Une histoire des violences (et de la police) à l'école

Au moment où le débat sur la légitimité de l'intervention de la police dans l'enceinte scolaire se développe, nous avons souhaité publier des extraits du livre Histoires vraies des violences à l'école (Francis Lec, Claude Lelièvre, Fayard, 2007), qui montre comment, depuis 1990, l'idée — fantasmée — d'un «sanctuaire scolaire» a régressé au profit d'une collaboration avec la police. 

Au moment où le débat sur la légitimité de l'intervention de la police dans l'enceinte scolaire se développe, nous avons souhaité publier des extraits du livre Histoires vraies des violences à l'école (Francis Lec, Claude Lelièvre, Fayard, 2007), qui montre comment, depuis 1990, l'idée — fantasmée — d'un «sanctuaire scolaire» a régressé au profit d'une collaboration avec la police.

 

«L'irruption soudaine — quelque peu surprenante si l'on y songe — de la violence à l'école sur la place publique (médiatique et politique) date d'octobre 1990. C'est en effet à ce moment-là que la presse se saisit des violences à l'école comme thème de réflexion et d'inquiétude, ne relevant plus simplement de l'ordre des faits divers.

Le journal Le Monde est d'ailleurs un bon exemple de cette mutation soudaine. Une série d'articles paraissent à la mi-octobre 1990 sur ce thème jusqu'alors inédit : «La violence dans les lycées de la banlieue parisienne. Les enseignants rompent la loi du silence» (15 octobre) ; «Incendie, agression...nouveaux incidents dans des établissements scolaires de la banlieue parisienne» (17 octobre) ; «L'insécurité dans les établissements... Plusieurs centaines de lycéens venus de la banlieue parisienne ont à nouveau manifesté aux abords de l'inspection académique de la Seine-Saint-Denis. A Paris, les élèves du lycée d'Argenteuil ont réclamé des postes de surveillants et d'agents d'entretien supplémentaires, dénonçant la saleté et l'insécurité qui règnent dans leur établissement» (18 octobre).

 

Le ministre alors en charge de l'éducation nationale — Lionel Jospin — se saisit immédiatement du problème, qui devient dès lors une question politique qui ne quittera plus la scène publique. A l'occasion des questions orales à l'Assemblée nationale du mercredi 17 octobre 1990, Lionel Jospin évoque les événements survenus dans plusieurs lycées de la région parisienne. «Nous souhaitons, dit-il, que les écoles demeurent à l'abri, qu'elles soient des lieux d'éducation et de savoir, où les jeunes soient le plus possible préservés des convulsions du monde extérieur (...). Au total, conclut-il, il ne faut ni sous-estimer les problèmes de violence ni les généraliser».

 

Une origine et une place réductrices dans la sphère politico-médiatique ?

 

En définitive, cette irruption soudaine en 1990 de la thématique de la violence scolaire sur la scène publique peut s'expliquer par le caractère inédit des manifestations des lycéens de banlieue contre « l'insécurité» de leurs établissements scolaires, et par l'ampleur extraordinaire du mouvement lycéen de l'automne 1990 — parti de la «périphérie» — qui va marquer les esprits.

 

Les mouvements étudiants ou lycéens s'étaient jusque là développés à partir des centres villes et des établissements les plus huppés comme la Sorbonne, l'ENS d'Ulm, ou les grands lycées parisiens (avec le plus souvent des mots d'ordre, dans les années post-soixante-huitardes, contre les différentes figures de la «répression»). C'est dire si cette inversion (la «périphérie» à l'initiative) et sur un thème inédit (pour la sécurité et l'ordre dans les établissements scolaires) fait sensation, en particulier dans le monde des médias. La thématique des violences à l'école développée dans la sphère politico-médiatique en restera très marquée, dans une équivalence : violence scolaire = établissements de la périphérie. Et la problématique publique des violences scolaires s'enkystera là-dessus (alors qu'il se peut fort bien que ce ne soit pourtant là que la partie émergée de l'iceberg).

 

Quoi qu'il en soit, comme le remarquent eux-mêmes les journalistes du Monde chargés de la rubrique éducation , «pour conjurer le sort, la mobilisation des pouvoirs publics est presque plus impressionnante que celle des lycéens. Ainsi, ce dimanche 21 octobre, Pierre Joxe (ministre de l'Intérieur) préside une réunion de travail consacrée à la violence chez les jeunes en milieu scolaire et extra-scolaire , à laquelle participent le directeur général de la police nationale, le préfet de la région Ile-de-France, le préfet de police de Paris, les préfets des sept départements de la région parisienne, ainsi que les principaux responsables des polices urbaines et un membre du cabinet du ministre de l'éducation nationale».

