Thiaroye: un procès en révision s'impose

Après le discours de François Hollande au cimetière de Thiaroye (Sénégal), en « réparation d'une injustice » comme l'a reconnu le président, l'historienne Armelle Mabon réclame un procès en révision pour les tirailleurs massacrés en 1944 « pour un crime et un délit qu'ils n'avaient pas commis ».

Après le discours de François Hollande au cimetière de Thiaroye (Sénégal), en « réparation d'une injustice » comme l'a reconnu le président, l'historienne Armelle Mabon réclame un procès en révision pour les tirailleurs massacrés en 1944 « pour un crime et un délit qu'ils n'avaient pas commis ».


  

Le 30 novembre 2014, en marge du sommet de la Francophonie, le président de la République française, François Hollande, s'est rendu avec Macky Sall, président de la République sénégalaise, au cimetière de Thiaroye, proche de Dakar, lieu symbolique permettant d'honorer la mémoire des victimes du massacre perpétré le 1er décembre 1944.

La France commence à reconnaître les faits et les mensonges. Le début du discours du président Hollande, avec des mots très forts comme « réparation d'une injustice », « épouvantables, insupportables », était porteurs d'espoir. Mais, au final, le président n'a pas osé nommer le plus ignoble ni annoncer la nécessité d'un procès en révision afin d'innocenter ceux qui ont été condamnés pour un crime et une désobéissance qu'ils n'avaient pas commis.

Je tiens à faire un rectificatif, car il y a eu 34 condamnés et non 48, les peines allant de un à dix ans de prison avec, pour ceux qui furent considérés comme les meneurs de la prétendue « mutinerie », dégradation militaire et interdiction de territoire. D'autre part – et je l'ai signalé à plusieurs reprises – je souligne que l'intégralité des archives n'a pas été remise au Sénégal mais seulement les archives conservées au Service historique de la Défense (SHD). Or, il est impossible de comprendre Thiaroye sans les autres documents conservés notamment aux Archives nationales de l'outre-mer (Anom) et au Dépôt central d'archives de la justice militaire.

Depuis ce 30 novembre 2014, nous ne pourrons plus jamais dire qu'il y a eu 35 victimes. Cependant le président a préféré conserver ce chiffre de 35 morts sur place et un certain nombre de ces ex-prisonniers de guerre sont décédés des suites de leurs blessures, pour un bilan global pouvant dépasser les 70 morts. Ce chiffre de 70 morts est désormais relayé dans la presse. J'en suis en quelque sorte fautive car j'ai effectivement remarqué et écrit dans la synthèse de mes recherches que, dans son rapport déposé aux archives du SHD, le général Dagnan avait mentionné 24 morts et 46 décédés des suites de leurs blessures, mais j'ai indiqué également que ce même rapport trouvé aux ANOM ne faisait état que de 35 morts. Seule la liste nominative des ex-prisonniers de guerre présents sur le navire britannique le Circassia comparée à la liste des rapatriés survivants du massacre de Thiaroye permettra de donner un nombre exact et un nom à chaque victime.

Un recoupement des différents documents écrits avant le massacre et trouvés dans les archives, y compris celles du Royaume-Uni, indique plus de 1 600 hommes embarqués alors que le chiffre officiel des tirailleurs débarquant à Dakar donné après le massacre varie entre 1 200 et 1 300.

Aucun historien ne peut passer outre, ou détourner le regard, quand il tombe sur des sources qui annoncent des chiffres aussi discordants. Cette question doit trouver une réponse. Ce n'est pas impossible. Il a fallu certainement aux trésoriers justifier le paiement du quart des soldes avec des pièces comptables. On ne mesure jamais mieux le volume d'un effectif que quand on le paye ou le nourrit. Un rôle d'embarquement a certainement été établi, ne serait-ce que pour la quantité de nourriture nécessaire à la traversée sur le Circassia. On n'entre et on ne sort pas d'un bateau sans être compté. Il y a des pièces déchargeant la responsabilité de l'équipage après la remise des hommes et justifiant le paiement ultérieur du voyage par une administration ; ce navire ne transportait pas du bétail. Avant l'escale à Casablanca, les autorités ont dû s'enquérir du nombre de couchages à mettre en place pour héberger ces hommes. Cela a un coût, de même que pour la nourriture. À Thiaroye aussi, le nombre exact de tirailleurs a dû être télégraphié, pour que soient mises en état les baraques destinées à l'hébergement, tandis que le dispositif d'alimentation a dû être adapté à l'effectif rationnaire attendu. Il faut retrouver ces éléments de preuve. Les documents se scindent entre l'avant et l'après massacre et au vu de l'ensemble des pièces, les chiffres donnés avant le massacre semblent moins contestables. L'historien doit s'employer à donner de la réalité à cette hypothèse de la diminution du nombre de rapatriés pour camoufler le chiffre exact des victimes.

