Le message du FN à ses électeurs ? «Nous allons vous rendre votre place»

Ce sont les promesses du Front national aux classes populaires, ignorées par les autres partis, qui expliquent son succès, estime Thierry Coulombel, secrétaire de section socialiste du Pas-de-Calais. Ainsi, afirme-t-il, l'ostracisation du parti de Marine Le Pen ne s'attaque pas « au premier message du Front national : “ Nous, on va s’occuper de vous, de vos problèmes ”. ». Et au contraire, elle le renforce.

Ce sont les promesses du Front national aux classes populaires, ignorées par les autres partis, qui expliquent son succès, estime Thierry Coulombel, secrétaire de section socialiste du Pas-de-Calais. Ainsi, afirme-t-il, l'ostracisation du parti de Marine Le Pen ne s'attaque pas « au premier message du Front national : “ Nous, on va s’occuper de vous, de vos problèmes ”. ». Et au contraire, elle le renforce.


 

Depuis le premier tour des municipales, un certain nombre d’analyses sont proposées pour réagir au vote Front national. Au risque de se tromper complètement sur la nature de ce dernier, qui n’est peut-être pas si protestataire qu’on veut bien le croire.

Nous sommes entrés dans un monde d’exclusion

L’idée démocratique, comme l’idéal de gauche, sont fondés sur le présupposé que tout le monde a sa place à la table, au salon, ou dans les appartements de la Nation.

Or, depuis une ou quelques décennies, tout tend au contraire à dire aux classes populaires qu’elles n’ont pas leur place dans la sphère nationale.

Le système économique en premier lieu, qui refuse de les intégrer ou de les considérer, les cantonnant au chômage, à l’intérim, ou au travail fractionné, parfois (souvent ?) dans des secteurs de relégation sociale, tels les services à la personne, subis plutôt que choisis.

Le système médiatique ensuite, qui leur offre la vision d’une société dont le système de valeurs est fondé sur tout ce que les classes populaires ne possèdent pas – l’argent, le capital social – et qu’elles ont peu de chances de posséder un jour, du fait des mécanismes de reproduction sociale des élites, fondés sur l’endogamie et l’entresoi.

De fait, elles semblent n’exister médiatiquement que pour y être stigmatisées, exhibées comme des bêtes de foire dans les émissions de télé-réalité les plus racoleuses, ou sous l’angle de l’espèce en voie de disparition, illustrant les célèbres reportages du 13 h de Pernaut.

Parallèlement, les règles de la vie en société « dans la vie réelle » se complexifient et se déshumanisent.

Bureaucratisation des processus administratifs, dans tous les secteurs d’activités, et multiplication du recours aux serveurs vocaux et plateformes d’appel, déréalisant toute relation, s’imposent avec une violence symbolique inouïe à ceux qui ont souvent le sentiment de simplement vouloir faire valoir leurs droits.

On évalue mal le caractère anxiogène de ces mutations ; ceci étant, Jean-Pierre Delevoye lui-même avait relevé la situation de « crise nerveuse » dans laquelle la société se trouve.

Vingt ans après son irruption dans le champ intellectuel puis médiatique, la fameuse « fracture sociale » semble n’avoir été ni réduite, ni même comprise.

Au final, il est raisonnable de postuler que les classes populaires sont aujourd’hui prises dans un jeu social dont elles ont le sentiment qu’elles n’en maîtrisent pas les règles, pire, qu’elles s’en sentent exclues.

La montée de l’abstention, qui atteint cette année de nouveaux records, la défiance envers le politique, en montée continue également, dans toutes les analyses, illustrent ce constat.

Or, quel est le message véhiculé par le Front national, si ce n’est, justement, qu’il est le seul interlocuteur de ces classes populaires dont le « système » ne se soucie pas ?

Front national et territoire populaire

Des territoires comme le bassin minier du Nord - Pas-de-Calais, encore caractérisé par une présence des classes populaires d’autant plus forte que la mobilité géographique y est difficile pour elles, sont évidemment exposées à cette impression de délaissement précédemment décrite.

Le message du Front national, lorsqu’il clame : « Nous, on va s’occuper de vous ! » y est particulièrement entendu dès lors que les élites locales donnent l’impression de s’éloigner de leur électorat ou d’être défaillantes.

