Paradoxal silence autour de la découverte d'une lettre de Rimbaud

Docteur en sciences politiques passionné par les études rimbaldiennes, Frédéric Thomas a trouvé une étonnante lettre inédite du poète, datant de 1874, qui le montre en relation avec le réseau des communards en exil. Il s'interroge sur le silence de la presse autour de cette récente découverte.

Rares sont les journaux à avoir fait écho à la découverte, pourtant exceptionnelle, d'une lettre inconnue d'Arthur Rimbaud. Comment expliquer cette situation paradoxale ?

Le 9 octobre dernier, l'ultime lettre d'Arthur Rimbaud à sa sœur a été vendue par Sotheby’s pour un montant de 405.000 €. Impossible de l'ignorer ; toute la presse en a parlé. Nombreux furent, en effet, les articles, dépêches et autres communiqués. L'occasion de rappeler le sort tragique du poète, de disperser quelques anecdotes et citations, et de céder à la magie complaisante du prix. Et de se rassurer à bon compte sur le prétendu destin de l'art ; histoire de tenir à distance la poésie. 

Le lendemain, la revue rimbaldienne Parade sauvage rendait publique une lettre inconnue d'Arthur Rimbaud. Cependant, ce « scoop » a été passé sous silence par la majorité des journaux, pourtant mis au courant (à l'exception de Mediapart qui l'a mentionné dans un article du 24 octobre 2018).

La lettre, qui expose l'étonnant projet de Rimbaud d'écrire « L'Histoire splendide », se trouvait dans les archives Jules Andrieu. Un de ses descendants, arrière-petit-fils du communard, lui a consacré une biographie, C'était Jules. Jules Louis Andrieu (1838-1884). Un homme de son temps, qu'il a mise en ligne. Elle reproduit, page 109, une copie de cette lettre. C'est là que je l'ai trouvée. 

Lettre inédite d'Arthur Rimbaud, 16 avril 1874 ©DR Lettre inédite d'Arthur Rimbaud, 16 avril 1874 ©DR

Je suis entré en contact avec le descendant (qui désire demeurer anonyme). Après avoir sollicité l'expertise et les conseils d'un des plus fins connaisseurs de Rimbaud, Steve Murphy, et avoir bénéficié de la relecture et des remarques de deux autres éminents chercheurs, Denis Saint-Amand et Robert St.Clair, j'ai donc rendu publique cette lettre, en proposant une analyse fouillée qui tente d'en éclairer le contexte, les enjeux et les ressorts.

L'édition du 4 janvier 2019 du Frankfurter Allgemeine Zeitung consacrait une pleine page à la découverte de cette lettre. Comment expliquer une telle différence dans le traitement de l'information, d'un pays à l'autre – et alors que Rimbaud demeure, avec Hugo et Baudelaire, parmi les poètes les plus connus en France –, entre une lettre vendue et une lettre découverte ?

Est-ce la peur du « fake news » ? Certes, il convient de demeurer prudent. Mais, tout laisse à penser que la lettre en question est bien authentique. De plus, à ce jour, l'ensemble des chercheurs s'accordent sur son authenticité. Surtout, cette prudence appelle à poursuivre les recherches, plutôt qu'à les ignorer ou à les taire. Or, il semble que la crainte du « fake news » serve d'excuse commode à la passivité. Il n'y a pas lieu non plus d'y voir un quelconque complot, pas plus qu'un dysfonctionnement, mais bien le révélateur d'une situation.

Faute de temps et de moyens – et de curiosité ? –, les journalistes n'ont guère de possibilité de vérifier et de recouper l'information. Encore moins de mener un travail d'investigation. Il leur faut des faits bruts, quantifiables, facilement assimilables, directement exploitables. Quitte à passer à côté d'une découverte, à tourner le dos à la surprise. 

En réalité, cette lettre inconnue de Rimbaud embarrasse. Sa découverte déstabilise. Du fait que cette lettre n'était pas connue bien sûr. Mais aussi par son contenu – qui invite à relancer les recherches autour du poète –, et son destinataire ; mettant à mal l'image du génie solitaire, du « poète maudit », elle consacre l'inscription de l'auteur des Illuminations dans un micro-réseau politique et culturel de communards en exil. Enfin, elle n'a pas de prix. Décidément, on n'en a pas fini ; ni avec Rimbaud ni avec la poésie. « Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! » (Solde, Illuminations). 

