Le mystère et le génie de Michel Chodkiewicz (1929-2020)

Michel Chodkiewicz est mort le 31 mars, à 90 ans. Patron des éditions du Seuil durant une décennie (1979-1989), puis directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, il fut un spécialiste reconnu du soufisme, s'étant lui-même converti à l'islam dans sa jeunesse. Jean-Louis Schlegel, qui fut éditeur au Seuil de 1986 à 2009, lui rend ici hommage, en compagnie de Maurice Olender, qui édita son livre sur Ibn Arabî dans sa "Librairie du XXe siècle".  

Ceux qui l’ont connu se souviennent sans doute d’abord d’un homme sec, maigre, nerveux, le visage mangé par une barbe courte et soignée mais inégale, droit dans son costume comme dans sa parole directe et parfois cassante, capable aussi de décisions d’une rapidité fulgurante : telle est l’image de sévérité et de rigueur qu’a laissée à beaucoup Michel Chodkiewiz, et tel il fut…

Sauf qu’on oublie, si on ne dit que cela, l’attention et la générosité dont il était capable, et aussi, puisqu’il avait des convictions, son respect absolu de celles d’autrui, ou son désir de ne pas le gêner avec les siennes. Comme dans les contes qui racontent la naissance des héros, une rumeur veut qu’il soit parti de fort peu : alors qu’il était coursier aux éditions du Seuil dans les années 50, on lui aurait confié à lire quelques manuscrits, et ses rapports de lecture éblouissants expliqueraient son recrutement comme éditeur en 1957.

Le Seuil est alors en croissance rapide et en voie de forte diversification par rapport à ses origines chrétiennes, à la fois vers les sciences humaines et la littérature. Chodkiewicz, qui devient alors « Chod », est bien sûr membre du comité de lecture composé de personnalités brillantes, qui accompagne et stimule ce développement pluriel dans les années 60 et 70, récompensé par des bestsellers et des prix.

En 1970, la confiance en ses capacités de gouvernement et d’organisation est assez forte pour qu’on lui confie le lancement de la revue La Recherche, bientôt référence internationale pour l’actualité scientifique. Elle sera rejointe en 1978 par L’Histoire, créée avec Michel Winock. La société filiale (Société d’éditions scientifiques, SES), qui publie ces deux revues et qu’il dirige, apparaît alors comme un fleuron du Seuil, entreprise de taille moyenne, encore autonome, mais devenue un phare de l’édition française en littérature et en sciences humaines, marquée aussi par l’ébullition politique des années 60-70 et Mai 68.

Nommé Directeur général de la maison en 1977, « Chod » est choisi comme PDG en 1979 avec l’appui des salariés, mais doit affronter une situation économique désastreuse suite aux mauvaises affaires réalisées après une tentative malheureuse d’implantation dans la production cinématographique. Le déficit à combler est énorme.

Dès lors, si Michel Chodkiewicz sera considéré à bon droit plus tard comme le « consolideur » du Seuil, après les « bâtisseurs » Jean Bardet et Paul Flamand, la « consolidation »  en question sera cependant dominée par une gestion rigoureuse voire austère de l’existant, même si les découvertes d’auteurs et les créations continuent dans le secteur éditorial (lancement de Points-Romans en 1983 et, avec Maurice Olender, de la collection « La Librairie du XXe siècle » en 1989), tandis que le secteur commercial est renforcé du côté de la diffusion-distribution (arrivée des éditions de Minuit en 1981 et d’autres maisons d’éditions dans les années qui suivent).

Sans rejeter la place et l’importance des grands éditeurs dans la prise de décision, ni les « mœurs » démocratiques et humanistes instaurées au Seuil depuis ses origines chrétiennes de gauche, « Chod », PDG pressé, réforme aussi des fonctionnements internes : la « démocratie directe » qui s’est installée après 68 n’est pas sa tasse de thé avec « le temps qu’on y perd » ….