Jean-Marie Le Pen avait ouvert la voie, s’adressant en 2002 aux « petits, les sans-grade, les exclus », «  les mineurs, les métallos, les ouvrières et les ouvriers de toutes ces industries ruinées par l'euro-mondialisme de Maastricht […] les agriculteurs aux retraites de misère et acculés à la ruine et à la disparition ».

La stratégie de dédiabolisation et de banalisation menée par Marine Le Pen va dans le même sens, lorsqu’elle dément aujourd’hui le statut de « laboratoire » des villes gagnées par le Front national.

Ainsi, si les villes conquises dans les années 90 devaient médiatiser l’idéologie du Front national, son ambition est de faire de celles gagnées dimanche les preuves de la capacité du mouvement à gérer des villes, au quotidien, avec pragmatisme, presque avec « banalité ». D’occulter le vieux fonds raciste, qui a plus que transparu pendant la campagne dans tant d’endroits en France, dans une relative et inquiétante indifférence de l’opinion, derrière le masque de la gestion des préoccupations quotidiennes des habitants. De montrer à l’électorat populaire qu’il s’occupe de lui.

Avec ce qu’il y faut de démagogie et de clientélisme.

C’est la force sur laquelle veut s’appuyer le Front national, comme l’illustre le bréviaire du nouvel adhérent, quand il insiste sur les « droits » de l’adhérent : préférence à l’embauche dans les « entreprises amies » par exemple.

Cette force constitue son talon d’Achille, naturellement : qui peut raisonnablement penser qu’il pourra mieux que les autres forces politiques fournir un logement décent, un travail convenable, à tous ceux qui vont le solliciter, sauf à dire, dans un second temps, qu’il suffit de prendre ces logements ou ces emplois à d’autres ?

Pour autant, il est suicidaire de penser qu’il va échouer, comme il a échoué à Vitrolles. Il est vraisemblable qu’il saura s’entourer des compétences, notamment administratives, nécessaires. Quant aux grandes déclarations sur le caractère intrinsèquement raciste ou xénophobe du Front national, elles ne changeront rien non plus à l’attrait qu’il exerce sur les classes populaires. Encore moins les fronts républicains, les menaces d’isolement ou d’ostracisme, ou les manœuvres juridiques d’invalidation des résultats électoraux.

En effet, ces réactions ne s’attaquent pas au premier message du Front national : « Nous, on va s’occuper de vous, de vos problèmes. Vous rendre la place qui est la vôtre. » Pire, elles le renforcent.

Revenir aux fondamentaux

Une seule voie semble s’ouvrir par la gauche.

Elle passe, entre autres réponses, par un retour aux sources. Le militantisme, et l’éducation populaire. Militer et éduquer, plutôt que de se contenter de s’indigner.

La gauche s’est construite, au XIXe siècle, en pleine industrialisation, sur la conquête de droits nouveaux, et sur une exigence d’éducation populaire. Depuis la fin des trente glorieuses, qui ont aussi été les trente laborieuses pour beaucoup, elle a abandonné ces terrains.

Aujourd’hui, des droits sont à reconquérir face à la libéralisation de l’économie et du monde. C’est jusqu’au salariat qui semble mis en cause. Qui d’autre que la gauche pour les conquérir à nouveau ?

La société de l’information a fait exploser les processus d’information, d’éducation, et contribué à atomiser les rapports sociaux. Les mouvements d’éducation populaire semblent l’ombre de ce qu’ils étaient. Partout, le monde associatif semble en perte de vitesse, les bénévoles en panne de renouvellement. Qui d’autre que la gauche pour remettre en place un mouvement d’éducation populaire adapté aux nouvelles réalités et orienté vers l’émancipation de chacun ?

Ces deux mouvements, l’un de lutte, l’autre d’éducation, sont prioritaires.

Tous deux visent à l’émancipation de l’individu. Tous deux se nourrissent de petits pas pour construire l’avenir. Tous deux visent à comprendre le réel pour aller à l’idéal. En cette année de centenaire de la mort de Jaurès,  il serait utile de s’en souvenir.

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