 

Dans ces conditions, on ne sera pas très étonné que c'est de novembre 1990 que l'on peut dater la première intervention ministérielle qui s'apparente aux « plans contre la violence à l'école» qui vont dès lors se succéder. La circulaire du 15 novembre 1990, signée Lionel Jospin, crée les «comités d'environnement social» chargés par le ministère de l'Education nationale de lutter contre la toxicomanie et les conduites à risque. Et la première circulaire inter-ministérielle (Education nationale et Justice) du 8 octobre 1991 précise que la familiarisation des personnels des établissements scolaires avec le fonctionnement des juridictions «est également une façon de lutter contre le sentiment d'insécurité et un moyen de prévention de la petite délinquance».

 

Le premier «plan» Lang : un rapprochement école-police

 

Le premier «plan» d'envergure contre la violence à l'école date de 1992. La circulaire du 27 mai 1992 signée par Jack Lang (ministre de l'Education nationale, qui vient juste de succéder à Lionel Jospin) et par Paul Quilès (ministre de l'Intérieur) met en place pour la première fois dans l'histoire de l'école française une coopération éducation-police.

 

Des groupes de suivi départementaux sont créés «autour du préfet et de l'inspecteur d'académie avec des représentants des services de la justice, de la police et de la gendarmerie». Ces groupes départementaux doivent trouver des relais dans des groupes locaux de sécurité (GLAS) et des groupes opérationnels d'établissement (GOP). Ils doivent être installés dans les zones d'éducation prioritaires (ZEP) et les communes difficiles. Composés des responsables de chaque ZEP, de la police, de la justice, des éducateurs sociaux et des représentants des élus locaux, ils ont pour ambition — dans le cadre de leur secteur territorial — «d'assurer la sécurité dans les établissements et leurs abords par la réalisation d'un diagnostic de sécurité et d'un plan d'action concret». Un correspondant local au niveau de la ZEP ou de l'établissement est implanté dans chaque commissariat.

 

En succédant à Lionel Jospin, Jack Lang avait d'abord dû gérer dans l'urgence une situation tendue par les projets de réforme du lycée et de l'université de son prédécesseur. Il y a donc lieu de noter que la première initiative en propre du nouveau ministre de l'Education nationale concerne la nouvelle thématique publique de la violence à l'école. Selon Jack Lang, il ne s'agit pas moins que de «redonner le moral aux enseignants» et de «rétablir la sécurité et la sérénité» dans les collèges et les lycées.

 

Bayrou. Un retour au «sanctuaire scolaire» ?

 

Pour François Bayrou, le successeur de Jack Lang au ministère de l'Education nationale dans le nouveau gouvernement Balladur , l'école doit redevenir un «sanctuaire» (même si cela laisse quelque peu rêveur lorsque l'on connaît d'un peu près l'histoire effective des établissements scolaires...).

 

En mai 1993, devant les parents d'élèves affiliés à la PEEP réunis en congrès, François Bayrou déclare : «L'école doit être un sanctuaire et cela doit se matérialiser, afin que les enfants se sentent à l'abri des menaces du monde qui les entoure». Au début de l'année 1996, il retrouve les mêmes accents à l'Assemblée nationale : «La violence à l'école n'est pas la violence de l'école ; elle est le reflet de la société. Pendant des décennies, on a plaidé pour une école ouverte qui ne soit plus un sanctuaire, pour que la cité pénètre à l'école. Il faut prendre une position inverse, travailler à resanctuariser l'école». Et le soir même de ce discours du 5 février 1996, il préconise sur TF 1 l'installation de clôtures autour des établissements (une mesure qui dépend en fait des collectivité territoriales) avant de se prononcer pour la restauration d'un article de la loi anti-casseurs datant du début des années 70, «le seul moyen juridique de s'opposer à l'entrée d'élèves extérieurs dans l'établissement».

 

Il est vrai que l'année 1996 connaît l'apogée de l'attention médiatique sur la violence à l'école. Selon les travaux d'un chercheur de l'université de Paris X — Mohamed Darmane — le fait divers scolaire ne donnait lieu dans les années quatre-vingt qu'à une demi-douzaine de dépêches publiées tous les ans par l'Agence France Presse. Un basculement s'est produit au cours de la première moitié des années 1990, et l'on atteint le record de 315 dépêches en 1996. Les chaînes de télévision s'emparent particulièrement de ce sujet cette année là : de 16 en 1995, le nombre de reportages diffusés par l'ensemble des chaînes passe à 150.