Avant son départ, prévu pour 1989 et respecté au jour près, ses efforts sont récompensés par deux prix Goncourt successifs, Tahar Benjelloun en 1987 (La Nuit sacrée) et Eric Orsenna en 1988 (L’Exposition coloniale). Ils ne lui sont pas dus personnellement, mais ils symbolisent le dynamisme et la santé retrouvée de la maison qu’il dirige, et il peut donc partir la tête haute.

Avec des regrets certes, comme tout éditeur franc du collier se remémorant les décisions malheureuses : le refus en 1980 de prendre en traduction le Nom de la Rose d’Umberto Eco, pourtant « auteur Seuil », restera l’un de ses souvenirs les plus amers – même s’il n’y était pour rien (disons que ce fut l’effet pervers d’un excès de démocratie éditoriale…).  

S’il prenait sa retraite à 60 ans, ce n’était pas pour se reposer sur ses lauriers et vaquer à son jardin, mais pour cultiver à plein temps, dans son séminaire de l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales), l’étude et l’enseignement de la mystique musulmane, en particulier de la tradition soufie représentée par Ibn Arabî. Outre les traits inédits de sa personne et de sa personnalité rappelés au début, « Chod » était en effet devenu un spécialiste savant de l’islam mystique auquel il s’était converti (converti à cet islam-là, pas un autre).

Né en 1929 dans une famille aristocratique venue de Pologne en France au XIX° siècle, il avait trouvé très jeune dans la voie soufie (en parcourant, à en croire une autre légende, l’Afrique du Nord à vélo solex) la profondeur spirituelle qu’il ne trouvait pas, selon ses propres dires, dans le catholicisme hérité. Tout le monde, au Seuil, connaissait cette adhésion religieuse, mais personne n’en souffrait car « Chod » veillait scrupuleusement à ne pas imposer ses convictions à d’autres.

Tout au plus murmurait-on, sourire en coin, qu’en période du ramadan, fidèlement pratiqué mais dans le secret, on pouvait s’attendre de sa part à quelques signes de tension ou de nervosité… Une seule fois, une tribune publiée dans Le Monde dans les années 80 pour protester contre la politique israélienne envers les Palestiniens fut sans doute le prolongement indirect de cet engagement religieux. Elle lui valut des retours en interne peu amènes, de la part d’éditeurs et d’auteurs de la maison Seuil.

Le livre de référence sur Ibn Arabî Le livre de référence sur Ibn Arabî
Du point de vue éditorial proprement dit, ses convictions spirituelles permirent certainement à quelques-uns de ses amis soufis de présenter au Seuil la mystique musulmane (dans la collection Points-Sagesse en particulier), mais il importe de faire remarquer que ces publications s’inscrivaient dans le cadre d’une conviction plus large et forte chez lui : si les sciences humaines et sociales des religions devaient garder toute leur place au Seuil, elles ne devaient en aucun cas faire oublier que « l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » – un mot de Jésus dans l’évangile qu’il rappela ironiquement un jour où était proposé un livre de sociologie du catholicisme… Quant à son propre livre de « science des religions », Un Océan sans rivage. Ibn Arabî, le livre et la loi, de lecture difficile et invendable à l’en croire lui-même, il parut après son départ du Seuil, en 1992, dans La Librairie du XX° siècle.

Dans les années 80, on ne parlait pas encore de la montée du wahhabisme, ennemi du soufisme, mais les attentats d’origine islamique s’amplifiaient dans le monde entier. Est-il besoin de rappeler que l’un et l’autre phénomènes appelaient de sa part une réprobation absolue, née aussi de la douleur personnelle de voir sombrer une part importante de l’islam dans la violence aveugle et l’intolérance intégriste, à l’opposé de son propre itinéraire spirituel ? « Ce n’est pas ça, l’islam ! », répétait-il avec véhémence. Il était sensible à l’islam « religion de pauvres », mais cela non plus ne justifiait en rien, à ses yeux, les attentats sanglants.

Au fond, le mystère et le génie de Michel Chodkiewicz, PDG d’une grande maison dans le monde de l’édition contemporaine, auront été, au regard d’une raison étriquée, de maintenir active et créatrice la tension entre les exigences et les responsabilités multiples de la direction d’entreprise, la spécialisation intellectuelle dans une discipline resserrée – la mystique musulmane, avec les figures éminentes d’Ibn Arabî et de l’émir Abd-el-Kader – et la fidélité intransigeante, dans sa vie personnelle, à la voie soufie choisie librement à l’âge adulte.

