Billet de blog 5 avr. 2012

Lettre ouverte à la majorité silencieuse

Ne vous laissez pas «tromper», écrit Pierre Cornu, enseignant-chercheur en histoire contemporaine, à tous ceux qui n'ont plus confiance en la politique. Ne laissez pas Nicolas Sarkozy être réélu, car «il partage avec vous la conviction que tout cela n'est qu'un jeu».

Pierre Cornu
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Ne vous laissez pas «tromper», écrit Pierre Cornu, enseignant-chercheur en histoire contemporaine, à tous ceux qui n'ont plus confiance en la politique. Ne laissez pas Nicolas Sarkozy être réélu, car «il partage avec vous la conviction que tout cela n'est qu'un jeu».


Vous n'êtes pas de ceux qui parlent haut, vous n'êtes pas de ceux qui attirent les regards, vous n'êtes pas de ceux qui revendiquent un pouvoir sur les autres ou qui manifestent contre ceux qui l'exercent. Vous existez, vous vivez, et c'est déjà beaucoup.

À intervalles réguliers, les institutions de votre pays vous appellent à voter pour désigner ceux qui seront amenés à exercer le pouvoir en votre nom. Vous savez que vous êtes la majorité, mais vous savez aussi qu'une fois votre vote exprimé, vous retournerez à la même existence, à la même vie. Et donc, pour vous, la politique est un jeu théâtral où les rôles s'échangent sans que vous puissiez faire mieux que, parfois, choisir un acteur plus convaincant que les autres ou en éliminer un qui, décidément, ne vous inspire pas confiance.

Pourtant, vous le savez aussi, dans votre pays, il n'y a pas que vous, d'un côté, et ces acteurs du théâtre du pouvoir, de l'autre, plus ou moins liés à une élite de détenteurs de capitaux. Il y a également, en position intermédiaire, dans vos villes comme dans vos territoires ruraux, des gens qui exercent des responsabilités de toutes sortes ; il y a des gens qui détiennent des compétences rares, du talent, un savoir ou un esprit d'entreprise particulièrement développé ; il y a des gens qui sont à votre service pour vous soigner, éduquer vos enfants, protéger vos personnes et vos biens. Vous travaillez, vous produisez, ou vous participez d'une autre manière à la vie sociale ; mais leur travail, leurs productions sont indissociables des vôtres. Plus encore, ils leur sont indispensables, pour leur donner de la cohérence, de la valeur, et tout simplement pour leur offrir un avenir dans un monde en renouvellement et en compétition perpétuels.

Ces gens de responsabilités ne sont pas la majorité, ils n'ont bien sûr pas toujours raison, mais contrairement à vous, ils se tiennent informés en permanence, ils s'expriment, et même ils manifestent quand il le faut, car leurs activités et leurs compétences dépendent très étroitement de la manière dont les institutions de ce pays fonctionnent. Et si ces gens-là peuvent vous apparaître comme privilégiés par rapport à vous, si vous pouvez légitimement vous interroger, en tant que peuple souverain, sur leur rejet du président élu, vous devez comprendre que la situation qui leur est faite est de la plus haute importance pour vous et pour vos enfants –lesquels, si la chance leur en est donnée, pourront eux aussi un jour exprimer leurs talents et exercer des responsabilités profitables à tous. Et de fait, un chef de l'exécutif, comme celui qui vient de diriger la France pendant cinq ans, qui méprise les compétences et les talents, qui favorise l'imposture scientifique et les fausses excellences, qui brise les services publics les plus essentiels, qui agit sans souci de l'intérêt général ni de l'avenir du territoire et de ses ressources, au gré des événements et en agitant les passions les plus viles, est certes particulièrement douloureux pour ces gens-là. Mais c'est vous, majorité silencieuse, qui souffrirez le plus et le plus durablement des entraves mises à l'intelligence collective et au service du collectif.

Le président de la République actuel, Nicolas Sarkozy, élu en 2007 avec vos suffrages, se revendique de vous contre tous les « corps intermédiaires » et contre le « système » pour se maintenir au pouvoir cinq années supplémentaires. Il n'aime pas « ces gens-là », qui connaissent trop bien ses faiblesses et ses échecs, et il veut vous séparer d'eux. Pour vous, peut-être, il est un acteur comme les autres, et vous jugerez, en fonction de ce que les journaux ou les émissions de télévision vous montreront, si sa prestation de 2012 mérite votre vote. Et en vérité, il se démène beaucoup pour vous convaincre, il ne s'économise pas pour vous flatter et vous séduire, et pour moquer les gens de compétence et de dévouement qui ont le tort de ne pas l'admirer et de servir l'intérêt général plutôt que le sien. Car il ne fixe aucune limite à son art théâtral : de toute façon, il partage avec vous la conviction que tout cela n'est qu'un jeu. Et quand le spectacle sera terminé, chacun redeviendra raisonnable : vous, avec vos soucis du quotidien, lui, dans le monde des puissants qui ne remettent jamais en cause la légitimité de leur puissance, et qui se moquent des compétences et du dévouement, car ils imaginent que l'argent se reproduit tout seul et que l'égoïsme de tous produit le meilleur des mondes - pourvu que l'on ne regarde pas trop loin vers l'avant.

