Billet de blog 4 avril 2012

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Française, tout court

Après les drames de Toulouse et Montauban, Sahra (1), cadre dans la fonction publique d'Etat, française «née de parents algériens», s'adresse au président de la République et aux candidats: «Malgré les affichages théoriques d'union nationale et de rassemblement, une immense chape de plomb s'est abattue sur les musulmans de France».

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Après les drames de Toulouse et Montauban, Sahra (1), cadre dans la fonction publique d'Etat, française «née de parents algériens», s'adresse au président de la République et aux candidats: «Malgré les affichages théoriques d'union nationale et de rassemblement, une immense chape de plomb s'est abattue sur les musulmans de France».

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Illustration 1

Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les candidat(e)s,
Les assassinats de Montauban et la fusillade de Toulouse ont suscité une vive émotion en France et dans le monde, en particulier au sein de la communauté musulmane, touchée et blessée par l'horreur des actes en cause qu'elle condamne fermement.

Cette même communauté est également atteinte et impactée de manière très pernicieuse et durable, par les conséquences de ces actes sur sa place dans la société française.
Ces conséquences, je les vois, je les perçois, je les guette, je les appréhende, je les redoute, je les entends, je les sens, et ce, simplement en allumant mon poste de télévision, en écoutant la radio ou en lisant les unes des grands quotidiens nationaux.
Cette peur face à un regain manifeste d'islamophobie, je la ressens, physiquement même, au plus profond de mes entrailles, avec une boule au ventre dont je n'arrive pas à me défaire. Malgré les affichages théoriques d'union nationale et de rassemblement, une immense chape de plomb s'est abattue sur les musulmans de France. Ceux-là mêmes qui sont attaqués depuis des mois maintenant sur l'abattage rituel, le voile ou encore la construction de mosquées.
Je m'en remets donc à vous, et en appelle à votre sens de la responsabilité politique.
Ce cri du cœur, je ne suis pas la seule à vouloir l'exprimer.
Née en France, dans une petite ville de province, de parents algériens, humbles ouvriers, au début des années 80, je suis française et républicaine.
Mais aussi musulmane pratiquante, laïque et titulaire de deux passeports différents.
Tout cela à la fois, sans antinomie, et c'est bien cela qui fait ma richesse mais aussi ma fierté.
J'ai grandi paisiblement dans ce pays, que j'aime, qui a contribué à ma construction personnelle, et pour lequel je travaille aujourd'hui, engagée avec conviction en faveur de l'intérêt général et du service public.
Pourtant, les amalgames insidieux que j'observe vont se multiplier ces prochaines semaines, avec d'autant plus d'acuité que nous sommes en période électorale. Et je dis cela sans pessimisme ou fatalisme aucun, simplement avec humanité et sincérité.
Concrètement, ces amalgames apparaissent de manière discrète et sournoise mais se diffusent progressivement, tel un venin destructeur.
Ils se manifestent lorsque sont associés, volontairement, les termes, pourtant très différents, de «musulman», «salafiste», «djihadiste», «islamiste», «terroriste», le tout entraînant nécessairement de la confusion et un mépris certain pour l'ensemble de la communauté musulmane. Revenons à la sémantique pure et n'utilisons pas à tout-va des termes qui ne signifient pas, loin de là, la même chose.
Ces amalgames se manifestent tout autant à travers la répétition, continue et donc anxiogène, de propos du type «Français d'origine algérienne». Un Français est un Français tout court. A quoi bon insister sur la région d'origine des uns ou des autres? Pourquoi ressentir le besoin de le faire dans ce cas particulier?
Accoler en permanence «algérien», «terroriste» et «musulman» ne peut que brouiller l'inconscient collectif et distiller davantage de haine contre celui qui est de plus en plus désigné comme LE responsable de nombreux maux de la République, le musulman... Musulman dont on ne sait finalement que peu de choses, et dont la voix (dans les deux sens du terme) n'a que peu de valeur.
Vous ne pouvez, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs, ignorer mes craintes, lesquelles sont celles millions de citoyens français, nés dans ce pays, fiers de lui appartenir et de contribuer à sa beauté ainsi qu'à sa richesse.
Ces citoyens ne sont pas écoutés, ils n'ont pas leur place dans les médias (ce n'est d'ailleurs pas avec la pseudo-représentation du Conseil français du culte musulman, entité contrôlée par le ministère de l'Intérieur et qui n'a même pas de personnalité juridique, qu'ils le seront !), ils sont oubliés de la campagne électorale, et surtout, ils ont mal, très mal.
Mal d'être assimilés, de manière bien évidemment toujours perfide et sournoise, à des terroristes, à des antisémites (on oublie d'ailleurs trop souvent que les peuples sémites ne sont pas seulement juifs mais également des peuples du Proche-Orient parlant des langues sémitiques) ou à des extrémistes.
Mal d'être visés de manière récurrente comme les seuls et uniques pourfendeurs du principe de laïcité.
Je vous le demande solennellement, et sans angélisme, ne rabaissez pas certains des citoyens de notre belle Nation, une et indivisible.
Dites explicitement aux musulmans de France que vous les aimez, que vous avez besoin d'eux, qu'ils participent au développement de leur pays et contribuent à l'élever encore, dans l'Histoire de l'Europe et dans celle du monde.
Je vous en conjure, écoutez et entendez les cris et la voix des musulmans de France et œuvrons ensemble, en toute fraternité, à la réparation de la fêlure que ces hommes et ces femmes ressentent depuis de nombreux mois, et encore plus en ces moments tragiques.
Je vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs, en l'expression de ma haute considération.

(1) Pseudonyme choisi par l'auteur.

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