 

Une table ronde sur le thème de «la violence à l'école» a lieu à Matignon le 20 février 1996 en présence du Premier ministre Alain Juppé entouré de cinq ministres (François Bayrou, ministre de l'Education nationale ; Jean-Louis Debré, ministre de l'Intérieur ; Jacques Toubon, ministre de la Justice ; Jean-Claude Gaudin, ministre de la Ville ; Eric Raoult, chargé de l'Intégration).

François Bayrou est ainsi amené à annoncer, un an après son premier plan de lutte contre la violence du 23 mars 1995, un deuxième plan de lutte (assez semblable au premier qui, il est vrai, n'était guère passé dans les faits) agrémenté de quelques nouveautés. L'instruction civique doit être «revitalisée» ; un local de «médiation» doit être, autant que possible, créé dans les établissements pour faciliter le dialogue entre parents, enseignants et élèves ; la protection juridique des personnels doit être renforcée, notamment grâce à la signature d'une convention avec la MAIF destinée à accélérer le dédommagement des préjudices subis par les personnels ; 2200 appelés du contingent supplémentaires doivent être affectés dans les établissements sensibles ; l'intrusion dans les établissements scolaires doit être désormais sanctionnée par une contravention (le gouvernement a préféré cette solution au délit, juridiquement plus lourd), les collectivités territoriales seront sollicitées pour clôturer davantage les établissements.

Par ailleurs une circulaire commune éducation-justice-police préconise le signalement systématique des faits délictueux , la multiplication des actions de prévention et de formation Elle recommande la constitution de «groupes académiques techniques d'accompagnement» (procureur, chefs d'établissement, services de police, services sociaux). Elle préconise la création de «classes-relais» avec la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Cette dernière mesure est sans aucun doute «la plus neuve et la plus originale», comme le remarque la journaliste spécialisée du «Monde» qui ajoute : «au total, un catalogue de mesures ayant un air de déjà vu ; le décalque parfait de celui annoncé l'an dernier, mais dont il est impossible a priori de mesurer l'efficacité».

 

Chirac. La violence scolaire devient une affaire d'Etat

 

Au conseil des ministres du 20 mars 1996, le ministre de l'Education nationale François Bayrou présente en une dizaine de minutes son plan de lutte contre la violence à l'école. Evènement rare dans un conseil des ministres (qui est dans les faits le plus souvent une simple chambre d'enregistrement), le président de la République Jacques Chirac prend immédiatement la parole pendant un long quart d'heure. Il déclare qu'il ne veut pas « d'un énième plan non suivi d'effet» et il assure qu'il y sera «personnellement attentif». Il indique qu'il faut aller «plus loin, pour avoir dans les établissements difficiles des équipes pédagogiques stables», qu'il attend «des propositions sur des avantages en termes de carrière pour les enseignants qui tenteraient l'expérience sur plusieurs années». Il insiste enfin sur le partenariat entre les différentes administrations et invite les chefs d'établissements à «travailler avec le commissaire et le juge pour enfants du lieu» en soulignant même que «la police, dans certains cas, doit pouvoir entrer à l'école».

Les propos du Chef de l'Etat sont rendus publics et connaissent un grand retentissement médiatique. On peut penser que le redoublement d'attention de la presse envers les problèmes de la violence à l'école au début de l'année 1996 a été l'un des éléments qui ont amené le président de la République Jacques Chirac à intervenir directement, et à le faire savoir. Et cette implication du Chef de l'Etat polarise davantage encore le champ public (médiatique et politique) sur cette question.

La violence à l'école est désormais une «affaire d'Etat» et doit être traitée comme telle. Lors de ses vœux de Nouvel an à la télévision pour l'année 1997, le président de la République Jacques Chirac insiste : «La délinquance, la violence, notamment dans certains quartiers difficiles, ne doivent pas être tolérées, quelles qu'en soient les causes. La violence à l'école est peut-être la pire, car elle porte atteinte à la vocation même de l'école de la République : instruire et éduquer. Parents, enseignants, élèves et pouvoirs publics ont commencé à travailler ensemble pour faire reculer cette violence. Il faut poursuivre dans cette voie».

