Billet de blog 5 nov. 2014

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.
Abonné·e de Mediapart

Pour en finir avec les «mécanismes d’enfermement des vivants»

Des chercheuses et des chercheurs impliqué(e)s dans la production de savoir sur les migrations refusent d'être complices des politiques migratoires italiennes et européennes menées depuis le naufrage près de l'île de Lampedusa en octobre 2013. Ils s'engagent à diffuser cet appel dans tous les lieux où ils interviennent et demandent à ce qu'il circule largement.

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Des chercheuses et des chercheurs impliqué(e)s dans la production de savoir sur les migrations refusent d'être complices des politiques migratoires italiennes et européennes menées depuis le naufrage près de l'île de Lampedusa en octobre 2013. Ils s'engagent à diffuser cet appel dans tous les lieux où ils interviennent et demandent à ce qu'il circule largement.


Jour après jour, nous recevons les bulletins d’information de cette étrange guerre qui se déroule en Méditerranée – combien de migrants ont été sauvés, combien sont morts depuis le début de Mare Nostrum, l’opération « militaire et humanitaire » déployée en Méditerranée par l’Etat italien en réponse au naufrage du 3 octobre 2013, quand l’île de Lampedusa a été littéralement submergée par les corps sans vie d’innombrables femmes, hommes et enfants. La statistique des morts : c’est sur cette base qu’on nous demande aujourd’hui de juger les politiques italiennes et européennes, qui sont mises en œuvre en notre nom. 

Mais des choix et des décisions qui ont présidé à ces politiques, rien n’est dit. 

Le choix de ne laisser d’autre solution que ces routes périlleuses à tous ceux qui, partout dans le monde, fuient les conflits ou les dictatures de leur pays d’origine, qui sont chassés par la crise économique mondiale, ou qui sont mus par le simple désir de voyager ;

Le choix de ne voir en eux que des « sujets à sauver » en mer, et donc d’en faire des « naufragés » auxquels seuls des bateaux militaires peuvent apporter le salut d’une survie « humanitaire » ;

La décision de continuer, y compris sur le théâtre des nombreuses guerres actuelles – dont nombre sont, directement ou indirectement, européennes – à gérer à distance les frontières de l’Europe par le filtre des visas d’entrée, tamis qui interdit de voyager en empruntant un moyen de transport normal, et oblige au contraire à entreprendre des voyages semés d’obstacles et de dangers ;

Le choix de ce mécanisme de filtrage, qui est à la base de l’exploitation du travail des migrants et de leur ghettoïsation en les transformant en « clandestins » ;

La décision de maintenir en vigueur le Règlement Dublin qui, dans la plupart des cas, impose que la demande d'asile soit examinée par les autorités du premier pays par lequel le demandeur a pénétré sur le territoire de l'UE, renvoyant ainsi les migrants d’une frontière à l’autre, ou ne les laissant passer que de manière aléatoire au gré des accords officieux entre pays ayant une frontière commune ; cela a été le cas, pendant des mois, pour les réfugiés syriens et érythréens, tout au long de leur voyage vers l’Europe du Nord depuis la gare de Milan. 

Bien sûr, du point de vue du droit international, il est légal que l’Italie et l’Union européenne décident de gérer ainsi tant leurs propres frontières que les migrants qui s’y présentent. Tout comme il est légal de déployer une force navale militaire en Méditerranée, dotée des moyens de contrôle technologique les plus sophistiqués – les mêmes que ceux qui sont utilisés sur les fronts de guerre –, pour sauver ceux et celles auxquels on impose de voyager comme des « naufragés ».

Pour l’Union européenne, c'est en toute légitimité l’opération Triton qui, à partir du mois de novembre, remplacera Mare Nostrum – son objectif ne sera plus de sauver, mais uniquement de contrôler. Tout aussi légitimes sont les opérations telles que « Mos Maiorum », qui se réclame des mœurs de nos ancêtres pour déployer dans chaque Etat de l’UE une chasse aux hommes, aux femmes et aux enfants en situation « irrégulière », au prétexte de repérer et démanteler les réseaux qui organisent les voyages « illégaux ». Des réseaux qui sont la conséquence directe de la décision politique de maintenir le système des visas d’entrée. 

Il est ainsi prouvé comment, en toute cohérence et en changeant les objectifs, on passe d’une opération « militaire et humanitaire » à une opération exclusivement militaire et policière. 

Ces dernières années, l’externalisation des frontières de l'UE a produit toute une nouvelle déclinaison de logiques coloniales, qui a contribué à créer une mobilité « choisie » et différenciée en fonction des exigences du capital et des États. Il s’agit là de réels choix politiques, même s’ils se dissimulent derrière des projets d'« accueil externalisé » ou d’« action humanitaire à distance » pour les personnes qui fuient les nombreux théâtres de guerre. 

Nous, chercheuses et chercheurs, impliqué.e.s d’une manière ou d’une autre dans la production de savoirs sur les phénomènes migratoires, refusons d’être complices de ces politiques et de leurs conséquences, que nous constatons chaque jour. Pour des millions de personnes, il n’existe désormais plus aucun espace de vie si ce n’est celui, naufragé, des eaux de la mer, des couloirs de renvoi sans fin d’un Etat européen à un autre, des grillages et des barbelés de Ceuta et Melilla, des hangars libyens où sont parqués les migrants qui attendent de tenter le « passage ».

