Billet de blog 5 août 2013

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M. Proglio, le prix de l'électricité devrait être augmenté

«La France gardera l'électricité la moins chère d'Europe», a récemment déclaré Henri Proglio, le PDG d'EDF. Le spécialiste des énergies Yves Lenoir réagit, chiffres à l'appui, et revient sur quelques idées reçues.

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«La France gardera l'électricité la moins chère d'Europe», a récemment déclaré Henri Proglio, le PDG d'EDF. Le spécialiste des énergies Yves Lenoir réagit, chiffres à l'appui, et revient sur quelques idées reçues.


Le débat national sur la transition énergétique est pipé par la place mythique occupée par l'énergie atomique. Certes, l'argument de l'indépendance énergétique est devenu très friable, comme avatar de l'intervention des troupes françaises au Mali au début de cette année. Que n'a-t-on entendu à ce sujet ! Exemple révélateur, cette déclaration de Nicolas Dhuicq, député-maire de Brienne-le-Château (Aube), lors de la cérémonie des vœux de l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) le 23 janvier :  « L'uranium du Niger est indispensable à l'indépendance énergétique de la France. »

Reste le mantra incontournable, qui réduirait la question du choix à celui du moindre coût… A force de répéter l'argument, personne ne se donne la peine d'aller en vérifier le fondement. Ce postulat posé, la théorie dévide ses sophismes économiques : avantage majeur pour notre industrie et pour le budget des ménages ; préservation d'un fleuron industriel français, l'industrie atomique, gage de ce prix imbattable.

Mantra incontournable, certes, mais pas inoxydable. Alors attaquons-le à l'acide de la réalité.

Chaque année, le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) publie un document intitulé Mémento sur l'énergie, Energy Handbook. Au chapitre «Données Economiques», on trouve quatre tableaux présentant, pour chaque pays de l'Union européenne, les prix du MWh, hors taxes et TTC, pour les usages industriels d'une part et domestiques de l'autre. Le dernier en date, disponible sur internet, donne les valeurs du second semestre 2011. Le Mémento de 2013 n'est pas encore disponible.

Les chiffrent parlent : concernant le prix hors taxes de l'électricité à usage domestique, EDF occupe la 6e place, et la 7e pour le TTC. On notera que la moyenne européenne donnée en référence n'est pas celle des prix mais celle obtenue en tenant compte de la production de chaque pays. Le placement d'EDF y trouve un petit avantage qualitatif puisque le prix HT –101,7 €/MWh– n'est pas à comparer avec 127,7 mais avec 131,0. L'opération est encore plus favorable au prix TTC d'EDF : 142 €/MWh face à 184 au lieu de 165.

Concernant les prix industriels, les idées fausses colportées par des noms prestigieux (comme Jean-Louis Beffa) sont aussi battues en brèche. On a pu entendre ainsi qu'EDF jouerait contre la compétitivité de l'industrie française en lui imposant des prix supérieurs à ceux que subissent ses principales concurrentes européennes, allemande notamment. C'est tout simplement faux. EDF, sous pression du gouvernement, fait le forcing pour accorder des prix bas. Par exemple, le prix TTC du MWh EDF à usage industriel vaut 81 € contre 124 € en Allemagne, 93 au Danemark, 167 en Italie.

Car ici en France, le prix de l'électricité ne résulte pas d'un calcul économique, mais d'exigences politiques. Le prix facturé est notablement trop bas, ce qui plombe les finances du monopole national. Ainsi, le prix HT à usage domestique valait 90,5 €/MWh en 2005 (moyenne européenne : 90,3 €/MWh), ce qui mettait EDF au 14e rang (mais c'était déjà l'électricité la moins chère de l'Union, bien entendu !). En 2009, ce prix était resté quasi inchangé, 92,6 €/MWh, alors que la moyenne européenne avait bondi à 118,2 €/MWh, et, mécaniquement, EDF avait gagné 8 places dans le classement, position conservée à ce jour. Le PDG Pierre Gadonneix avait alors, le 17 juin 2009, demandé publiquement, donc imprudemment, une augmentation des tarifs. Il fut très logiquement remplacé par Henri Proglio fin septembre de la même année.

Débats sur la transition énergétique obligent, garder autant que possible au frigo toute analyse économique démontrant l'absolue nécessité d'une augmentation considérable du prix de vente du produit.

Revenons à la seconde partie de la déclaration d'H. Proglio à propos de la performance d'EDF : « Aujourd'hui, nos prix sont inférieurs de 35 % à la moyenne européenne. Avec l'Allemagne, l'écart est de un à deux. »

Le premier chiffre est surévalué, et de beaucoup : 15% pour l'électricité domestique et 28% pour l'électricité industrielle. En revanche, c'est presque vrai en valeur TTC par rapport à l'Allemagne : 142 €/MWh contre 253, pour les usages domestiques. C'est plus que vrai face au Danemark, pays dépourvu de toute ressource énergétique, sinon renouvelables, qui facture aux usagers 298 €/MWh ! Mais ce que nos hagiographes électriques omettent de remarquer ne manque pas d'une certaine importance, notamment :

1. les taxes pèsent 29,1% en France, 45% en Allemagne et… 56% au Danemark dans le prix TTC du courant à usage domestique. Il s'agit donc d'une taxation incitant, ici au gaspillage de l'électricité (ce qui rend la transition énergétique quasi impossible dans le domaine de l'électricité), là-bas à un usage raisonné. Les évolutions structurelles divergentes des consommations des ménages traduisent ces choix fiscaux opposés.

2. Bizarrement, cette électricité chère ne nuit pas au dynamisme économique et aux performances commerciales de ces pays malheureux de ne pas jouir d'une électricité aussi bon marché que celle distribuée chez nous. 

Last but not least, le chiffre d'affaires d'Areva tourne autour de 10 milliards d'euros par an, soit moins que les exportations de fromages et de vins du pays. Soyons indulgent, ne mentionnons pas en plus la contribution au commerce extérieur du fleuron industriel tant choyé par nos élites. Tout ce petit monde y perdrait en crédibilité. Il faut préserver la force du mythe !

Yves Lenoir

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