Les Rohingya, exclus de la démocratie en Birmanie?

« Il importe que la pression internationale soit maintenue sur le gouvernement birman : sacrifier les Rohingya pour ne pas compromettre le processus d'ouverture politique à l'œuvre en Birmanie serait inacceptable sur le plan moral, mais ce serait aussi une erreur. » Par Frédéric Debomy, ancien président d'Info Birmanie, à l'origine du dialogue entre Aung San Suu Kyi et Stéphane Hessel, publié dans le livre Résistances (Don Quichotte éditions, 2011).

« Il importe que la pression internationale soit maintenue sur le gouvernement birman : sacrifier les Rohingya pour ne pas compromettre le processus d'ouverture politique à l'œuvre en Birmanie serait inacceptable sur le plan moral, mais ce serait aussi une erreur. » Par Frédéric Debomy, ancien président d'Info Birmanie, à l'origine du dialogue entre Aung San Suu Kyi et Stéphane Hessel, publié dans le livre Résistances (Don Quichotte éditions, 2011).


 

 

En avril 2003, je publiais dans un ouvrage collectif, Birmanie, la peur est une habitude, un chapitre intitulé « Les Rohingya, apatrides dans leur propre pays ». Il m'avait semblé important d'évoquer dans ce livre consacré à la situation politique en Birmanie cette minorité musulmane : elle souffrait d'un déni de citoyenneté et subissait travail forcé, persécutions religieuses, exécutions sommaires, confiscations de terres, viols, violences et humiliations.

En 1991-1992, cette oppression avait poussé 260 000 d'entre eux à quitter leur pays pour les camps de réfugiés du Bangladesh (pour ceux, du moins, qui avaient la « chance » d'être accueillis dans les camps). Des victimes, parmi d'autres, de l'oppression militaire ? Il était inquiétant de constater – comme l'avait fait Claude Delachet-Guillon, auteure du livre Birmanie, côté femmes – que le point de vue de la dictature birmane sur la non-birmanité des Rohingya était « largement partagé par la population bouddhiste » et que les organisations de Rohingya étaient « difficilement admises au sein des plateformes qui [fédéraient] l'opposition ». Au sein de l'Etat d'Arakan, situé à l'ouest de la Birmanie, le conflit entre Rohingya et Rakhine (les Arakanais bouddhistes) ne semblait donc pas devoir se résoudre vite.

Plus de quatre ans plus tard, en septembre 2007, je faisais partie de ceux qui organisaient en France la solidarité envers les moines bouddhistes birmans, qui avaient pris la tête d'un mouvement de protestation contre la dictature, vite baptisé par la presse “ révolution safran ”. Ces images de colonnes de moines manifestant contre le coût de la vie et réclamant la démocratie sont restées gravées dans mon esprit.

Il est donc pour moi tout à fait déplaisant – mais certes pas surprenant–  de découvrir aujourd'hui dans la presse une image de moines bouddhistes birmans manifestant pour que les Rohingya soient expulsés du pays.

Les civils rohingya, premières victimes des violences dans l'Etat d'Arakan

A l'origine du regain de tension de ces derniers mois, un crime de droit commun : le viol et le meurtre d'une jeune femme rakhine et bouddhiste de vingt-sept ans, survenus le 28 mai et attribués à trois Rohingya. Cet événement fut le déclencheur de violences entre les deux communautés, dont les Rohingya furent les principales victimes. Le 15 août, l'ONU évaluait à 80 000 le nombre de déplacés nécessitant désormais une assistance humanitaire. L'ONG Human Rights Watch accusait en outre l'armée et la police birmane, ainsi que la NaSaKa (une milice déployée de longue date par le pouvoir sur la frontière entre l'Etat d'Arakan et le Bangladesh), de commettre de graves violations des droits de l'homme à l'encontre des Rohingya (meurtres, arrestations massives, viols).

Le président Thein Sein évoquait quant à lui devant le haut commissaire aux réfugiés des Nations unies ce qu'il pensait être la solution aux violences survenues dans l'Etat d'Arakan : déporter les Rohingya dans un pays tiers ou les reloger dans des camps gérés par les Nations unies. Il réaffirmait en outre le refus du régime de considérer les Rohingya comme des nationaux.