Peut-être faut-il en prendre son parti ; Rimbaud dérange encore. La sommation qu'il avait faite à la poésie de « changer la vie » retentit jusqu'à nous. Dans la saturation médiatique comme dans nos silences. Demeure cette évidence : la découverte d'une de ses lettres nous est infiniment plus précieuse que sa vente.

> Frédéric Thomas est docteur en sciences politiques, chercheur au Cetri, membre du comité de rédaction de Dissidences, auteur de Rimbaud révolution, Paris, L’échappée, 2019.

> Voici le texte de la lettre inédite d'Arthur Rimbaud exhumée avec la biographie du communard Jules Louis Andrieu :

Arthur Rimbaud à Jules Andrieu - Londres, le 16 avril 1874 - Lettre autographe archives familiales London, 16 April 74 

Monsieur,

- Avec toutes mes excuses sur la forme de ce qui suit, -

Je voudrais entreprendre un ouvrage en livraisons, avec titre : L'Histoire splendide. Je réserve : le format, la traduction, (anglaise d'abord) le style devant être négatif et l'étrangeté des détails et la (magnifique) perversion de l'ensemble ne devant affecter d'autres phraséologies que celle possible pour la traduction immédiate - Comme suite de ce boniment sommaire : Je prise que l'éditeur ne peut se trouver que sur la présentation de deux ou trois morceaux hautement choisis. Faut-il des préparations dans le monde bibliographique, ou dans le monde, pour cette entreprise, je ne sais pas ? - Enfin c'est peut-être une spéculation sur l'ignorance où l'on est maintenant de l'histoire, (le seul bazar moral qu'on n'exploite pas maintenant) - et ici principalement (m'a-t-on dit (?)) ils ne savent rien en histoire - et cette forme à cette spéculation me semble assez dans leurs goûts littéraires - Pour terminer : je sais comment on se pose en double-voyant pour la foule, qui ne s'occupa jamais à voir, qui n'a peut-être pas besoin de voir.

En peu de mots (!) une série indéfinie de morceaux de bravoure historique, commençant à n'importe quels annales ou fables ou souvenirs très anciens. Le vrai principe de ce noble travail est une réclame frappante ; la suite pédagogique de ces morceaux peut être aussi créée par des réclames en tête de la livraison, ou détachées - Comme description, rappelez-vous les procédés de Salammbô, comme liaisons et explorations mystiques, Quinet et Michelet : mieux. Puis une archéologie ultra-romanesque suivant le drame de l'histoire ; du mysticisme de chic, roulant toutes controverses ; du poème en prose à la mode d'ici ; des habiletés de nouvelliste aux points obscurs.

- Soyez prévenu que je n'ai en tête pas plus de panoramas, ni plus de curiosités historiques qu'un bachelier de quelques années - Je veux faire une affaire ici.

Monsieur, je sais ce que vous savez et comment vous savez : or je vous ouvre un questionnaire, (ceci ressemble à une équation impossible), quel travail, de qui, peut être pris comme le plus ancien (latest) des commencements ?

A une certaine date (ce doit être dans la suite) quelle chronologie universelle ? 

- Je crois que je ne dois bien prévoir que la partie ancienne ; le moyen-âge et les temps modernes réservés ; hors cela que je n'ose prévoir - Voyez-vous quelles plus anciennes annales scientifiques ou fabuleuses je puis compulser ? Ensuite, quels travaux généraux ou partiels d'archéologie ou de chroniques ? Je finis en demandant quelle date de paix vous me donnez sur l'ensemble Grec Romain Africain. Voyons : il y aura : illustrés en prose à la Doré, le décor des religions, les traits du droit, l'enharmonie des fatalités populaires exhibées avec les costumes et les paysages, - le tout pris et dévidé à des dates plus ou moins atroces : batailles, migrations, scènes révolutionnaires : souvent un peu exotiques ; sans forme jusqu'ici dans les cours ou chez les fantaisistes. D'ailleurs, l'affaire posée, je serai libre d'aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment. Mais un plan est indispensable. 

Quoique ce soit tout à fait industriel et que les heures destinées à la confection de cet ouvrage m'apparaissent méprisables, la composition ne laisse pas que de me sembler fort ardue. Ainsi je n'écris pas mes demandes de renseignements, une réponse vous gênerait plus ; je sollicite de vous une demi-heure de conversation, l'heure et le lieu s'il vous plait, sûr que vous avez saisi le plan et que nous l'expliquerons promptement - pour une forme inouïe et anglaise. 

Réponse s'il vous plait !

Mes salutations respectueuses

Rimbaud - 30 Argyle square, Euston R. WC 

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