de ce naming, accoler pop au TGV permettrait d’insuffler de la convivialité, transformer en co(n)voiturage le trajet ferroviaire. Plus fondamentalement, TGVpop capte l’air du temps. Ce temps est le nôtre. Celui du néo-capitalisme artiste de L’esprit du capitalisme de Luc Boltanski et d’Ève Chiapello. Celui de la vie liquide analysée par Zygmunt Bauman. TGVpop, et cela est remarquable sur un plan intellectuel, est un condensé de notre contemporanéité, un reflet paradigmatique de notre époque, un mix savant d’ingrédients les plus actuels : réseaux sociaux et démocratie numérique (“TGVpop, le TGV qui part grâce à vos votes”), flexibilité généralisée à son temps de vacances et précarité étendue à sa destination. Si un nombre suffisant d’acheteurs se manifeste, votre train partira. Si la desserte prévue ne recueille pas assez de likes sonnants et trébuchants, elle restera à quai.

Avec le TGVpop, l’individu croit programmer sa vie alors qu’il subit les injonctions d’une vie que l’économie de marché lui fabrique. Avec le TGVpop, la satisfaction de la demande revient plutôt à une adhésion à des services ferroviaires peu exploités et non rentables qu’il s’agit de rendre attractifs commercialement. Avec le TGVpop, l’égalité de traitement tarifaire est réservée à des utilisateurs qui n’ont le choix que d’accepter l’imprévision du voyage.

À l’heure de l’ouverture à la concurrence du chemin de fer pour les voyageurs et de la libéralisation du transport par autocar, la mobilité est plus que jamais une liberté marchande conditionnée.

Laurent Quessette,  Docteur en droit,
membre du réseau FERINTER/International Railways Studies
auteur de Au croisement de l’État, du service public et du marché,
recherches sur les chemins de fer en droit administratif français
,
préface de J.-A. Mazères, 2 t., PUAM, coll. Recherches administratives, 2013.

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Tous les commentaires

Les marketteux de la Sncf ne manquent pas d'imagination certes. On dirait qu'ils sont capables d'inventer un nouveau tarif, toujours plus pointu chaque semaine.

Seulement voilà, ces ingénieurs matheux et ingénieux n'ont toujours pas bien compris que le voyageur se perd dans ces tarifs tortueux et que même les guichetiers de la Sncf ne s'y retrouvent pas toujours !

Et puis, comment peut-on imaginer que le prix d'un billet Sncf soit plus fonction du moment d'achat, de la promo du moment que de la distance parcourue ? Comment peut-on justifier que des liaisons à vitesse normales soient supprimées et qu'on oblige les voyageurs à se rabattre sur les lignes TGV bien trop chères pour le voyageur lambda dont le billet n'est pas pris en charge par une société ?

Ils marchent sur la tête et par cette politique, de plus ségrégationiste, ils précipitent la Sncf dans la mort !