Les fausses confidences de Monsieur Sarkozy

Pastiche critique de «l'éloquence de la sensibilité» employée mardi soir, lors de l'émission «Des paroles et des actes», par le président de la République. Par Dominique Dupart, maître de conférences en littérature française à l'université de Lille 3.

Pastiche critique de «l'éloquence de la sensibilité» employée mardi soir, lors de l'émission «Des paroles et des actes», par le président de la République. Par Dominique Dupart, maître de conférences en littérature française à l'université de Lille 3.

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puceinvite.jpgMes amis.

 J’ai fait des erreurs.

Si vous saviez.

J’en ai fait et j’en ai fait. Si vous saviez. Et je le regrette. Je suis un homme droit et loyal. Je suis un homme qui ne ment jamais. Je vous le promets (sourires, main sur le cœur) : vous pouvez me faire confiance. Oh.

… J’ai  décidé hier soir de vous ouvrir mon cœur. J’ai décidé de tout dire, comme ça, cash, direct, à la téloche, avec des tas  de téléspectateurs qui me regardent!  J’adore ça. Plus il y a de monde, plus je deviens intime. Le peuple télévisuel me rend personnel. C’est comme ça.

Je gère l’intime en public.

C’est une tendance que j’ai.

Je suis comme ça.

Ces exercices de confidences au cours desquels j’ouvre mon grand cœur sans fard… j’aime les faire. Ça marche. Je l’ai déjà fait devant une troupe de journalistes, un jour, et je leur avais fait jurer exprès de ne rien dire. Ah. Je savais qu’ils répéteraient tout! Je les ai piégés ces petits hommes infâmes; ces petits pois qui se ressemblent tous (j’aime bien cette métaphore végétale), ces petits pois, donc, que je vomis et que je mettrai au pas si je suis réélu (ça, je vous le promets aussi). Du fond du cœur. Si vous saviez.  Donc, ce jour-là, j’ai fait un coup médiatique extraordinaire. J’ai tiré toute la couverture à moi, comme ça, mine de rien, avec un art consommé de la tribune. Voilà ce que j’ai fait.  Pourquoi? Parce que je sais qu’aujourd’hui il faut inventer des situations inédites pour se faire entendre. La tribune de l’Assemblée est trop indirecte. La télévision est trop cadrée. Il reste que les petites phrases et elles n’apparaissent qu’au gré des désirs des journalistes. Ce n’était pas satisfaisant. Les journalistes n’ont pas à choisir ce que les hommes politiques veulent dire. Ce n’est pas aux journalistes de faire de l’information. C’est tout. C’est à moi. Cette situation de tribune que j’ai inventée, ça s’appelle la fausse confidence. Ça consiste en quoi, la fausse confidence?  Je vais vous le dire. La fausse confidence, ça consiste à contourner et détourner la parole politique.

Contourner : inventer sa tribune en marge des tribunes officielles.

Détourner : prendre un auditoire pour un autre.

Rien de grave. Ça s’appelle un coup. Ou un artifice. Ou une manipulation. Si vous saviez. Dans le combat politique, tous les coups sont permis. Je vous dis la vérité et même je peux vous dire que je le regrette en même temps !

Ce n’était pas si grave.

Ce n’étais pas si grave de faire semblant de s’adresser à des gens pour en fait s’adresser à d’autres. Non. Et cette éloquence indirecte qui prend en otage un auditoire pour s’adresser à un autre, plus large, pour toucher la fameuse grande audience nationale, je la mets aussi avec art en œuvre maintenant en vous ouvrant grand mon coeur. Avec vous. Vous auquel j’ai fait avec tant de largesses avec tous ces mea culpa hier soir. Je regrette tant ma grossièreté, mes insultes… Parce que je suis aussi très  bon en tribune directe qui frappe sous la ceinture, mais ça, je vous en parlerai une autre fois, pas ce soir, ce soir je vais faire que me confier sur mon habitude des confidences et des confessions. Si vous saviez. Je suis un homme comme les autres. Vous allez encore me reprocher d’être impudique! Je veux... Je veux… Ah Si vous saviez tout ce que je veux, tout ce que j’attends de la vie! De la vie politique, j’entends. Je ne vais pas parler de ma vie sentimentale. Je suis un bon bougre, moi, mais un bon bougre qui veut rester président. Mais j’ai appris une forme d’humilité en passant… Elle consiste à être le plus xénophobe possible avec le ton plus paternel, le ton du pater familias le plus chaleureux, le plus chouette possible. Je suis extraordinaire pour ça. Je l’avoue. J’arrive à dire les pires horreurs avec un ton conciliant, sympathique, généreux. Je suis l’ogre aimable. Les minorités pauvres, je les bouffe avec le cœur sur la main et au bord des lèves. A chaque fois que je les enterre un peu plus, je prend le ton de la sensibilité. C’est une règle chez moi. Et hier soir, mardi 8 mars, j’ai été exceptionnel dans cet exercice. Confier par dessous qu’on est aimant, aimable, gentil, … couper par-dessus les jarrets des minorités. Je confesse mon crime en le commettant. C’est du quasi-instantané. C’est très fort. Si vous saviez. Je plains comme je tranche. Un exemple.  Hier soir. Je disais: «Jamais (la main sur le cœur) jamais je ne reviendrai sur la couverture médicale universelle. Jamais, jamais et encore jamais (broderie) la grandeur de notre pays (broderie)… jamais… »

