Guérison, pardon, réconciliation: l’héritage symbolique de Nelson Mandela

L'Afrique du Sud de Nelson Mandela fut pionnière en matière de « justice transitionnelle », rappelle ici Kora Andrieu, qui revient sur la création, les succès et les limites de la Commission Vérité et Réconciliation, mise en place notamment pour « dresser un tableau aussi complet que possible de la nature, des causes et de l’étendue des violations massives des droits de l’homme ». 

L'Afrique du Sud de Nelson Mandela fut pionnière en matière de « justice transitionnelle », rappelle ici Kora Andrieu, qui revient sur la création, les succès et les limites de la Commission Vérité et Réconciliation, mise en place notamment pour « dresser un tableau aussi complet que possible de la nature, des causes et de l’étendue des violations massives des droits de l’homme »


 

« Le ressentiment personnel est hors de propos : c’est un luxe que l’Afrique du Sud ne peut tout simplement pas se permettre. » Cette phrase, tirée de la biographie de Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, traduit bien toute l’ambiguïté du choix du leader sud-africain en faveur de la réconciliation nationale après l’apartheid. Symboliquement, sa décision, fortement médiatisée, de pardonner ses anciens geôliers, inspira en effet toute une nation à faire de même envers ceux qui, pendant plus de soixante ans, les avaient dominés, arrêtés, torturés, et exploités. Les conséquences de ce choix seront donc très grandes, et, notamment grâce à l’écho rencontré par la Commission vérité et réconciliation, dépasseront largement les frontières du pays pour influencer ce qui est désormais connu comme “ la justice transitionnelle ” – à savoir cet ensemble de procédés par lesquels, en affrontant juridiquement, symboliquement, et économiquement son passé, une société en transition est censée avancer vers un avenir plus libre, démocratique et pacifié.

Pour comprendre les ressorts de cette “ réconciliation ” et du “ modèle ” sud-africain mis en avant par Mandela, un retour en arrière s’impose. L’un des mythes qui circule souvent au sujet du processus transitionnel sud-africain consiste en effet à en vanter le caractère hautement pacifique, occultant ainsi la guerre civile qui déchira le pays depuis le milieu des années 80, y compris au sein même de la résistance noire, et les violences qui allaient se poursuivre jusqu’aux élections historiques de 1994. Les négociations entre le National Party (NP), représentant le pouvoir blanc, et l’African National Congress (ANC), fer de lance de la lutte anti-apartheid, amorcées en 1993 à Kempton Park, ont lieu dans un contexte fortement tendu, avec un état d’urgence encore imposé, notamment, dans le KwaZulu Natal, et qui forcera chacune des parties à accepter des concessions importantes. Le traditionnel dilemme « la paix contre la justice » se retrouve donc clairement en Afrique du Sud, même si une certaine iconographie du pardon a longtemps voulu éclipser cette dimension proprement politique au profit d’un rituel purement moral et religieux.

En violation de nombreuses conventions internationales, le gouvernement sud-africain accepta en effet de voter une « loi d’indemnité » dès 1990, loi qui accordait l’amnistie à toute personne ayant « conseillé, dirigé, commandé, ordonné ou commis un crime de nature politique » entre 1960 et 1990. L’objectif était à la fois de permettre le retour d’exil des activistes du mouvement de libération, qui craignaient des peines pour les crimes commis lors de multiples attaques dans les pays voisins, et de convaincre les membres du NP de s’asseoir à la table des négociations. D’après Nelson Mandela, l’Afrique du Sud n’aurait pas, en effet, pu adopter une approche « à la Nuremberg », à savoir la punition de tous les responsables : contrairement à l’Allemagne de 1945, il s’agissait ici d’une transition négociée, dans laquelle il n’y avait pas, à proprement parler, de « vainqueur » militaire ou politique. Par ailleurs, comme le souligne dans ses mémoires l’archevêque Desmond Tutu, « les Alliés après la Deuxième Guerre mondiale pouvaient faire leurs bagages et rentrer chez eux, alors que nous en Afrique du Sud, nous devions vivre côte à côte ».