Jean-Louis Schlegel (éditeur aux éditions du Seuil de 1986 à 2009)

Souvenirs liés à Michel Chodkiewicz

Le Genre humain – « à prendre ou à laisser »

Nous étions au printemps 1987. Ma première rencontre avec Michel Chodkiewicz a lieu sur le conseil de François Furet qui savait que la revue Le Genre humain, créée en 1981 à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et à la Maison des sciences de l’homme, notamment avec Léon Poliakov,  Colette Guillaumin, Albert Jacquard, Alain Schnapp et Nadine Fresco,  n'avait plus d’éditeur. J'avais demandé un rendez-vous avec celui qui était alors le PDG des éditions du Seuil. 

27 rue Jacob premier étage. Accueilli par Catherine Camelot, qui exigeait d' être désignée comme  sa « secrétaire », et non son « assistante », je rentre dans le bureau de Chodkiewicz. A ses côtés, si ma mémoire est bonne , Olivier Bétourné, alors secrétaire général. 

Comme on le fait rarement, uniquement pour des rencontres qu'on imagine importantes, j'ai le souvenir précis d' avoir préparé ma première phrase :

« Ce n’est pas le directeur de la collection « Textes du XX e siècle », chez Hachette (collection créée en 1985), qui vient vous voir, ni le chercheur  sous contrat pour un livre en cours destiné à la collection Hautes Etudes-Seuil/ Gallimard, mais le directeur d’une revue sans éditeur. » En effet, à cette heure-là, Le Genre  humain était  « à prendre ou à laisser ».

La réponse de Chodkiewicz fut aussi immédiate qu' inattendue : « Mais c’est bien le directeur de cette revue que nous attendions ». Abasourdi, je ne comprenais pas ce qui s’était passé….Bien plus tard j’ai pensé que Françoise Peyrot, qui n’était pas seulement la patronne du service de presse mais qui jouait alors un rôle important dans la maison, avait préparé le terrain.  Ce jour-là Michel Chodkiewicz a sauvé Le Genre humain . 

En février 1988 paraissait le volume 16-17, consacré au thème de La Trahison, avec notamment des articles de Raymond Aron, Jean Pouillon, Richard Marienstras, Marcel Bénabou, Maurice Godelier…et déjà Michel Pastoureau. C’était le premier volume de la nouvelle série du Genre humain qui n’a plus quitté le Seuil depuis.

Trop long serait le récit des échanges liés au transfert de la collection « Texte du XXe siècle », de chez Hachette(1985-1988) au Seuil – où les premiers volumes de « La Librairie du XXe siècle » sont sortis en septembre 1989, le même jour que Les Langues du paradis.

Précision technique : un jour, peut-être, les historiens des sciences humaines auront la curiosité de jeter un coup d'œil sur les archives, à l’IMEC, liées au contrat, assez singulier, que Michel Chodkiewicz a choisi de signer, acte de naissance, de la création de cette collection d’auteur qui a pour nom « La Librairie du XXe siècle » - devenue « La Librairie du XXIe siècle ».

Photo prise à la Maison de l’Amérique latine à Paris, le 20 septembre 1989, à l’occasion de la sortie des premiers titres de la collection « La Librairie du xxe siècle », dirigée par Maurice Olender. De gauche  à droite  : Michel Chodkiewicz, Claude Cherki (qui vient de lui succéder à la tête du Seuil,) Maurice Olender, Lydia Flem (de dos), Olivier Bétourné, alors secrétaire général du Seuil. © Archives Maurice Olender (IMEC) Photo prise à la Maison de l’Amérique latine à Paris, le 20 septembre 1989, à l’occasion de la sortie des premiers titres de la collection « La Librairie du xxe siècle », dirigée par Maurice Olender. De gauche à droite : Michel Chodkiewicz, Claude Cherki (qui vient de lui succéder à la tête du Seuil,) Maurice Olender, Lydia Flem (de dos), Olivier Bétourné, alors secrétaire général du Seuil. © Archives Maurice Olender (IMEC)

