Ecrivaine, traductrice et chercheuse Françoise Morvan répond à l'historien Jean-Pierre Cavaillé à propos de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires.

------------------------------------------------------------

Voilà quelques semaines, Mediapart a publié un court article dans lequel je soulignais ce qu’avait d’invraisemblable la défense de la ratification de la Charte des langues régionales par des élus de gauche. Mon argumentation était bien simple et reposait sur des faits précis :

- La Charte émane d’un lobby ethniste, l’UFCE (Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes) issue des réseaux ethnistes nazis.

- Elle ne vise pas à défendre des langues minoritaires mais des langues de minorités ethniques rattachables au sol du pays signataire.

- Elle amènerait à reconnaître 75 langues officielles en plus du français (les locuteurs des 75 langues reconnues comme langues des minorités ethniques françaises étant invités à pratiquer leur langue « dans la vie privée et publique »).

J’ai découvert récemment que Mediapart venait de publier en réponse un long article intitulé « La théorie du complot ethnique (sic) de la charte des langues régionales ». J’ignore quelle ethnie est à l’origine du complot dénoncé par l’auteur de cet article, un certain Jean-Pierre Cavaillé qui se présente comme historien, professeur à l’EHESS, mais je suis bien forcée de constater que son article offre une illustration caricaturale à force d’être parfaite du confusionnisme que je dénonçais.

La charte / les langues

J’avais commencé par souligner l’amalgame confondant la ratification de la Charte et la défense des langues régionales.

Magnifique illustration à l’appui : le texte de présentation amalgame « la ratification de la charte » et « la reconnaissance voire même (sic) la transmission des langues minorées ». S’opposer à la ratification de la Charte, c’est donc, à en croire cet historien, s’opposer à la « reconnaissance » des langues « minorées ». Elles sont si peu reconnues, qu’il y en a 75 en France… Et c’est aussi, tant qu’à faire, s’opposer à leur « transmission », donc interdire qu’elles soient parlées.

En effet, baptisée Morvan par ce professeur dont la courtoisie semble inversement proportionnelle au fanatisme apporté à défendre les langues « minorées », je suis accusée de vouloir les détruire (c’est ce qu’il appelle, ne craignant pas le pédantisme, ma « pars destruens »). Sommée de faire état de ma « pars construens », je rappelle à ce professeur peu informé que si tout un chacun peut disposer d’une édition des contes collectés par Frédéric Mistral, c’est à moi qu’il le doit (et à l’aide de son collègue Claude Mauron, fanatique destructeur du provençal, lui aussi, sans doute) ; et, de même, pour la collecte d’Henry Carnoy, jusqu’alors totalement disparue, que j’ai entrée en base de données mise à disposition des amateurs de picard de tous bords ; de même pour celle d’Auguste Stoeber, par moi redécouverte et publiée, en hommage au premier folkloriste alsacien ; de même pour la collecte de Bladé en Gascogne (avec l’aide d’autres fanatiques ennemis du gascon) ; et je passe sur les dix-huit volumes de œuvres de Luzel, « pars construens » non négligeable et qui serait encore sans moi enfouie dans la poussière des bibliothèques. J’ignore en quoi peut consister la « pars construens » d’un tel article : en tout cas, il est clair que parler de la Charte ne revient pas à parler d’un problème réel mais à entrer dans le domaine du fantasme.

Le conspirationnisme / le bon sens

J’ai apporté des informations parfaitement vérifiables sur les origines de la Charte, ses enjeux réels et ses conséquences.

Cet historien, qui avoue lui-même ne rien connaître au sujet puisqu’il s’appuie sur ce qu’il a pu glaner sur Internet comme un « citoyen lambda » (stupéfiante démonstration d’un professeur à l’EHESS donnant Wikipedia pour référence), ne peut nier les informations que j’ai apportées.

Pour les discréditer, il procède, selon une méthode que j’ai eu l’occasion d’analyser en étudiant la rhétorique nationaliste, à savoir en accusant l’auteur de ne pas être lui-même mais l’émanation d’un groupe animé d’intentions malveillantes. Ainsi a-t-il inventé un complot dont je serais la « passionaria », forcément folle, puisque femme, et animée d’une « logique paranoïaque » (terme repris deux fois). Ce complot unirait le Réseau Voltaire, la Libre Pensée, Riposte laïque, le Comité Valmy et la revue Hérodote : c’est le complot de la carpe et du lapin.

Seul problème, je ne fais partie d’aucun parti, d’aucun groupe, et la seule organisation à laquelle j’appartienne est la section de Rennes de la Ligue des Droits de l’Homme qui avait formé un groupe de travail sur la Charte des langues régionales, d’où sont venues mes recherches (dont en 2006, la communication au colloque « La République face aux communautarismes », assurément beaucoup plus fouillée que la brève synthèse publiée sur Mediapart).