 

Une attention toute particulière du gouvernement Jospin

 

Mais au printemps 1997 Jacques Chirac dissout l'Assemblée nationale, et les élections législatives qui suivent ne sont pas favorables à la majorité présidentielle. Un nouveau Premier ministre, Lionel Jospin, est nommé qui s'appuie sur une majorité de gauche «plurielle». Dans sa Déclaration de politique générale à l'Assemblée nationale du 20 juin 1997, la violence à l'école figure en bonne place, d'autant plus remarquable qu'elle est inhabituelle. En effet, cette question est déconnectée du passage du discours qui traite de l'école («le berceau de la République») et de ses missions «d'instruction, d'apprentissage des valeurs républicaines, d'instruction civique et de morale civique», pour se retrouver en plein milieu des mesures à prendre pour restaurer la sécurité : «Assurer la sécurité est un autre devoir primordial de l'Etat. La sécurité, garante de la liberté, est un droit fondamental de la personne humaine. L'insécurité menace d'abord les plus faibles et les plus démunis d'entre nous. Nous devons tout particulièrement la sécurité à nos enfants, notamment dans les établissements scolaires. Un plan spécial contre la violence sera mis en place dès la rentrée prochaine».

Effectivement, un nouveau plan est annoncé le 5 novembre 1997 (le troisième en trois ans). Sept ministres sont présents lors de sa présentation à la presse afin de bien marquer l'engagement du gouvernement. Outre les deux ministres concernés au premier chef (Claude Allègre, ministre de l'Education nationale ; et Ségolène Royal, ministre déléguée chargée de l'enseignement scolaire), ce plan a mobilisé Jean-Pierre Chevènement (ministre de l'Intérieur), Elisabeth Guigou (ministre de la Justice), Alain Richard (ministre de la Défense), Catherine Trautmann (ministre de la Culture et de la Communication) et Marie-George Buffet (ministre de la Jeunesse et des Sports).

Le nouveau plan diffère des précédents sur deux points au moins : il concentre les efforts sur neuf zones expérimentales pour en finir, est-il dit, avec «le saupoudrage des moyens qui a montré ses limites» ; il change d'échelle quantitative en passant de quelque deux mille appelés (comme dans le plan Bayrou de 1996) à plus de 25000 emplois nouveaux (pour l'essentiel des emplois-jeunes du ministère de l'Education), auxquels doivent s'ajouter ceux du ministère de l'Intérieur, soit plus de 8000 «adjoints de sécurité» qui doivent être recrutés avant la fin de l'année. Leur fonction est «d'apporter une aide à la sortie des établissements», selon le partage des tâches évoqué par Claude Allègre : « Je me charge du problème de la violence à l'intérieur de l'école et Jean-Pierre Chevènement de l'extérieur». Enfin la coopération entre l'éducation nationale, la justice, la police et la gendarmerie (lancée par Lionel Jospin en 1990 et surtout par Jack Lang en 1992 alors qu'ils étaient ministres de l'Education nationale) est renforcée par le truchement des «contrats locaux de sécurité» (élaborés conjointement par le préfet, le procureur de la République et le maire, en association avec les différents échelons de l'Education nationale).

 

Un vif débat au sein du gouvernement socialiste

 

Le ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, considère qu'il faut en finir avec « la présomption d'irresponsabilité» des délinquants mineurs, afin de «dissiper la conviction ancrée dans les esprits, tant des professionnels que du grand public, que le mineur est irresponsable». Pourtant, selon l'ordonnance de 1945 toujours en vigueur, les mineurs sont considérés comme responsables de leurs actes puisqu'ils peuvent faire l'objet, dès treize ans, d'une condamnation pénale. Ils bénéficient simplement d'«une excuse atténuante de minorité» qui leur permet de ne se voir infliger que la moitié de la peine prévue pour les majeurs. Depuis la réforme de 1987, la détention provisoire des mineurs de treize à seize ans est toujours autorisée (uniquement en cas de crime, pour une durée maximale de six mois renouvelable une fois), mais les mineurs de moins de treize ans ne peuvent plus être placés en détention provisoire. Des membres influents de l'entourage du ministre remettent en question cette interdiction.

Jean-Pierre Chevènement se prononce également pour l'exclusion définitive des mineurs qui perturbent la vie scolaire, et l'instauration d'internats réservés aux jeunes les plus difficiles. Enfin il affirme que «l'expérience de la suspension des allocations familiales en cas de déscolarisation d'un mineur de seize ans est des plus instructives : il n'est pas rare que les parents retrouvent toute leur autorité sur leur progéniture dès l'application de la mesure».