Si le contexte incertain de la fin de Guerre Froide a pu permettre ce type de calculs pragmatiques, il est peu probable qu’un tel modèle de transition pourrait être légitimement accepté et reconnu aujourd’hui sur la scène internationale, au vu notamment des nombreux traités et résolutions des Nations Unies adoptés depuis, et qui vont dans le sens d’un renforcement de la lutte contre l’impunité et des mécanismes internationaux de redevabilité - le dernier étant la création, par l’Assemblée Générale, d’un nouveau mandat de Rapporteur Spécial auprès du Conseil des Droits de l’Homme pour « la vérité, la justice, les réparations, et les garanties de non-répétition ». 

L’originalité, et sans doute aussi le génie politique de Mandela, fut que, loin d’encourager une quelconque forme d’amnésie généralisée, les impératifs pragmatiques de la transition se sont vus subordonnés aux idéaux symboliques et religieux incarnés par ses acteurs. En effet, la loi d’indemnité fut accompagnée d’une autre loi sur « la promotion de l’unité nationale et de la réconciliation », votée en 1995. C’est cette loi qui établit la Commission Vérité et Réconciliation (CVR), chargée de cette tâche immense de « construire un pont entre le passé et le futur », dans le but explicite de « guérir » les blessures d’une nation entière. L’objectif était de « dresser un tableau aussi complet que possible de la nature, des causes et de l’étendue des violations massives des droits de l’homme » commises durant l’apartheid.

Pour cela, la CVR devra donner la parole aux victimes, leur offrir une plateforme publique où venir raconter leurs souffrances. Ces différents récits, tout en permettant de reconstituer plus précisément les faits et d’écrire l’histoire tourmentée du pays, étaient aussi présentés comme l’occasion pour les victimes de « guérir » par la reconnaissance publique de leurs maux. Mais la CVR se vit également confiée la tâche difficile de décider de l’octroi des amnisties pour tous les responsables. Plus de 7 000 anciens combattants de tous bords la demandèrent. Si seules 10% de ces demandes ont été validées par la CVR, aucune poursuite juridique ne fut par la suite engagée contre ces responsables auxquels ont avait refusé l’amnistie, ou envers ceux qui n’avaient tout simplement pas voulu se présenter devant la CVR. Pourtant, selon les statuts de la CVR, pour être amnistiés, les responsables repentants devaient révéler eux-mêmes, publiquement, les détails de leurs crimes, et prouver la nature strictement politique de leurs motivations.

Au sein d’un complexe « Comité d’amnistie », les membres de la CVR se virent confier la lourde tâche d’écouter ces récits criminels, de vérifier les faits, et, sur l’accord d’une victime parfois présente elle-même lors des auditions, d’octroyer ou non une amnistie qualifiée de « sacrement civique du pardon » (K. Asmal). Publiquement, donc, cette clause fut présentée comme un objectif d’ordre avant tout éthique, fidèle aux fondements du christianisme et au principe africain de l’ubuntu formulé par Mgr Tutu en ces termes : « Si je suis humain, c’est seulement parce que toi aussi tu es humain ». Je suis, donc, parce que nous sommes, et « nous appartenons au même faisceau de vies ». Les amnisties étaient donc censées restaurer l’humanité perdue des bourreaux, recréer le lien communautaire, réintégrer les tortionnaires dans la communauté des victimes et dans celle des hommes en général. « Nous ne voulons pas répondre au mal par un autre mal », considéra Cynthia Ngewu, dont le fils fut assassiné par la police lors des affrontements meurtriers du township de Boipatong. « Nous voulons faire preuve d’humanité envers les bourreaux afin qu’eux-mêmes, en retour, retrouvent l’humanité qu’ils ont perdue ». La motivation politique des amnisties fut ainsi éclipsée au profit d’un discours éthique fortement empreint de religiosité, incarné par Mandela, le « saint laïc » des Sud-africains, et Desmond Tutu, son pendant religieux. Comme le souligne bien Pierre Hazan, « le génie politique de Mandela et de la CVR aura été de transformer l’incapacité à rendre une justice pénale, en affirmation d’une vérité et d’une justice supérieures ». Tutu et Mandela défendirent ainsi, et incarnèrent eux-mêmes, l’idée d’une culture africaine « proprement humaniste », caractérisée par une disposition typiquement indigène et communautaire qui rendrait le pardon plus facile : « Les Sud-Africains sont un peuple plutôt aimant », affirme ainsi l’archevêque dans ses mémoires.