À aucun moment, nulle part, je n’ai évoqué un « complot ». Il suffit de relire mes articles pour s’en assurer. En revanche, la manière obsessionnelle dont Jean-Pierre Cavaillé martèle les mots « complot ethniciste », « théorie du complot », « conspirationnisme » (24 occurrences en six pages !) me semble trop caractéristique des mécanismes de propagande pour ne pas être en soi révélatrice du vide qu’ils recouvrent.

Par ailleurs, si, quant à moi, j’ai parlé en mon nom, il parle, lui, au nom d’un groupe qui n’est jamais nommé : le « nous » est dans son texte, lui aussi, omniprésent mais le groupe qu’il désigne reste obscur. « Nous n’employons jamais le terme d’ethnie », « pour les adeptes du complotisme, cela revient au même, mais non pour nous, qui usons de notre bon sens. »

Il y a donc, dans sa représentation fantasmée du monde, d’un côté, un groupe de méchants (« les complotistes »), et, de l’autre, son groupe à lui, les bons, ceux qu’il désigne (autant faire simple quand on est sûr de soi) comme « le bon sens ». Il l’écrit, il le répète sur tous les tons : « nous », les tenants du « bon sens » nous savons la vérité, car « le bon sens n’est pas conspirationniste ». 

Au lieu de répondre à mes arguments et aux arguments des chercheurs que je cite, il nous a donc fédérés, selon la théorie du complot et la logique paranoïaque qu’il dénonce, en un groupe de comploteurs nocifs, « Morvan et ses amis ». Ce groupe nuisible permet, par opposition, de définir ceux qui ne pensent pas comme lui, donc qui pensent bien, qui ont l’esprit sain et mettent le club du Bon Sens au service de la Charte.

Une fois posée la théorie du complot comme un emballage préalable, il ne reste plus qu’à extirper un à un les faits gênants pour les travestir : après le complot de la carpe et du lapin, l’art de noyer le poisson…

 Les faits / le travestissement des faits

J’ai écrit un essai, Le monde comme si, montrant comment les nationalistes ont fabriqué un monde dans lequel tout est faux mais vrai dans la mesure où l’on consent à faire comme si.

Ici, nous avons un remarquable exemple d’« histoire comme si ».

D’une part, vieille stratégie, pour déconsidérer l’adversaire, on lui fait dire ce qu’il n’a jamais dit : par exemple, que tous les pays qui ont signé la Charte sont adeptes d’une politique racialiste.

Ensuite, pour donner au débat, une apparence scientifique, fût-elle de bas étage, on part d’un examen des faits énoncés et des questions posées. Je me bornerai aux deux questions qui occupent l’essentiel de cette démonstration aussi prolixe que remarquablement mal informée.

- Question 1 : La Charte émane-t-elle d’un lobby ethniste, l’UFCE (Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes) ?

Oui. L’historien le reconnaît.   

Mais il s’agit de faire comme si c’était ainsi tout en étant autrement.  

Pour  commencer, changer le nom, c’est changer la chose : par exemple, au lieu d’Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes, on pourrait mettre Union Fédéraliste des Communautés Européennes. Ce serait mieux. Exit l’ethnie. Le terme allemand (Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen) est explicite ? Ça ne fait rien : faisons comme si.

De plus, il n’y a pas eu que des membres de l’UFCE à l’origine de la Charte…

Et puis, en fin de compte, certains étaient des bons ethnistes, des ethnistes comme Yvo Peeters (Yvo Peeters, thuriféraire de Guy Héraud, auteur de L’Europe des ethnies…).

Car, il y a bon ethnisme, un ethnisme pas raciste par exemple celui de Guy Héraud (lequel donne un habillage démocratique à l’ethnisme mais sous réserve de faire passer l’ethnie avant la démocratie).  

En conclusion, l’historien admet que la Charte émane de l’UFCE, et que l’UFCE est un lobby ethniste mais juste un peu, pas tant que ça, et l’ethnisme peut être très bon.

- Question 2 : L’histoire de l’UFCE est-elle bien celle d’un lobby issu des réseaux pangermanistes nazis ?

Oui. Là encore, l’historien est forcé d’admettre que la revue de l’UFCE, Europa ethnica, a pris la suite de Nation und Staat, revue antisémite nazie, et que l’histoire de l’UFCE montre qu’elle est bien ce qu’elle a toujours été : un lobby ethniste prolongeant directement l’œuvre du réseau pangermaniste qui publiait Nation und Staat.

Comment faire, malgré tout, pour défendre l’UFCE ?