La ministre de la Justice Elisabeth Guigou estime, elle, que les principes de l'ordonnance de 1945 «n'ont pas vieilli» et qu'il convient de rejeter «les solutions miracles, ces bonnes idées sommaires souvent caricaturales». Dans un colloque tenu le 30 avril 1998, elle affirme : «le problème n'est pas une énième modification des textes législatifs ; le problème est celui de l'application des textes, et leur application sur le terrain». Par ailleurs, approuvée par Martine Aubry (ministre des Affaires sociales), elle se déclare fermement opposée à toute possibilité de mise sous tutelle des prestations familiales.

Jean-Pierre Chevènement reçoit le soutien quelque peu inattendu de la ministre déléguée chargée de l'enseignement scolaire, Ségolène Royal. Dans une note adressée le 12 mai 1998 au cabinet du Premier ministre, elle prend «acte de la position du ministre de l'Intérieur sollicitant la modification de l'ordonnance de 1945» et conclut : «même si le terme de présomption d'irresponsabilité des mineurs peut paraître excessif, l'insuffisance de la loi pénale concernant les mineurs de treize à seize ans ne peut être éludée (leur détention provisoire est impossible pour tous les délits)».

 

Le débat rebondit dans les milieux intellectuels de gauche

 

Quelques mois plus tard, deux intellectuels proches de Jean-Pierre Chevènement (Régis Debray et Max Gallo), auxquels se sont joints deux intellectuels de la revue «Esprit» (Olivier Mongin et Paul Thibaud) et deux intellectuels du «Nouvel Observateur» (Mona Ozouf et Jacques Julliard) plus quelques autres (Blandine Kriegel et Anicet Le Pors), s'accordent pour publier solennellement dans «Le Monde» du 4 septembre 1998 un texte commun : «Républicains n'ayons plus peur [...] . Si la demande de règles et de valeurs n'est pas satisfaite par les républicains, elle le sera tôt ou tard par les adeptes de la tribu. Et ce ne sera plus la loi égale pour tous, mais l'ordre des forts doublé d'ordre moral [...]. C'est en tendant vers une tolérance zéro face à la petite incivilité qu'on pourra demain remédier à l'incivisme en grand. La «violence à l'école» commence au tutoiement du professeur, à l'usage du baladeur sous les préaux et à la tenue délibérément provocante des élèves en cours, filles et garçons [...]. Responsabiliser les mineurs en abaissant l'âge de la responsabilité pénale de dix-huit à seize — car, à l'heure où on peut faire le guet à dix ans, voler une voiture à treize et tuer à seize, « l'excuse obligatoire de minorité « et « l'excuse atténuante de minorité facultative «, qui garantissent trop souvent l'impunité des jeunes délinquants, vident de sens les procédures. Responsabiliser les élèves dans les lycées et collèges en rétablissant partout l'ABC de la discipline et un minimum d'encadrement [...]. Ceux qui sauront conjuguer les nécessités du retour à la loi avec les exigences du progrès social auront gagné pour longtemps la bataille civique».

Et un mois plus tard, en réponse à leurs détracteurs, ils affirment ce qui donne sens à leur intervention : «notre seule témérité aura été de remettre en cause la répartition un peu trop fonctionnelle qui veut que la sécurité individuelle soit la chasse gardée de la droite, et la sécurité sociale celle de la gauche».

 

Le plan Allègre-Royal

 

En janvier 2000, la deuxième phase du plan Allègre-Royal est mise en place, après un bilan de la première phase évaluée dans les neuf sites «expérimentaux» par deux universitaires (Eric Debarbieux et Yves Montoya), deux ans après son lancement. Leur évaluation est pour le moins contrastée. En effet, s'il apparaît que l'académie de Marseille et dans une moindre mesure celle de Lille enregistrent une diminution des actes de violence, Paris et sa banlieue «continuent à se dégrader de manière sensible». Selon les deux universitaires, ces écarts entre académies sont liés à la plus ou moins forte «stabilité des équipes éducatives, élément primordial dans la lutte contre la violence». Or le turn-over des éducateurs, des enseignants notamment, est particulièrement important dans la région parisienne.

Par ailleurs, Eric Debarbieux et Yves Montoya soulèvent «le problème préoccupant de la justice scolaire» : «la gestion des sanctions est souvent faite de manière approximative et l'absence de textes génère un fort malaise [...]. Faire la loi ne peut être le fait du prince». Dans les établissements évalués, seulement 18% des collégiens trouvent justes les punitions pratiquées.