Aujourd’hui, le bilan de la CVR reste complexe à évaluer, et sans doute ne peut-il s’effectuer de manière unilatérale. Le principe des amnisties, ou du pardon, largement soutenu par la population dans les premiers moments de la transition, porté par l’image d’un Mandela dénué de tout ressentiment et encouragé par l’image d’une « nation arc-en-ciel », fut peu à peu critiqué et, au fur et à mesure qu’il apparut que celle-ci n’apportait pas tous les changements escomptés, il fut ouvertement, et juridiquement, contesté. Des groupes de victimes s’organisèrent pour exiger à la fois l’ouverture des grands procès qui n’avaient jamais eu lieu, et l’octroi de réparations financières. Une étude menée en 2005 par David Backer auprès de victimes sud-africaines souligne ainsi que 94% d’entre elles réclamaient encore des poursuites contre les individus qui n’avaient pas demandé, ou obtenu, l’amnistie. 54% soutenaient ces poursuites même au prix de l’instabilité politique du pays. Plusieurs demandes furent déposées devant la Cour Constitutionnelle, dont l’une des plus célèbres est celle de la famille du célèbre activiste noir Steve Biko, mais toutes furent rejetées au même motif que le principe des amnisties conditionnelles était inscrit au cœur même de la nouvelle Constitution du pays.

Le slogan de la CVR était pourtant plutôt clair: « La vérité, le chemin vers la réconciliation ». En créant les conditions d’un dialogue ouvert et honnête à l’échelle nationale, il était espéré que la vérité sur le passé serait dévoilée, et que le silence qui entoure généralement les souffrances victimaires serait brisé. Ce désir de transparence s’est traduit également par l’effort de diffusion très large des travaux de la CVR. Ainsi, tous les dimanches soirs, la télévision nationale rediffusait-elle  les « meilleurs moments » des auditions de la semaine. Cette émission rencontra une audience d’environ un million de téléspectateurs pendant trois ans, et figure encore comme l’une des émissions nationales les plus suivies de l’histoire de l’Afrique du Sud. Les témoignages publics des victimes et des bourreaux auront donc, à tout le moins, permis à la nation de faire face à un passé que personne ne pourra plus désormais nier. En cela, la CVR a certes aidé l’Afrique du Sud à affronter le déni systématique qui entoure si souvent les violations massives des droits de l’homme. Elle a su imposer certaines limites acceptées et acceptables quant à savoir ce qui est arrivé, quand, et à qui, réduisant la tolérance de la société envers tout révisionnisme historique, et ouvrant ainsi un nouvel espace public au sein duquel il sera plus difficile, à l’avenir, de nier l’ampleur de la violence de l’apartheid.

Davantage que la réconciliation et la guérison de la nation, serait-ce donc là l’héritage et l’apport, plus modestes, du « modèle » sud-africain tant vanté ? On peut envisager ici une interprétation plus « délibérative » des travaux de la Commission, qui comprendrait la réconciliation selon les termes habermassiens de l’agir communicationnel et qui nécessite, dans les sociétés en transition, la reconnaissance des récits victimaires et l’établissement d’un dialogue critique et rationnel entre victimes et bourreaux. Sans ce travail, les conditions idéales du discours définies par Habermas demeurent introuvables, et l’idée d’un espace public également. Cette ouverture du dialogue est d’autant plus nécessaire que la torture et la violence politique réduisent généralement les victimes au silence, les enferment dans une souffrance socialement invisible. Comme le raconte le résistant autrichien Jean Améry, qui fut torturé plusieurs années durant par la Gestapo : « La souffrance est ce qu’elle était. Il n’y a rien d’autre à en dire. Ce que l’on ressent est aussi incomparable qu’indescriptible ». La souffrance marquerait donc les limites du pouvoir de la communication. « Qui souhaite faire comprendre sa souffrance physique à un autre n’aurait d’autre choix que de la lui infliger lui-même, se transformant ainsi à son tour en bourreau », écrit-il. Toute la difficulté des transitions consiste précisément à recréer ces liens dialogiques perdus, à inclure réellement ces différents discours au sein d’une sphère politique réunifiée, mais sans pour autant réduire les narrations à un archétype victimaire construit à partir de quelques cas « exemplaires ».