Les Langues du Paradis

Insatisfait du premier titre de mon livre , Aryens et Sémites : un couple providentiel, j'ai dit à Michel Chodkiewicz que je souhaitais son avis d’éditeur. Nous étions au printemps 1989. Il m’a fait venir un matin à 9h rue Jacob – c’était très (et même trop) tôt pour qui écrit la nuit. Je rentre dans son bureau : 

Lui : « Il n’ y a pas d’hésitation à avoir. Votre titre c'est Les Langues du Paradis. »

Moi : « J’en serais très heureux. C’était le titre de mes séminaires aux hautes études en 1985 déjà…En quelque sorte, vous me rendez mon propre titre. Il y a un seul problème. Dans ce livre, il n’est jamais question des langues du Paradis. »

Lui : « Peu importe. Votre livre ne parle que de cela. N’oubliez jamais qu’un titre est un emblème. A ne pas confondre avec le descriptif d’un livre. »

Publié en 1989, Les Langues du Paradis est traduit dans une quinzaine de langues…

Un Océan sans rivage. Ibn Arabî (1165-1240)

Je connaissais le beau livre sur Ibn Arabî de Chodkiewicz que Pierre Nora avait publié chez Gallimard en 1986.

Un jour j'ai dit à Chodkiewicz (qui avait quitté la direction du Seuil à l’automne 1989 pour rejoindre les Hautes Etudes) que s'il me confiait un livre pour la collection je serai heureux de le publier. 

Il m'a dit qu'il en serait ravi. Mais il m’a surpris en précisant qu'il fallait que je sache que ce livre ne ferait nul plaisir au Seuil - simplement parce qu'il ne se vendrait pas.

J'ai eu la chance de publier en février 1992 son livre au titre qui fait rêver, pas seulement en période de confinement : Un Océan sans rivage. Ibn Arabî, le livre et la loi. Ce volume, qui introduit à l’œuvre d’Ibn Arabî,  est aussi puissant qu’une initiation. Et aussi exigeant qu’une épreuve d’amour. Le livre s’ouvre sur un exergue, extrait de la Théophanie de la Perfection  d’Ibn Arabî :

Ô mon bien-aimé! Que de fois Je t'ai appelé sans que tu M'entendes!
Que de fois Je me suis fait voir sans que tu Me regardes!
Que de fois Je me suis fait parfum sans que tu Me respires!
Que de fois Je me suis fait nourriture sans que tu Me goûtes!
Comment se fait-il que tu ne Me sentes pas dans ce que tu respires?
(...)
Aime -Moi et n'aime rien d'autre
Désire-Moi
Que Je sois ton seul souci à l'exclusion de tout souci!

L’expérience mystique et la pratique de l’édition

Reste ce qui peut apparaître comme un mystère au regard d’une "raison" étriquée, si l'on veut bien admettre ce double constat : Michel Chodkiewiz a été l'un des plus éminents spécialistes  de l'oeuvre  mystique d’Ibn Arabî. Il a en même temps été un créateur hors norme dans le monde de l’édition contemporaine… Après avoir dirigé les célèbres revues La Recherche et l'Histoire, il a été PDG des éditions du Seuil de 1979 à 1989 - devenant ensuite  professeur aux Hautes Etudes. 

Un homme à l’image du titre d’un de ses livres :  à la fois « sans rivage » et s'inscrivant dans et par le  « livre » et  « la loi ».

Si on se pose la question de savoir comment tant de « pluralité » peut s'articuler en un être « singulier », il n’est pas impossible qu’il faille se recueillir en feuilletant quelques classiques de la littérature mystique d’Orient et d’Occident. Comme dans une fugue de Bach, on peut y déceler l’une des constantes de l’existence humaine que certains textes, théoriques  et philosophiques ou de pratique mystique, ont tenté de formuler en  élaborant des conceptions donnant lieu à une multiplicité de « niveaux de l’être » pour dire la créativité poétique des mortels.

Maurice Olender, historien (EHESS) et éditeur (Seuil)

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