Parmi les mesures annoncées le 27 janvier 2000 par le ministre de l'Education nationale Claude Allègre accompagné de Ségolène Royal (ministre déléguée chargée de l'enseignement scolaire) et de Claude Bartolone (ministre délégué à la Ville) figurent précisément en bonne place, et c'est une nouveauté, les «principes généraux du droit» qui s'appliquent à l'école : légalité des sanctions et des procédures (qui doivent être inscrites dans un règlement intérieur applicable à tous), principe du contradictoire (l'élève doit pouvoir se défendre), proportionnalité et individualisation des sanctions. Pour la première fois, une échelle des punitions scolaires est définie. Il s'agit d'une véritable refonte des textes réglementaires, qui doivent entrer en vigueur à la rentrée 2001-2002 .

 

Le plan et l'innovation Jack Lang

 

Au printemps 2001, Jack Lang — qui a succédé à Claude Allègre — annonce lui aussi un nouveau plan contre la violence à l'école. La principale innovation est qu'une «action pilote et dérogatoire» sera engagée dès la rentrée suivante dans une centaine de collèges sensibles d'Ile-de-France, afin d'encourager les personnels enseignants et administratifs à rester dans le même poste pendant quelques années au moins. Depuis plus de quinze ans, les experts de la violence à l'école soulignaient que la stabilité des personnels de direction et d'équipes enseignantes constituait une condition essentielle de la maîtrise de la forte violence dans les établissements scolaires. Il est donc enfin décidé de donner certains avantages de carrière et de mobilité ultérieure à ceux qui s'engageront dans certains établissements sensibles pour au moins une durée de quatre ans.

 

Les dispositions des trois ministres de la deuxième présidence chiraquienne

 

A peine installé dans le ministère de l'Education nationale, Luc Ferry déclare le 20 mai 2002 qu'il est pour une «tolérance zéro» en matière de violence scolaire. Et, fin novembre 2002, Xavier Darcos (son ministre délégué adjoint) se prononce pour un ferme retour à «l' école sanctuaire».

Deux mois à peine après son installation au même ministère, François Fillon proclame le 26 mai 2004 que «l'autorité doit être au cœur de l'école». Fin octobre 2004 «la punition collective est de retour» ; et les ministères de l'Intérieur et de l'Education nationale signent un protocole instaurant un gendarme ou un policier «correspondant» pour chaque établissement sensible.

Gilles de Robien, le dernier ministre de l'Education nationale de la période, signe à son tour en août 2006 avec Nicolas Sarkozy (ministre de l'Intérieur) et Pascal Clément (ministre de la Justice) une circulaire interministérielle de «prévention et lutte contre la violence en milieu scolaire». Il s'agit, selon le ministre, de «quatre grandes mesures nouvelles : la collaboration entre les services de l'Etat et les collectivités territoriales sera fortement renforcée ; les chefs d'établissements auront des rapports plus étroits avec les autorités judiciaires ; la prise en charge des victimes sera améliorée ; les liens des établissements avec la police et la gendarmerie seront renforcés».

 

Propos de campagne présidentielle

 

La question de la violence à l'école est très présente — et plus que jamais — durant la longue campagne de l'élection présidentielle de 2007.

Dès février 2006, Nicolas Sarkozy s'empare de ce thème et le développe longuement en appelant à la «mobilisation» : «Nous ne nous sommes pas mobilisés encore, comme si dénoncer ces violences contribuait à les répandre. Et comme si lutter contre elles revenait à faire leur publicité. Alors que c'est exactement le contraire. On ne peut combattre ces problèmes qu'en admettant leur réalité d'abord [...]. Oui, il y a des élèves qui commettent des actes inacceptables à l'intérieur de l'école. Et parce que ce sont des adolescents, parfois même des enfants, c'est une raison de plus pour réagir, c'est à dire pour protéger leurs victimes souvent aussi jeunes qu'elles, mais aussi pour les protéger contre eux- mêmes».

Lors de la convention sur l'éducation tenue par l'UMP le 22 février 2006, Nicolas Sarkozy conclut que les établissements doivent «redevenir des espaces préservés contre la violence» . «Chaque enfant qui pose des problèmes de comportement doit recevoir une réponse adaptée qui dépend bien sûr de la nature de ses difficultés : cela va de l'aide à la parentalité jusqu'à la sanction d'exclusion, en passant par la mise sous tutelle des allocations familiales, un meilleur suivi de la famille dans le cadre du secret partagé, ou encore une classe relais».

Et, comme il l'avait déjà fait dès janvier 2004, Nicolas Sarkozy appelle de façon réitérée à l'installation permanente de policiers dans les établissements qui en feraient la demande.

