Liberté de circulation des personnes : pour le respect de l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme !

Jean Rousseau, président d’Emmaüs International et Thierry Kuhn, président d’Emmaüs France appellent la société civile à se mobiliser pour contraindre nos gouvernants à changer radicalement la logique des politiques migratoires. 

Jean Rousseau, président d’Emmaüs International et Thierry Kuhn, président d’Emmaüs France appellent la société civile à se mobiliser pour contraindre nos gouvernants à changer radicalement la logique des politiques migratoires. 


 

Dans quelques jours, Maria Guerra et Alain Gomez, deux militants d’Emmaüs, traverseront le détroit de Gibraltar, en kayak et à la nage, pour rendre hommage à tous ceux qui perdent la vie sur les routes de la migration et appeler à un changement de cap radical en matière de politiques migratoires..

 

L’Europe est devenue depuis plusieurs mois une destination majeure des victimes des conflits du Moyen-Orient, de la Corne de l’Afrique ou de l’Afrique sub-saharienne, recherchant asile et protection ou tout simplement la possibilité d’un avenir. Face à cette situation, la réponse de l’Union européenne et de ses Etats membres se résume à l’obstination et l’aveuglement.

 

Aux milliers de morts de la Méditerranée, de Melilla et d’ailleurs s’ajoutent désormais ceux de Calais. La politique quasi militaire de fermeture des frontières de l’Europe, telle que menée par la France et son voisin d’Outre-manche, conduit à une prise de risque de plus en plus insensée de centaines d’hommes, femmes et d’enfants, escaladant des barrières barbelées, prenant d’assaut les trains et camions à destination du Royaume-Uni. Leur confinement dans un bidonville d’Etat et l’intense répression policière les acculent aux comportements les plus désespérés.

 

Avec pour seule doctrine l’investissement de sommes en pure perte dans des dispositifs sécuritaires toujours plus sophistiqués, nos gouvernants continuent impunément leur œuvre de mort.  Obsédés par leur idéologie périmée de « l’appel d’air », ils persistent, en dépit des faits, à s’accrocher à leur croyance absurde dans une efficacité tout illusoire du « contrôle des flux migratoires ».

 

En transgression et contradiction totale avec ses idéaux fondateurs, l’Europe agit délibérément en violation permanente des droits de l’Homme et notamment de l’article 13 de la Déclaration universelle de 1948 reconnaissant le droit à émigrer, comme de la Convention de Genève de 1951, garantissant le principe de non-refoulement. Elle donne ainsi à voir un échec total sur le plan humanitaire comme sur le plan politique tout en renforçant les pulsions populistes qu’elle a elle-même contribué à réveiller.

 

Il est désormais urgent de revenir au réalisme, celui des causes de l’exil et d’acter l’inanité des solutions à l’œuvre depuis des décennies. Sauver des individus doit redevenir une priorité, sécuriser le passage des candidats à l’exil est le seul moyen de casser les mécaniques mortelles d’exploitation et de trafics. Il est grand temps de déployer les moyens législatifs et réglementaires existants, qui permettent à l’Europe de faire face aux situations d’urgence ou durables. Parallèlement, le courage politique consistera à réviser en profondeur les politiques d’asile et de migration européennes en faisant référence à la liberté de circulation, seul horizon crédible dans un monde fondé désormais sur la mobilité des hommes et des biens.

 

Par ailleurs et à long terme, il faut redire avec force qu’aucune solution durable ne sera trouvée pour mettre un terme au chaos et aux souffrances de ceux qui se déplacent pour survivre sans s’attaquer aux causes profondes des migrations subies, conséquence bien souvent des désordres suscités par l’Europe elle-même et sa domination politico-financière.

 

Une action vigoureuse est nécessaire d’un point de vue diplomatique et économique à l’échelle internationale, non seulement pour mettre fin aux régimes autoritaires mais aussi pour contribuer à rétablir des relations économiques et politiques plus équilibrées et plus justes entre les riches et les pauvres.

 

Le respect de la Déclaration universelle des droits de l’Homme doit ainsi nous replacer, en matière de migrations, dans le cadre des Nations Unies, comme c’est déjà le cas pour le climat, la finance, le commerce, afin de discuter et de négocier ces changements profonds qu’appelle une mondialisation assumée. Nous ne ferions ainsi que respecter la promesse de nos ainés, qui, au sortir des désastres de la première moitié du XXe siècle, adoptèrent cette Déclaration Universelle des droits de l’Homme, déterminés à imposer une vision et des règles pour construire un monde plus juste et donc tout simplement vivable pour chacun !

 

Nous ne supportons plus la lâcheté aux conséquences indicibles qui consiste à continuer de s’attaquer aux plus faibles, aux sans voix et sans défense que sont les migrants, en oubliant nos responsabilités, et nous voulons mettre fin au scandale effroyable des mort innocentes ! Nous ne voulons plus d’une planète où les pays les plus privilégiés offrent à leurs citoyens des possibilités de circulation quasiment sans limites, tandis que les trois quarts de l’humanité ne peuvent échapper à une forme d’assignation à résidence de fait.

 

Depuis plus de 60 ans, le mouvement Emmaüs pratique l’accueil inconditionnel. Avec et aux côtés des migrants nous expérimentons au quotidien toute la richesse des échanges pour peu qu’ils interviennent dans un cadre apaisé et dans le strict respect de la dignité humaine. Nous sommes déterminés à ce qu’ils ne puissent plus être des victimes du manque de vision et de l’égoïsme des Etats d’Europe et d’ailleurs. Seule une prise de conscience et un engagement massif de la société civile pourront contraindre nos responsables politiques à reconnaitre le fiasco de la course au tout répressif et à changer de logique et d’échelle pour appréhender la question migratoire! Un sursaut et une mobilisation de tous auxquels nous appelle courageusement la traversée de Maria et d’Alain.


 

Pour renforcer la portée du message politique de cette traversée, nous avons lancé une pétition en ligne http://article13-emmaus.wesign.it/fr . Nous savons que nous nageons à contre courant mais nous l’assumons. Tant les réactions nauséabondes sur le web que la manière dont le personnel politique s’engouffre dans la brèche du populisme le plus débridé, (cf notamment  les derniers coups d’éclat de Nadine Morano sur les migrants) ne font qu’attiser notre envie d’agir.

 

 

 

 

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