Pour la première fois, la France a reconnu que ces ex-prisonniers de guerre ont réclamé leurs justes droits et notamment les rappels de solde qu'ils devaient percevoir à la caserne de Thiaroye avant leur démobilisation. Le ministre des Colonies cité par le président Hollande n'a pas promis que la situation des ex-prisonniers de guerre serait régularisée quand ils arriveraient à Dakar, il a indiqué clairement leurs droits, à savoir le paiement du quart des soldes avant embarquement et les rappels à leur arrivée. Ce ministre, René Pleven, a souhaité que ces soldes soient alignées sur celles des Nord-africains et des métropolitains mais il n'a pas été entendu.

Les rapatriés n'ont pas reçu de réponse à leurs légitimes réclamations. Ils ont en plus été lésés par un mensonge d’État car, trois jours après le massacre, le ministère de la Guerre a publié une circulaire faisant croire qu'ils avaient perçu la totalité de leurs soldes avant l'embarquement afin de rendre leurs réclamations illégitimes.

Il s'agissait de camoufler la spoliation et le massacre.

En effet, les rapports des officiers ont été rédigés pour faire croire à une rébellion armée avec tir des soi-disant « mutins » et donc une nécessaire riposte des forces de l'ordre mobilisées en grand nombre pour le maintien de l'ordre. Mais, un rapport qui n'est conservé ni aux archives du SHD, ni aux ANOM mais au Dépôt central d'archives de la justice militaire mentionne qu'à 6h45, la force armée allait intervenir pour « réduire » les rebelles. La vie des forces de l'ordre n'ayant pas été menacée avant  6h45 – ni même avant 9h30, heure des tirs meurtriers –, c'est donc bien la veille qu'il fut envisagé d'utiliser tous les moyens pour réduire au silence ceux qui revendiquaient le paiement de leurs rappels de solde. François Hollande a indiqué que ces hommes se sont rassemblés dans la cour de la caserne de Thiaroye au petit matin du 1er décembre 1944 pour à nouveau lancer un cri d'indignation. En réalité, ils ne se sont pas rassemblés de leur propre chef, ils en ont reçu l’ordre par les officiers. C'est un fait concordant dans tous les documents d'archives, y compris dans le rapport de l'officier de police judiciaire. Les tirailleurs étaient donc sans défense face aux automitrailleuses.

Le président de la République française n'a pas prononcé le terme de massacre dans son discours, mais pour la première fois la France a rayé la thèse de la rébellion armée et de la désobéissance. Le président Hollande a insisté sur une réparation de l'injustice et, s'il n'y a pas eu de rébellion armée et de désobéissance, c'est donc que des hommes ont été condamnés pour un crime et un délit qu'ils n'avaient pas commis. Au vu des éléments nouveaux qui font naître un doute sérieux sur la culpabilité des condamnés, un procès en révision à titre posthume s'impose ; il permettrait de faire œuvre de justice en s'appuyant sur l'article 34 de la loi d'amnistie du 16 août 1947 et sur l'article 17 de celle du 16 avril 1946 : «  L'amnistie ne peut en aucun cas faire obstacle à une action en révision ». Quant aux morts de Thiaroye, ne méritent-ils pas la mention « Morts pour la France » ?

Au-delà des associations et des organisations politiques, la reconnaissance du massacre de Thiaroye a été portée par des personnes mobilisées pour restaurer la dignité de ces soldats de l’armée française.

  • Le 30 novembre 2013 à Bordeaux, une conférence a été organisée par un groupe de citoyens avec le soutien de l'association Survie Gironde et le CRDP d’Aquitaine.
  • La mobilisation s'est poursuivie notamment avec Sortir du Colonialisme alors que Sénégal sur Seine organisait un bel événement « Commémoration du massacre Thiaroye 44 » le 11 octobre 2014 associant conférence et concert.
  •  L'initiative franco-sénégalaise d’une pétition pour réclamer la saisie de la commission de révision près la cour de Cassation et la reconnaissance du massacre soutenue par le CVUH, Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, a eu un retentissement certain avant d'être remise à la garde des Sceaux, ministre de la Justice.
  • Le 28 novembre 2014, une conférence s’est tenue à l’université de Dakar autour de la nécessité d’une reconnaissance du massacre et d’une réparation pour les soldats victimes le 1er décembre 1944 à Thiaroye de l’armée française.

Enfin, des associations comme le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) ou la Ligue des droits de l'homme (LDH) ont également œuvré pour que le pouvoir politique prenne en compte la réalité des faits.

« La France n'est pas elle-même quand elle détourne son regard sur des événements qui ont pu assombrir son image », a solennellement proclamé le président de la République française. Pour les jeunes générations, françaises comme africaines, il est en effet fondamental que les plus hautes autorités de l’État assument leurs responsabilités.

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