C’est bien simple : si l’histoire de l’UFCE comporte des « éléments »  un peu « gênants », un peu « troublants », il n’y a pas de quoi évoquer ces origines car « les fédéralistes bretons Joseph Martray et Pierre Lemoine qui ont participé à sa fondation, gravement mis en cause par Morvan et la Libre Pensée, furent des résistants reconnus et médaillés ».

Joseph Martray et Pierre Lemoine, grands résistants ! Il y aurait de quoi rire si ce n’était si scandaleux.

Quelle est la source de l’historien ? Internet ?

Non, car les faits sont établis de longue date et accessibles sans la moindre difficulté.

Joseph Martray, le fondateur de l’UFCE, fut, sous l’Occupation, le bras droit du fasciste Yann Fouéré à la direction des deux journaux dont les services de propagande allemands lui avaient confié la responsabilité, La Bretagne et La Dépêche de Brest. Agent de la Gestapo, Fouéré, enfui en Irlande à la Libération, a poursuivi son action par l’intermédiaire de Martray. La fondation de l’UFCE en 1949 fut bel et bien la suite du travail commencé dans l’entre-deux-guerres avec les réseaux ethnistes soutenus par les nazis. « Joseph Martray fut, sous l’Occupation, pendant plusieurs années mon adjoint le plus direct à la direction politique de mes journaux », c’est Fouéré lui-même qui l’écrit. La Bretagne publia les articles antisémites les plus graves jamais écrits en breton. Je les ai traduits. On peut en lire des extraits en ligne.

Comme tant d’autres fascistes, Martray entra en juin 44 dans un réseau de Résistance en vue d’effectuer une reconversion rapide, ce qui ne l’empêcha pas de rester en relation étroite avec Fouéré, qui fonda le MOB, mouvement autonomiste d’extrême droite, en 1956 et se fit condamner pour terrorisme à l’époque où le FLB sévissait.

Quant à Pierre Lemoine (un résistant âgé de seize ans) on le retrouve dès 1951 près de Fouéré, et, bien sûr, au MOB. Constant dans ses opinions, il est actuellement à la direction du parti nationaliste breton d’extrême droite Adsav.

Fouéré a exposé très clairement la stratégie qui était la sienne et celle de Martray : détruire l’État français en œuvrant de l’intérieur (la régionalisation devant préparer l’autonomie) et de l’extérieur (via les réseaux ethnistes dont la FUEV). C’est ce qu’il appelle « démanteler la forteresse » dans La maison du Connemara où il expose cette double stratégie. Ces textes sont cités avec références dans des articles mis en ligne, dont La Résistance bafouée que ce professeur cherchant comme un « citoyen lambda » les informations disponibles sur Internet feint de ne pas connaître — pas plus que ma communication sur la Charte lors du colloque de 2006, où est clairement évoqué le rôle joué par Martray.  

On a pu voir Yann Fouéré avec Guy Héraud prôner l’Europe des ethnies – prétendre qu’il y aurait un bon ethnisme de gauche et un mauvais ethnisme d’extrême droite est simplement inepte.

C’est donc intentionnellement que cet historien falsifie les faits en prétendant que l’UFCE a été fondée par deux résistants.

Confusionnisme

Historien, professeur à l’EHESS, lorsqu’il s’agit de se présenter comme autorité, citoyen lambda lorsqu’il s’agit de brouiller les faits, parlant au nom d’un groupe obscur présenté comme détenteur du bon sens, Jean-Pierre Cavaillé est l’incarnation caricaturale à force d’être parfaite du sectarisme aveugle auquel expose la défense des langues régionales : le « nous » de la meute, la vindicte, la grossièreté outrecuidante, la certitude de détenir la vérité, le ton pontifiant, la verbosité appuyée sur l’ignorance – tout amène à cette ultime conclusion que la Charte doit être ratifiée pour la bonne raison qu’il est bien de la ratifier.

Les faits n’ont plus aucune importance. Laminés, brouillés, brassés, ils surnagent à l’état de lambeaux qui, finalement, peuvent être assimilés au presque rien et au n’importe quoi. Ethnique ? Vous avez dit ethnique ? Non, pas ethnique, mais, s’il le faut, peut–être un peu ethnique, et, après tout, oui, ethnique, puisque la Charte le veut.

Nous ne sommes pas, comme je le notais au début, dans le domaine des faits mais dans la mystique : au nom des Langues, la raison doit se taire et s’agenouiller devant le Nous du Bon Sens qui dit amen.

Je ne m’agenouille pas : je constate que la Charte a été mise au point par un lobby ethniste, et que c’est bien à ce lobby ethniste que, rendant hommage à Martray, Lemoine, Héraud et leur Europe des ethnies, ce professeur d’histoire fait allégeance.

Il trahit ainsi la cause des langues régionales qui auraient plutôt besoin qu’on leur épargne une instrumentalisation indigne. 

                                                                     Françoise Morvan

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.