De quoi la « théorie de la révolution citoyenne » de Mélenchon est-elle le nom ?

Sylvie Aebischer et Fabien Marcot, qui ont démissionné au début du mois de juin du Parti de gauche (PG) pour des raisons de démocratie interne (lire ici), ont tenu à livrer une analyse critique et sur le fond de la doctrine de la «révolution citoyenne» de Jean-Luc Mélenchon. A leurs yeux, celle-ci ferait « tristement écho au rapport de Terra Nova pour le PS en 2011 qui préconisait l’abandon de l’électorat populaire ».

Sylvie Aebischer et Fabien Marcot, qui ont démissionné au début du mois de juin du Parti de gauche (PG) pour des raisons de démocratie interne (lire ici), ont tenu à livrer une analyse critique et sur le fond de la doctrine de la «révolution citoyenne» de Jean-Luc Mélenchon. A leurs yeux, celle-ci ferait « tristement écho au rapport de Terra Nova pour le PS en 2011 qui préconisait l’abandon de l’électorat populaire ».


 

Le congrès du Parti de Gauche se tient ce week-end à Villejuif. Mais observer ce congrès c'est se tromper d'objet quand on s'intéresse au PG. Il ne s'y décidera quasi rien. Tout a déjà été écrit dans L’ère du peuple de Jean-Luc Mélenchon que le PG traduira en résolution politique. La conférence qu’il a tenue à l’assemblée nationale le 25 juin dernier sur la révolution citoyenne et les mouvements citoyens était une façon de le réaffirmer. Mais il est allé plus loin qu’il n’avait jamais été : sa doctrine devient « théorie de la révolution citoyenne ». Assumant une ambition intellectuelle inédite, sa « théorie » revisite l’histoire et aide, dit-il, à comprendre l’avenir sur un mode « probabiliste ». Elle dépasse même le matérialisme historique qui devient un simple pan de la « théorie de la révolution citoyenne »… Pourtant cette « théorie », loin de proposer de nouvelles pistes d’émancipation, est une façon de tourner le dos à de nombreuses revendications traditionnelles de la gauche.

Le marxisme mettait les rapports économiques et les antagonismes de classes au cœur de sa lecture de l’histoire. Mélenchon, lui, met au centre la relation de l’homme à la nature et l’impact de la vie humaine et du trop grand nombre sur l’écosystème. Cette lecture écologiste du monde serait bienvenue, si elle n’était l’occasion de proposer une vision unanimiste de l’horizon politique. « Il n’y a qu’un seul écosystème compatible avec la vie humaine » donc toute l’humanité a un intérêt commun : « défendre l’intérêt général humain ». Exit la défense de l’environnement… et très vite évacués les intérêts économiques qui sont à l’origine de la crise écologique. Pourtant, si la défense de l’intérêt général humain était si évidente, un accord sur le climat aurait été trouvé depuis longtemps ! Mettre l’intérêt général humain au cœur de son raisonnement trahit moins les aspirations écologistes de Mélenchon que ses racines républicaines. Il renoue avec le mythe républicain du “peuple”, constitué de citoyens aux intérêts communs et retrouvant la voie de l’intérêt général dans l’exercice de leur raison.

L’intérêt général humain ne « [pouvant] pas être assimilé purement et simplement à un intérêt de classe », la « théorie de la révolution citoyenne » affirme que c’est le peuple qui mènera la révolution citoyenne « et non une classe particulière ». La défense du « peuple » sans position sociale remplace ainsi la défense des classes populaires. Ce n’est plus la position sociale dans la société qui crée le groupe et sa conscience de lui-même, c’est la revendication de sa souveraineté et l’appartenance à la nation qui constitue la multitude en sujet politique et la fait « peuple citoyen ». Jean-Luc Mélenchon se rapproche en réalité plus des révolutionnaires de 1789 que du mouvement ouvrier, « l’oligarchie » remplaçant la noblesse (les ultra-riches) et le clergé (les médias et les « politiciens cumulards, menteurs et fraudeurs » selon la version initiale du texte du congrès du PG). En s’adressant à tous, il prend le risque de ne parler à personne. Ainsi délaissées, les classes populaires, pourtant majoritaires dans le pays, continueront à s’abandonner à l’abstention ou, pire, à préférer le Front National.

Cet abandon des classes populaires comme assise électorale n’a rien de nouveau, il a été souvent décrit dans la trajectoire du PS comme du PCF. En 1996, lors de son XXIX° congrès, le PCF souhaitait déjà une « révolution humaine, citoyenne » estimant « la civilisation humaine toute entière […] en péril ». Au fond, la « théorie de la révolution citoyenne » fait tristement écho au rapport de Terra Nova pour le PS en 2011 qui préconisait l’abandon de l’électorat populaire. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon est intimement persuadé de décrire la pente des événements à venir. Pour lui, toutes les sociétés en viennent au point du « Qu’ils s’en aillent tous ! » et qu’il suffit d’un événement fortuit pour que l’histoire s’accélère. L’élection de 2017 peut être ce moment : il se tient prêt ! Son arme ? La 6ème République. C’est par la revendication de la constituante qu’il entend mettre le peuple en mouvement. Le M6R a été le premier échec de cette stratégie : la difficulté à atteindre l’objectif des 100 000 signataires en bientôt un an montre combien ce mot d’ordre est loin de répondre aux préoccupations de tous ceux qui subissent les effets de la crise, ni même d’enthousiasmer les classes moyennes supérieures.

A l’approche des élections régionales, le Parti de Gauche lance des appels pour des « rassemblements citoyens » qu’il présente comme une rupture avec les pratiques politiques classiques. Pourtant ces appels ne sont pas sans évoquer les listes citoyennes du PCF aux élections européennes de 1999 ou aux régionales de 2004. Europe-Ecologie-Les Verts en sont coutumiers… Ils viennent d’ailleurs à leur tour de lancer leur « rassemblement écologiste et citoyen » –  quelques mois après que Cambadélis a proposé lui aussi une « alliance citoyenne » pour 2017…

Et si, pour les régionales, pour 2017 et après, l’autre gauche sortait des sentiers battus ? L’enjeu est de sortir du registre défensif mais surtout d’arrêter de ne parler qu’à nous-mêmes. Nous avons les réponses politiques pour renverser ce système, encore faut-il savoir convaincre qu’elles sont crédibles. A nous de les rendre désirables et de faire en sorte que ceux qui ont détournés les yeux tournent à nouveau le regard vers nous…

Sylvie Aebischer et Fabien Marcot, anciens militants du Parti de Gauche

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