Le silence coupable

Metteur en scène de théâtre, directeur du théâtre des Amandiers de Nanterre de 2002 à 2013, Jean-Louis Martinelli s'adresse à un jeune ami qui se destine au métier d’acteur et qui opte pour le ni-ni électoral, voire envisage de voter Le Pen.

Notre discussion d’hier au soir, à l’évocation du second tour de l’élection présidentielle, m’a profondément ébranlé. Comment quelqu’un comme toi qui se destine au métier d’acteur peut-il opter pour le ni-ni, voire envisager de voter pour le FN ?

« Pour foutre le bordel, et faire exploser le système, puisque après tout, tous ont échoué, et que le candidat d’En Marche! n’est que le représentant du prolongement des échecs des années passées. »

Et tu crois que tu n'as pas de place
que tout te désigne un monde inaccessible
que le plaisir, la joie, l'épanouissement, c'est pour l'autre
qui est celui qui te barre la route
qui te ment
qui gagne plus que toi
et tu prêtes une oreille au discours de MLP, qui te dit :
il y a un complot contre toi
avec nous n'aie plus peur

Mais sache bien
que l'on te vend un prêt-à-porter à ta révolte
que tu seras assigné
à la haine
à la dépendance
à l'assujettissement à une pensée réductrice 

Tu suis des cours de théâtre et voudrais te destiner au métier d’acteur ?

Ta vie durant tu la passeras à scruter des textes, à mettre ton énergie à saisir la pensée d'un auteur, les lignes de force de son écriture, la pulsation de la langue. 

Alors quand tu voudras raconter une histoire il conviendra de ne pas se raconter d'histoires. Donc examinons sommairement ce qu'il en est du texte que MLP nous propose, cherchons en ses évolutions au fil du temps. Je ne prendrai que quelques exemples, quelques marqueurs signifiants, sachant que ce travail devrait s'opérer sur la totalité du discours.

– Lorsque les tribuns du FN veulent parler des instances gouvernementales ou des partis au pouvoir, ils parlent tour à tour avec mépris de l'UMPS, du système, de l'establishment, version édulcorée du vocable utilisé par Maurras qui, pour parler de la République, la nommait la gueuse.

– Le FN a renoué depuis quelque temps avec une critique du néolibéralisme portée également par des économistes de gauche. Ses tribuns parlent donc des puissances d’argent, là où, quelques années plus tôt, il était question de « ploutocratie internationale » et des banquiers juifs. Au FN, l’antilibéralisme est d'essence xénophobe. Il récupère un juste sentiment d'indignation et le retourne, nourrissant l'idée d'un complot.

– Il en va de même du détournement de l'idée de laïcité qui vise à stigmatiser la communauté musulmane et non à donner à chacun la possibilité de choisir librement si, oui ou non, il veut pratiquer telle ou telle religion.

Bien sûr, dans le même temps, les frontistes nous affirment que nous sommes dans une civilisation d'origine chrétienne ; occultant la lecture des évangiles :

« J'avais faim et vous m'avez donné à manger
j'avais soif et vous m'avez donné à boire
j'étais étranger et vous m'avez accueilli »

Saint Matthieu

Pour eux, l'affirmation de leurs soi-disant valeurs n’a pas pour but d'accueillir mais toujours de nier l'autre et de le considérer comme une menace.

– En 1995, Bruno Gollnisch définissait une ligne stratégique à laquelle nous n'avons sans doute pas assez été vigilants : « Les luttes politiques sont des luttes sémantiques. Celui qui impose à l'autre son vocabulaire lui impose ses valeurs. » Il semble que ce postulat puisse être illustré par l'utilisation de l'expression « Français de souche ». 

Selon l'écrivain nationaliste et antisémite Maurice Barrès : « Pour qu'un Français soit français, il faut qu'il soit né d'un Français et d'une Française et de siècle en siècle. » Fantasme du même et ses successeurs de distinguer Français de souche et Français de papiers (les juifs donc).

Après avoir longtemps usé de cette expression et qu'un site identitaire s'est donné le même nom, MLP s'est tout d'abord réjoui que le journal Le Monde en use : « Je vois que cette expression est maintenant entérinée. »

Dès lors, elle peut ne plus l'utiliser, et même davantage, feindre de se scandaliser de son usage par Francois Hollande qui, lors d’un dîner du CRIF, parle de Français de souche pour désigner les auteurs des profanations d'un cimetière juif.

