Politique de défense et fantasmes comptables

Le devoir d’un gouvernement n’est pas d’allouer mécaniquement un budget à son armement mais de donner aux militaires les moyens de remplir les missions qui leur sont confiées, explique Georges Le Guelte, ancien secrétaire du Conseil des Gouverneurs de l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). 

Le devoir d’un gouvernement n’est pas d’allouer mécaniquement un budget à son armement mais de donner aux militaires les moyens de remplir les missions qui leur sont confiées, explique Georges Le Guelte, ancien secrétaire du Conseil des Gouverneurs de l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). 



Une très grande partie des politiciens, de la presse, et des centres de recherche s’indignent que l’Europe ait renoncé à se défendre parce que, à l’exception de la Grande-Bretagne, les membres de l’Union européenne consacrent moins de 2% de leur PIB à leurs dépenses d’armement. La France est elle aussi critiquée parce qu’elle reste au-dessous de ce nombre fétiche. Ce discours est regrettable. Le devoir d’un gouvernement n’est pas d’appliquer mécaniquement des règles comptables arbitraires, inventées par on ne sait qui, et promues par la rumeur au rang de règles d’or, mais de donner aux militaires les moyens de remplir les missions qui leur sont confiées. Le rôle des élus, de la presse et des chercheurs devrait être de contribuer à une réflexion sur ce que peuvent être ces missions.

C’est une tâche très délicate de définir le rôle des armées alors que, dans l’avenir prévisible, la France n’a pas d’ennemi identifié, et qu’elle n’est soumise à aucune menace précise. Comparée à d’autres périodes de notre histoire, c’est une situation enviable, ce n’est pas une raison pour désarmer. Mais comme il s’agit d’envoyer des troupes à l’extérieur, et non de défendre le territoire national, le pouvoir doit préciser les objectifs qu’il veut donner à l’emploi de la force, et déterminer des priorités.

La France doit-elle, pour «tenir son rang», prendre part à tous les grands conflits qui peuvent éclater dans le monde? L’action des extrémistes, en Iran et en Israël d’un côté, en Inde et au Pakistan de l’autre, pourrait conduire un jour à de graves affrontements. La France doit-elle se préparer à intervenir dans ces confrontations, avec quels objectifs et quelles perspectives? La même question se pose en cas de guerre entre la Chine et les Etats-Unis que de bons esprits estiment à terme inéluctable, comme ils affirmaient jadis qu’elle était inévitable entre les Etats-Unis et l’URSS.

Faut-il au contraire que les armées soient employées uniquement dans des opérations d’interposition ou de maintien de la paix? Doit-on alors privilégier les actions militaires, ou les opérations si difficiles de reconstruction des structures étatiques dans les pays où elles se sont effondrées?

L’Afrique reste peut-être une priorité pour la France, mais il faudrait expliquer pour quelles raisons. L’indépendance énergétique qui a servi à justifier la création de la Françafrique n’a plus de sens alors que le marché des sources d’énergie est mondial. La présence ou l’intervention de troupes françaises est-elle dans l’intérêt de toute la population? Protègent-elles plus les intérêts de firmes ayant leur siège social en France, Total, Areva, Bouygues Bolloré, que ceux de sociétés américaines, chinoises, britanniques ou allemandes installées en Afrique? Toutes ces entreprises contribuent-elles au financement du budget militaire de la France en proportion des avantages qu’elles retirent de sa protection? Doit-on au contraire considérer que, pour conserver le mode de vie de l’ensemble de la population, le plus important n’est pas l’Afrique, mais la préservation des échanges entre l’Europe et l’Asie? Ne faudrait-il pas alors augmenter encore la contribution de la France au maintien de la liberté et de la sécurité des communications entre Gibraltar et le Détroit de Malacca?

Les choix à faire par le pouvoir politique sont d’autant plus délicats que, comme l’ont montré les interventions en Libye et au Mali, les armements sont très étroitement imbriqués dans le dispositif militaire de l’OTAN, et la France ne peut s’engager dans un conflit qu’avec le soutien technique des Etats-Unis. La marge de manœuvre du gouvernement et du président de la République est encore limitée par l’inertie inévitable de tout programme d’armement. Il s’écoule une vingtaine d’années entre la conception d’un engin moderne et son entrée en service. Tout gouvernement doit donc s’accommoder d’armes dont la fabrication a été lancée par un de ses lointains prédécesseurs, dans le cadre de contrats à long terme, pour faire face à une situation internationale qui n’existe plus. Et ces armes ne sont pas nécessairement les plus adaptées au type de conflit dans lequel il s’engage.

D’autres facteurs réduisent encore la liberté d’action des responsables politiques. Si les membres européens de l’OTAN ne résistent pas à la pression du lobby américain de l’armement, une partie des ressources disponibles sera consacrée au financement de la défense antimissiles que les Etats-Unis veulent installer en Europe, un dispositif inutile, inefficace et onéreux. Une autre partie des crédits sera absorbée par l’entretien de la force nucléaire puisque, immédiatement après son élection, François Hollande a confirmé qu’il en conserverait les deux composantes. La pratique de la Ve République lui permet de le faire sans avoir à se justifier, mais une partie de l’opinion aimerait savoir dans quelles circonstances et pour quels enjeux il est prêt à risquer l’anéantissement de la France et de ses habitants.

Dans une période de restrictions budgétaires, on peut comprendre que l’industrie d’armement veuille écarter toutes ces questions, et ne cherche qu’à augmenter par tous les moyens le montant total des crédits qui lui seront alloués. On pourrait espérer des parlementaires, de la presse, et des centres de recherche qu’ils ne se fassent pas uniquement les porte-parole de ce lobby.

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