Une position hélas toujours partagée par une partie du mouvement démocratique. Le blogueur Nay Phone Latt (qui a passé quatre ans derrière les barreaux pour son engagement contre la dictature birmane) a été la cible de violentes critiques pour avoir refusé de se laisser aller à la détestation des Rohingya. Il est l'une des rares voix du mouvement démocratique à avoir pris ouvertement position contre les discours haineux à leur encontre. Pour Matthew Smith, de Human Rights Watch, Nay Phone Latt devrait être applaudi pour avoir le courage de faire entendre sa divergence malgré la pression sociale. C'est loin d'être le cas.

Ce sont en fait des torrents de haine qui se déversent, depuis le meurtre du 28 mai, sur Internet (1), et ce à l'intérieur comme à l'extérieur du pays : pour avoir relayé des informations sur les atteintes aux droits de l'homme dont étaient victimes les civils rohingya, l'organisation Burma Campaign UK (dédiée à la promotion de la démocratie en Birmanie depuis plus de vingt ans) a été accusée de se livrer à une propagande pro-Rohingya. Le personnel de Burma Campaign UK méritait d'être puni, pendu, violé – en particulier la seule membre musulmane (mais non rohingya) de l'équipe.

Un échange de mail commun aux personnes et organisations birmanes et non-birmanes impliquées dans le combat contre la dictature me permit de voir combien les positions de certains étaient arrêtées dès lors qu'il s'agissait des Rohingya. Manifestant mon soutien à un responsable de Burma Campaign UK pris à partie par un militant birman basé au Canada, je recevais de cet activiste la réponse suivante : « Traçons donc la ligne de séparation » entre pro et anti Rohingya.

Des militants isolés

Les centaines de moines qui ont défilé les 2 et 3 septembre à Mandalay pour réclamer que les Rohingya soient expulsés du pays ne sont donc pas une poignée d'extrémistes isolés. Régime, population et opposition réclamant la démocratie se rejoignent-ils dans le rejet de cette minorité considérée par l'ONU comme l'une des plus persécutées du monde ?

Lors d'un récent séjour en Birmanie, un activiste rohingya me confiait ne pas parvenir à établir de contact avec la Ligue nationale pour la démocratie de la lauréate du prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi. Pour avoir abordé le sujet avec la “ Dame de Rangoun ” en septembre 2011, je ne la soupçonne certes pas de partager la haine d'une partie de la population birmane envers les musulmans d'Arakan. On sera pourtant soulagé le jour où elle se sera clairement prononcée pour l'abrogation de la loi de 1982, qui fait d'eux des apatrides. Son relatif silence sur la question rohingya peut être l'objet de critiques : l'activiste avec qui je discutais estimait que les choses étaient allées trop loin pour que ce silence demeure acceptable – et ce bien qu'il comprenne le souci d'Aung San Suu Kyi de préserver une popularité dont elle a grand besoin en évitant de s'exprimer sur un sujet sensible. Aux ONG investies depuis longtemps dans le soutien aux forces démocratiques birmanes, cet activiste rohingya souhaitait lancer un appel : aidez-nous à établir le lien avec la Ligue nationale pour la démocratie.

En Europe, une question qui divise

Il est tout à l'honneur des organisations européennes oeuvrant pour une Birmanie démocratique (et en particulier de Burma Campaign UK) de n'avoir pas attendu qu'Aung San Suu Kyi s'exprime clairement sur la question pour faire connaître leur refus d'une démocratisation qui exclurait les Rohingya. Cette prise de position leur a cependant valu une violente réponse du réseau des organisations birmanes d'Europe (Forum of Burmese in Europe, FBE) leur reprochant, en somme, une ingérance dans les affaires intérieures birmanes, une atteinte à la souveraineté nationale, etc. Le texte du FBE faisait en outre l'impasse sur la « discrimination institutionnelle » subie par les Rohingya « depuis des décennies » (pour reprendre les termes du comédien et militant des droits de l'homme Zarganar qui, comme Nay Phone Latt, n'a pas succombé à la haine ambiante).