La CVR s’apparenterait donc, selon cette autre interprétation, à une grande conversation nationale sur la nature et les termes de la reconstruction de la nation : elle symboliserait le moment d’un nouveau contrat social. Car, comme l’affirma Nelson Mandela dans son dernier discours au Parlement en 1998, l’Afrique du Sud libérée de l’apartheid avait d’abord besoin d’un « programme de reconstruction et de développement de l’âme » : « L’acte critique de la réconciliation est le démantèlement de ce qu’il reste des pratiques et des attitudes de l’apartheid », souligna le Prix Nobel de la paix. « La réconciliation, sans ce pas important, ne sera qu’éphémère, l’ode d’un faux espoir sur les lèvres d’un idiot ». Si, donc, la CVR n’a engendré que très peu de changements matériels immédiats, il est difficile de nier qu’elle a bien aidé à transformer les « énergies » sociales négatives et certaines pathologies collectives comme la haine, la peur, la culpabilité et la vengeance, toutes engendrées par soixante années d’apartheid. Larmes, cris, bougies, chants et prière, omniprésents dans le cadre symbolique de la CVR, se révèlent dès lors comme autant de manières de manifester la valeur positive de ces partenaires sociaux « non blancs » nouvellement admis dans une relation de reconnaissance mutuelle. L’absence de ces signes durant l’apartheid témoignait, au contraire, de l’inexistence sociale d’un groupe tout entier de la population qui était ainsi rendu, littéralement, invisible. La demande de citoyenneté, qui était au cœur de la lutte contre l’apartheid, possédait donc bien, à la fois, une signification politico-juridique et une signification morale et symbolique que la CVR a bien su incarner. Tout l’art des transitions politiques consiste, précisément, à savoir marier ces deux dimensions.

Une appréhension plus mesurée et prudente de l’héritage de la CVR peut donc être riche d’enseignements pour d’autres contextes transitionnels. Car le « modèle » de la réconciliation sud-africaine, et notamment le principe des « amnisties conditionnelles », est devenu aujourd’hui un important argument d’influence et de séduction de l’Afrique du Sud à travers le monde. Ses ambassades, très actives dans des pays comme la Tunisie ou la Côte d’Ivoire, sont les relais de transmission de cet héritage, qui apparait parfois même comme un instrument de marketing pour le rayonnement du pays. Les effets de cette « diplomatie symbolique » sont faciles à observer : en Côte d’Ivoire, peu après la visite de Desmond Tutu, Alassane Ouattara décidait de la création d’une « Commission Vérité, Dialogue et Réconciliation » sur un modèle fortement similaire, et jusqu’à aujourd’hui sans succès. En Tunisie, une délégation du « Ministère des Droits de l’Homme et de la Justice Transitionnelle » se rendit en Afrique du Sud à la mi-2013 pour y rencontrer les différents acteurs de la CVR et en tirer ce qu’il est courant d’appeler, dans le milieu des droits de l’homme, certaines « leçons apprises » et autres « bonnes pratiques ».

Déconstruire certains mythes et garder en mémoire le caractère toujours politique, donc aussi pragmatique, de certains grands discours sur le pardon, la guérison et la réconciliation, permettrait donc d’apprécier l’héritage de Nelson Mandela pour sa juste valeur – celui d’un grand homme plus que celui d’un saint – et de se méfier des appels aux transpositions malhabiles d’un certain « modèle » de transition idéalisé par une aura éthico-religieuse. Car si la CVR a bien su transformer l’héritage de la violence et fournir au peuple sud-africain les fondements d’un nouveau récit national, cet exemple montre également que la prise en compte de certaines « pathologies collectives » héritées de la violence politique ne peut en rester à un niveau purement moral et symbolique. Sans le volet concret, économique, du « programme de reconstruction et de développement de l’âme » justement souhaité par l’ancien Président sud-africain, les ressources morales que la CVR a engendrées risquent fort de finir par s’épuiser.

Kora Andrieu, auteur de La justice transitionnelle. De l'Afrique du Sud au Rwanda (Paris, Gallimard, 2012).

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