Pour affirmer notre refus collectif, nous nous engageons à diffuser ce texte en le lisant au début de nos cours, dans les réunions des organes universitaires auxquels nous participons, dans les colloques où nous intervenons. 

Mais nous ne voulons pas simplement nous limiter à un appel. Nous demandons donc à tous nos collègues, à nos étudiants et à nos étudiantes, d’y adhérer et de le diffuser. Partout : à l’école et à l’université, dans tous les lieux où l’on étudie et ou l’on travaille, dans les assemblées, dans les séminaires, dans les réunions.

Enfin, nous voulons que le texte circule également ailleurs, dans les autres pays de l’UE et ailleurs : partout où l’on produit aujourd’hui du discours sur les migrations – tout particulièrement dans les universités et les lieux de recherche, puisque c’est là, aujourd’hui, que sont produits des savoirs trop souvent complices des mécanismes d’enfermement des vivants et des politiques de gouvernement de la mobilité humaine.

Premiers signataires : Roberto Beneduce, Giulia Borri, Paolo Cuttitta, Elena Fontanari, Filippo Furri, Glenda Garelli, Margherita Grazioli, Chiara Marchetti, Miguel Angel Mellino, Sandro Mezzadra, Irene Peano, Mimmo Perrotta, Lorenzo Pezzani, Barbara Pinelli, Cecilia Rubiolo, Devi Sacchetto, Alessandra Sciurba, Federica Sossi, Martina Tazzioli.

Pour signer en ligne

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Médias
Faux scoop du « Point » sur Garrido-Corbière : un « accident industriel » écrit d’avance
Alors que l’hebdo avait promis de faire son autocritique en publiant une enquête pour revenir sur ses fausses accusations visant le couple LFI, la direction l’a finalement enterrée. Sur la base de documents internes, Mediapart retrace les coulisses de ce fiasco, prédit deux mois avant par des salariés.
par David Perrotin et Antton Rouget
Journal
Lutte contre l’antisémitisme : angle mort de la gauche ?
Les militants de la gauche antiraciste ont-ils oublié l’antisémitisme ? Un essai questionne le rôle des gauches dans la lutte contre l’antisémitisme et plaide pour la convergence des combats. Débat dans « À l’air libre » entre son autrice, Illana Weizman, un militant antiraciste, Jonas Pardo, et le député insoumis Alexis Corbière.
par À l’air libre
Journal — Parlement
La loi sur les énergies renouvelables est-elle vertueuse ?
Alors que le projet de loi sur le développement de l’éolien et du solaire est en cours d’examen à l’Assemblée nationale, les macronistes savent qu’ils ont besoin de la gauche pour le faire adopter. Mediapart a réuni la députée insoumise Clémence Guetté et le député Renaissance Jean-Marc Zulesi pour éclaircir les points de blocage et les possibilités d’évolution.
par Pauline Graulle et Amélie Poinssot
Journal
Face au mur social, Macron choisit de foncer
Dans un contexte d’inflation record, de conflits sociaux dans les entreprises et d’état alarmant des services publics, le président de la République souhaite réformer les retraites dès le début de l’année 2023. Le climat social gronde mais l’exécutif mise sur une « résignation » de la rue.
par Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Une famille intégrée ou comment s'en débarrasser - Appel OQTF
6 décembre : appel de la décision de l'obligation de quitter le territoire devant le tribunal administratif de Clermont-Ferrand, décision que nous avons déjà chroniquée. Cette famille particulièrement intégrée doit rester ici. Voici quelques vérités fortes apportées par son avocate et un des responsable de RESF63, le jour même d'un « débat » sur la loi immigration à l'Assemblée Nationale !
par Georges-André
Billet de blog
Morts en Méditerrannée : plainte devant la CPI contre la violence institutionnelle
La plainte va soulever la question de la responsabilité de l'Italie, Malte, la commission européenne et l'agence Frontex dans le bilan catastrophique de plusieurs dizaines de milliers de noyés en Méditarrannée depuis 2014, au mépris du droit international et des droits humains. Questions sur la violence institutionnelle à rapprocher du projet de loi contre les migrants que dépose l'exécutif.
par Patrick Cahez
Billet de blog
Mineurs isolés à Paris : "C’est le moment d’agir, aidez-nous à quitter cette merde !"
Cela faisait depuis juin 2022 que des mineurs exilés isolés survivaient sous le pont Nelson Mandela, sur la rive droite des quais de Seine de la ville d’Ivry. En six mois, plus de 400 jeunes se sont retrouvés là-bas, faute d’autre solution. Ce matin, ils ont enfin été pris en charge, non sans peines et non sans luttes. Retour sur ces derniers jours de survie et de mobilisation.
par Emile Rabreau
Billet de blog
Loi Darmanin contre les étranger·e·s : danger pour tou·te·s !
Ce mardi 6 décembre a lieu à 17H00 un premier « débat » sur l'immigration à l'Assemblée nationale initié par Gérald Darmanin préparant une loi pour le 1er trimestre 2023. Avec la Marche des Solidarités et les Collectifs de Sans-Papiers, nous serons devant l'Assemblée à partir de 16H00 pour lancer la mobilisation contre ce projet. Argumentaire.
par Marche des Solidarités