Entendre les organisations birmanes d'Europe reprocher aujourd'hui à leurs alliés européens leur ingérence dans les affaires intérieures du pays a quelque chose d'ironique. Ces organisations pourraient d'ailleurs faire preuve de modestie : leur contribution à la cause de la démocratie dans leur pays est pour le moins peu substantielle, et mieux vaut qu'on ne la rapporte pas à la contribution des organisations européennes. Apparemment, la capacité à s'organiser du FBE est plus grande lorsqu'il s'agit de critiquer un texte réclamant la citoyenneté birmane pour les Rohingya que lorsqu'il s'agit de critiquer la dictature. Le fonctionnement du FBE est, en outre, assez peu démocratique : deux membres d'une organisation kachin (les kachin sont l'une des minorités de Birmanie) basée en Grande-Bretagne ont eu la mauvaise surprise de voir leurs noms associés à son texte et ont en réponse émis un communiqué précisant qu'ils n'avaient jamais été consultés et ne partageaient pas la philosophie du texte (2).

Une solidarité internationale plus que jamais nécessaire

On le voit : les Rohingya ont besoin de notre solidarité. En Birmanie, une commission d'enquête a été mise sur pied par le gouvernement pour faire le point sur les violences survenues dans l'Etat d'Arakan et émettre des propositions pour la coexistence pacifique des Rohingya et des Rakhine. La crédibilité de cette commission n'est pas évidente : les représentants de deux partis politiques rahkines y figurent, mais aucun représentant du National Democratic Party for Development (rohingya) n'est inclus. En outre, certains membres de la commission avaient exprimé des positions clairement anti-Rohingya au début des violences dans l'Etat d'Arakan.

La récente déclaration du président Thein Sein accusant moines bouddhistes, politiciens et personnalités rakhines d'encourager la haine à l'encontre des Rohingya peut-il être pris comme le signe d'un changement d'attitude du gouvernement à leur égard ? S'il faut l'espérer, il est à craindre que le chemin soit encore long.

Il importe donc que la pression internationale soit maintenue sur le gouvernement birman : sacrifier les Rohingya pour ne pas compromettre le processus d'ouverture politique à l'œuvre en Birmanie serait inacceptable sur le plan moral, mais ce serait aussi une erreur. Les Rohingya sont au moins 800 000 en Birmanie et plusieurs centaines de milliers au Bangladesh, pays qui ne souhaite pas les accueillir. La stabilité de la Birmanie passe aussi par le fait de reconnaître leurs droits.

(1) Reporters sans frontières et la Burma Media Association ont publié un rapport sur une potentielle manipulation délibérée de l'information, préméditée ou non, visant à favoriser la crise dans l’Etat d’Arakan.

(2) Parmi les représentants du FBE, la poignée de Birmans se faisant passer auprès des médias, des institutions et des ONG comme les représentants de la communauté birmane de France bien que n'ayant jamais été élus par personne. Les Rohingya n'ont certes pas de chance avec ceux qui, en France, tentent de se faire passer pour des acteurs essentiels de la cause de la démocratie en Birmanie : l'animateur du “ collectif ” dédié en France à la promotion de la figure d'Aung San Suu Kyi a été quant à lui capable d'affirmer « sur [son] honneur et [sa] sincérité » que les Rohingya étaient « originaires du Bangladesh, pays qui [refusait] de les reprendre ». Avec de tels amis, nul besoin d’ennemis… L'homme, il est vrai, n'est pas un spécialiste des Rohingya, pas plus qu'il n'est spécialiste de grand-chose s'agissant de la Birmanie. Sur la pertinence de son discours, je renvoie le lecteur à mon article Aung San Suu Kyi au Parlement : la situation en Birmanie n’est pas résolue. Lors d'une émission radio à laquelle je participais, le même n'aura pas hésité à prétendre abusivement avoir rencontré Aung San Suu Kyi quatre fois lors de son récent séjour à Paris...

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