 

François Bayrou se démarque très tôt de lui, dès la clôture du colloque sur l'éducation organisé par l'UDF le 11 mars 2006 : «retrouver un collège paisible, cela ne se fera pas avec des policiers dans les établissements scolaires, car si nous acceptons l'idée que la loi de l'école est la même que celle de la rue, alors l'école a perdu. Les valeurs de la rue, c'est trop souvent — hélas ! — la loi du plus fort. Et la police est là pour imposer la force de la loi aux caïds qui veulent prendre le dessus. Les valeurs de l'école ce n'est pas la loi du plus fort, c'est la loi du respect, le respect du savoir, le respect de l'éducation, et le respect de l'autre. Si l'on veut sauver l'école, il faut défendre son système de valeurs ! C'est l'autorité du professeur et du surveillant qu'il faut reconstruire».

Et, lors de son passage sur France II le 13 février 2007, François Bayrou répond à une question sur les violences des élèves que «la poignée d'entre eux qui déstabilisent certains établissements doivent être placés dans des établissements spécialisés où ils seront encadrés par des éducateurs chargés de leur redonner des repères», tout en réitérant sa ferme opposition à l'entrée de policiers à l'école comme le veut Nicolas Sarkozy : «une erreur de la pensée, car la loi de l'école ce sont les enseignants et les éducateurs ; si on met des policiers à l'école, c'est la défaite de l'éducation et ce sera la loi du plus fort».

 

Ségolène Royal dispose, elle aussi, d'un principe ordonnateur — «l'ordre juste» — qu'elle décline explicitement dans le domaine scolaire : «A l'école également, c'est de juste autorité qu'on a besoin. Ni de laxisme ni d'autoritarisme mais de missions clairement refondées, sans confusion des rôles, de règles justes qui s'imposent aux adultes comme aux élèves, de preuves données que l'échec scolaire n'est pas une fatalité, que le travail, l'effort, le mérite sont récompensés et chacun individuellement épaulé pour qu'aucun élève ne vive sa scolarité comme un ennui ou une souffrance. Cette autorité là, appuyée sur un ordre scolaire vécu par tous comme juste, est la meilleure prévention des violences à l'école et des ressentiments qui explosent à l'improviste. Plutôt que des policiers dans les établissements, on doit constater l'importance, pour réussir, d'équipes pédagogiques soudées et motivées, au clair sur leur projet et cohérentes dans leurs relations avec les élèves».

Par ailleurs, Ségolène Royal fait quelques propositions qui créent la surprise car elles sont plutôt iconoclastes à gauche, bien qu'elles soient dans la ligne qui l'avait conduite à soutenir Jean-Pierre Chevènement lors du débat sur la violence des jeunes qui avait eu lieu au sein du gouvernement Jospin.

Fin mai 2006, à Bondy en Seine-Saint-Denis, elle estime qu' «il faut épauler les familles et, quand les incivilités se multiplient, obliger les parents à faire des stages dans des écoles de parents, et ne pas hésiter à décider des mises sous tutelle des allocations familiales dans une logique éducative de réinsertion». Elle envisage l'institution de «tuteurs-éducateurs, c'est à dire qu'il y ait dans certaines classes deux adultes au lieu d'un : l'enseignant qui transmet le savoir et un adulte qui établit la discipline». Elle propose de «retirer des collèges les élèves qui y font la loi et qui pourrissent la totalité d'un établissement scolaire» et leur «placement d'office dans des internats-relais de proximité». Quant aux adolescents délinquants de plus de 16 ans (hors obligation scolaire), elle préconise de les placer dans des «systèmes d'encadrement à dimension militaire, avec des actions humanitaires». En dépit de la polémique suscitée en particulier par cette dernière mesure, Ségolène Royal tient bon et cette préconisation figure en bonne place parmi les «cent propositions» de son «pacte présidentiel» qu'elle présente à Villepinte le 12 février 2007 : «développer des centres éducatifs renforcés, si besoin avec un encadrement militaire».