Vous vous croyez lucides, prudents, sans illusions ; mais vous ne savez pas à quel point un tel abaissement historique de la démocratie, des institutions républicaines et du sens de l'intérêt général nuit à vos intérêts les plus essentiels et les plus immédiats : vos emplois, votre pouvoir d'achat, vos droits sociaux. Les dossiers sont trop lourds, les chiffres astronomiques, et les experts incompréhensibles ou contradictoires. La campagne électorale est un tourbillon, une mêlée, un brouhaha où nul ne s'écoute. Les entrepreneurs, les gens de talent, les gens de savoir ou de dévouement au bien commun, eux, savent, chacun dans leur domaine, le désastre que représente une telle évolution, la corruption et les incohérences qui menacent les institutions de l'intérieur. Ils ont honte, parfois, de ce que devient leur pays, et de l'image qui en est diffusée à l'extérieur. Ils s'alarment des failles grandissantes dans sa cohésion sociale. Mais ils ne sont pas la majorité, et leurs cris d'alarme se perdent dans le vacarme organisé.

Vous êtes la majorité souveraine. Le bien commun, c'est vos vies, vos existences. Encore faut-il que vous échappiez au piège qui vous est tendu, et qui est de vous faire vous refermer sur vous-mêmes, en englobant dans la même méfiance les privilégiés, les étrangers, la religion musulmane, l'Europe, les syndicats, les normes environnementales, et tout ce qu'on vous donne comme objets de ressentiment pour vous faire oublier ce même bien commun, si précieux, si fragile : le vivre-ensemble, la confiance, la solidarité, l'innovation, dans la lucidité sur les dangers du monde du 21siècle, mais aussi sur ses opportunités pour un peuple dynamique et rassemblé.

De fait, parmi les candidats qui se présentent à vos suffrages avec une chance de l'emporter au second tour, c'est-à-dire d'obtenir la majorité, la vôtre, il n'y en a que deux qui soient autre chose que des acteurs de théâtre et qui pensent sincèrement, chacun à leur manière, que la démocratie mérite d'être sauvée, que la France peut se redresser, et que l'effort de tous, sans haines ni jalousies inutiles, peut porter ses fruits. L'un, François Hollande, avec ses alliés de gauche, met l'accent sur la solidarité et sur un idéal de justice sociale ; l'autre, François Bayrou, avec des soutiens peu nombreux mais riches de leur diversité, insiste sur le sens des responsabilités des individus et des institutions pour sortir de la crise budgétaire et morale. Ces deux options sont rationnelles, fondées sur une analyse des faits, et elles sont réalistes et réalisables, même si seul François Hollande est assuré, en cas de victoire, de disposer d'une majorité au parlement et de relais dans les collectivités territoriales pour réaliser sa politique. Quant à François Bayrou, qu'il atteigne ou non le second tour, on peut penser qu'il serait à même, par la suite, d'empêcher une dérive droitière générale, en ramenant autour de ses positions des républicains sincères, engagés sans savoir comment s'en sortir dans la logique mortifère du président-candidat.

Peut-être vous dites-vous que ces deux candidats, François Hollande et François Bayrou, incarnent surtout les intérêts des entrepreneurs, des responsables, des talents, des compétences, et qu'ils ne vous ressemblent pas assez, ne parlent pas assez le langage de votre quotidien. Peut-être les trouvez-vous trop raisonnables, quand beaucoup d'entre vous vivent chaque fin de mois comme un casse-tête et l'avenir comme une angoisse. Et de fait, ils ne peuvent rien vous promettre d'autre qu'un effort partagé et inscrit dans la durée. Mais c'est votre avenir, à vous, majorité silencieuse, qui est le souci partagé des candidats honnêtes et des hommes et des femmes de compétence et de responsabilité. Un souci qui n'est pas celui de Nicolas Sarkozy, qui a depuis longtemps compris qu'il était plus avantageux de dire que de faire et d'affronter des fantasmes que des réalités, menant ainsi le pays vers un destin crépusculaire.

Réfléchissez-y : cette élection présidentielle est peut-être la dernière où se présentent des candidats légitimés par leurs compétences, leur droiture personnelle, et soucieux de vous présenter un véritable programme. Si par malheur vous vous laissiez tromper par les jeux de la communication, c'en serait terminé de la démocratie : la prochaine fois, il n'y aura plus que des bonimenteurs, obligés à des outrances plus grandes encore pour masquer le désastre de l'incompétence, de l'impuissance et de la corruption. Et les gens de savoir, de dévouement et d'invention, devenus inutiles, viendront grossir les rangs des résignés ou des indignés. Un processus qui, hélas, a déjà commencé.

Majorité silencieuse, ne désespérez pas de la raison et du courage, ils existent à profusion dans ce pays. Mais rien ne peut se faire sans vous. Maintenant.

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