Le théorème de Gollnisch a parfaitement opéré. En contaminant le champ sémantique, le FN peut même se donner des airs de vierge offusquée. La perception commune a été affectée. Et s'il était besoin de développer l'analyse, repensons aux récents propos sur le Vél d'Hiv.

– Venons-en au domaine de l'art, je te propose une petite devinette : quels sont les auteurs des deux phrases suivantes ? « Un artiste qui peint l'herbe en bleu est un menteur » et « Quels sont ces bobos qui font semblant de s'émerveiller devant deux points rouges sur une table ? ».

Bien sûr tu le sais, la seconde est de Marion Maréchal Le Pen et la première d’Adolf Hitler. D'évidence les deux partagent la même incompréhension de l'art. Le régime nazi a cherché à imposer un art officiel inspiré des formes de l’antiquité, de l'art grec et romain .

Aujourd’hui, il n'est donc pas surprenant que MLP fasse figurer en tête de son programme consacré à la culture une augmentation de 25 % des crédits alloués au patrimoine, bien sûr sans augmentation du budget de la culture. Il sera donc nécessaire et facile pour eux de ponctionner les moyens déjà insuffisants accordés au spectacle vivant.

Ne doutons pas qu'associés à Philippe de Villiers et Robert Ménard, l'art et la culture ne connaissent une période faste !

Surtout lorsque Ménard avance qu'il veut  « retrouver notre France, celle de Louis XIV, et celle de Charles Martel ».

Si j'évoque la nécessité d'un financement des pratiques artistiques, ce n'est donc pas pour défendre je ne sais quel privilège ; mais bien parce que je suis convaincu que c'est à l'aune de la liberté accordée aux artistes et à tous ceux qui tentent de faire vivre les activités de l'esprit et de la pensée (écrivains, poètes, chercheurs, philosophes, plasticiens, musiciens…) que se mesure la vitalité de ce que l'on nomme encore démocratie. Et bien sûr c'est toujours aux artistes et intellectuels que les régimes autoritaires se sont attaqués. Ces attaques n'étant que le premier signe du rétrécissement des libertés pour l'ensemble des citoyens.

Tu me fais remarquer que les propositions concernant l'art et la culture sont quasi absentes du débat de cette campagne électorale. Que le dernier quinquennat a marqué une régression en ce domaine et que nous sommes loin des années 1980. Tu as raison. Comme tu as raison de penser que les projets politiques entre lesquels on te donne à choisir sont davantage des projets de gestionnaires que des projets politiques. Il n'est donc pas surprenant que la vie de l'art et de la pensée occupe peu de place. Oui, le politique se vide de sa substance s'il n'autorise aucune levée d'espérance que seul un désir de transcendance peut nourrir.

Sache cependant que tout cela n'a rien à voir avec les positions du FN.

Avec lui au pouvoir, on passerait d'un intérêt de façade à la haine et au désir d'effacement pur et simple de l'ensemble du dispositif lié à la création, sans parler de tout le tissu associatif.

MLP nous propose donc un théâtre d’ombres, en trompe l'œil.

Le discours actuel n'est que le fruit d'une traduction soft visant à faire oublier l'original. Le FN est bien toujours et encore un parti fasciste, un parti national-socialiste qui tente de se dissimuler, et ne doutons pas que s'il arrivait au pouvoir il produirait les mêmes effets que ceux engendrés par l'original.

Et, en ce qui concerne le champ des pratiques artistiques, je crois qu'il ne s'agit pas simplement d'une incompréhension mais bel et bien d'un refus.

Refus de la liberté d'interrogations, refus de l'émergence de formes nouvelles et inattendues. Ce refus relève de la même levée de peur qui prône le repli sur soi, qui fustige l'idée européenne, qui s'en prend aux migrants, bref à tout ce qui peut être l’autre.

De tout temps, les régimes fascisants s'en sont pris aux artistes et à la liberté de création.

Il ne s'agit pas simplement de s'alarmer de la menace qui pèserait sur des artistes qui se voient régulièrement qualifiés de nantis (alors que la plupart sont des travailleurs pauvres au milieu d'autres travailleurs paupérisés). Non, il s'agit de considérer que la menace qui pèse sur le monde de l'art est bien la marque d'un mouvement qui vise à la domestication des esprits, à l'enfermement sectaire et qui menace toutes les libertés.

OUI, c'est ce que propose le FN.

Jean-Louis Martinelli

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