 

Lors de leur débat commun du 28 avril, durant l'entre deux tours, François Bayrou et Ségolène Royal reviennent sur la question des violences scolaires et de la délinquance des jeunes, signe de l'importance qu'ils lui accordent. Ségolène Royal insiste sur la nécessité d'une réponse rapide et adéquate lors du premier acte commis : «La Justice manque cruellement de moyens et de solutions pour les jeunes délinquants au premier acte de délinquance. Or un jeune qui n'est pas puni au premier acte est un jeune qui récidive. Les centres n'ont pas été créés et l'on est très faible dans le domaine de la réparation ou du travail d'intérêt général. Le tout premier acte de délinquance doit déboucher sur une sanction appropriée». François Bayrou déclare que, dans ce domaine, sa vision est proche de celle de Ségolène Royal : «Je suis d'accord pour que l'on impose des alternatives à la prison dès la première sanction. Il faut trouver des moyens de réparer, des travaux d'intérêt général ; mais en tout cas, quand quelqu'un fait une bêtise, il doit payer par son travail. Ce n'est pas le multirécidiviste que l'on rattrapera, hélas, il est entré dans un engrenage pour longtemps, mais le primo délinquant : celui qui a pour la première fois fait une grosse bêtise doit s'en souvenir». Et François Bayrou conclut : «Il faut de la sanction précoce quand il y a des bêtises ; il faut de la prévention et du soutien aux familles. Tout cela forme un ensemble cohérent très difficile à mettre en place et très compliqué. Cela demande un effort soutenu de très longues années. C'est le type de sujet sur lequel je suis sûr qu'on n'avancera pas s'il n'y a pas une entente possible qui dépasse de beaucoup les oppositions politiques habituelles. Cela fait des décennies que l'on échoue sur ce sujet ; on sera bien obligé de s'y mettre tous ensemble».

 

Que de plans ! Mais pour quoi faire ?

 

En quinze ans, de 1992 à 2006, pas moins de huit plans ou dispositifs ministériels de lutte contre les violences scolaires ont été annoncés (les deux plans Bayrou et le plan Allègre, encadrés par les deux plans Lang) suivis par les trois interventions des trois ministres de l'Education nationale qui se sont succédé sous la deuxième présidence de Jacques Chirac. Quand on sait quel peut être le tempo des évolutions réelles dans le système scolaire, cela laisse dubitatif quant à une articulation possible avec le tempo ultrarapide des successions ininterrompues de ces «plans» ministériels, et très sceptique quant à la possibilité de leurs mises en place réelles (d'autant que leur continuité est loin d'être évidente).

In fine, le sentiment qui ne peut manquer de dominer, c'est que les effets d'annonces ministérielles l'ont emporté jusqu'ici sur la mise en œuvre effective de mesures permettant de contenir durablement le phénomène de la violence à l'école et de maîtriser au mieux ses conséquences.

On peut prendre ainsi la mesure des effets de la récente mais forte présence de la thématique des violences scolaires dans la sphère «politico-médiatique», à savoir une focalisation particulière et un traitement très particulier qui doivent être situés, pour être pleinement compris, dans le contexte plus général de la crise actuelle du politique telle que l'a clairement mise au jour le sociologue Roger Sue : «La focalisation du discours politique sur la sécurité ou l'insécurité présente en effet de nombreux avantages pour une classe politique en perte de vitesse. Comme on est par définition dans l'émotionnel ou le compassionnel qui rendent très bien à l'image, cela coupe court à tout débat rationnel sur le sujet et à tout regard critique [...]. La question de la violence recentre l'action politique sur ses grandes fonctions régaliennes de police et de justice pour mieux masquer ses déficits ou son impuissance dans les autres domaines [...]. Mais la force de persuasion du discours politique sur l'insécurité ne serait pas aussi efficace sans l'appui des grands médias qui ne l'ont pas seulement relayé, mais aussi amplifié. On assiste sur ce thème à une sorte de collusion idéale entre le politique et le médiatique [...]. Avec la violence, on peut disposer d'images percutantes, jouer sur la corde sensible, faciliter l'identification aux victimes et rassembler un vaste public. Les grands médias qui font l'actualité et la «dictent» aux autres ne s'en privent pas. La rubrique «faits divers», autrefois reléguée en fin de journal, fournit désormais l'entrée ou le plat du jour. Formidable caisse de résonance du discours sécuritaire, au point qu'on ne sait plus très bien qui, du politique ou du médiatique, est à la manœuvre».

 

Pour ce qui concerne précisément les violences à l'école, les annonces réitérées de «plans» ministériels s'inscrivent également dans la réaffirmation ébranlée mais non moins pour cela réitérée (au contraire...) de la présence (sinon de la puissance) du «pouvoir central», selon la symbolique particulièrement forte — pour des raisons historiques — d'une Education nationale ayant été fortement centralisée.

Dans le contexte de la succession accélérée des différents «plans» de lutte contre la violence à l'école, on peut se douter que la croyance imaginée d'une toute-puissance ministérielle se retourne en son contraire : elle aboutit de fait à une impression d'incapacité propice à toutes les surenchères ou à un sentiment d'impuissance finalement délétère.»

 

 

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