Mais…

Je venais de mettre sous condition le revenu minimum vieillesse pour les étrangers retraités.

Hé oui.

Je suis comme ça.

Je venais de reprocher à ces vieux travailleurs retraités  tout ridés retraités de toucher plus qu’une veuve d’agriculteur. Voilà. Droite-Gauche. Tranchoir… et Cœur. Et ce qui est extraordinaire, c’est que j’ai beau le faire et le faire encore, ça marche toujours. C’est imparable. Une marqueterie brillante.

Il y a une histoire qui se cache derrière cette tribune dédoublée, derrière cette éloquence à deux voix, deux bouches… L’histoire de notre pays qui est aussi une histoire de la parole politique. Les voix que je cherche pour augmenter mon pouvoir, pour me faire réélire sont de vraies voix, pas seulement des votes de papier, des opinions qui appartiennent à tous, ce sont des voix qui sont une voix+ une voix+ une voix + … Ces voix que je cherche, elles parlent fort mais on ne les entend pas. Et faut-il toutes les entendre? Je laisse à d’autres répondre ? Oh. Merci. Je continue. En raison de leur multiplicité et des mécanismes de la représentation démocratique, ces voix sont le plus souvent amuïes, elles disparaissent derrière celles qui ont été élues pour les représenter. C’est  comme ça. Pour le meilleur et pour le pire. Un éminent orateur du XIXe siècle faisait semblant de s’étonner autrefois, avant l’abolition de l’esclavage, que les esclaves étaient les seuls à ne pas être représentés à la Chambre. Je vous laisse deviner ceux qui ne sont pas représentés aujourd’hui. Ah. Oui. (soupir). C’est à moi, moi, qu’il revient en tant que représentant de les faire parler haut et fort… mais comme je veux, comme il me plait, à leur place, en leur nom. C’est vrai.. Je choisis les voix que je parle dans le réservoir de voix qui me va et je choisis aussi les voix que je ne parle pas dans le réservoir qui ne me va pas. Je suis pas maso. Le vieux paysan qui vote. Le vieil arabe qui ne vote pas. Tous les deux parlent en moi: différemment. C’est comme ça. Si vous saviez.

Compassion et cruauté.

Intimité et politique.

Cœur et tranchoir. 

Les minorités pauvres en France, c’est à la fois personnel et impersonnel. Ce qui est impersonnel, c’est que je les voue en pâture et que je les calomnie. Ce qui est impersonnel, c’est que je les monte les uns contre les autres: la veuve de l’agriculteur contre le vieil Arabe, l’instituteur contre l’enseignant… Ce qui est personnel… ce qui est personnel, c’est que je les aime autant les uns que les autres, tous, car ils me sont tous utiles. Tous. Voilà. C’est ça la vraie vérité que je vous confesse maintenant. Vous êtes déçus? Vous vous en doutiez?  Ce n’est pas un grand secret. Vous le dire ne me coûte rien. Aux autres de faire pareil, comme moi et aussi bien que moi ! (soupir). Je me fais plaisir. Et tant que la veuve de l’agriculteur et le vieil arabe parleront au gré de mon désir et de ma volonté, mon cœur sera assez grand pour les accueillir, tous, tant qu’ils demeurent ces pantins désarticulés qui sont dans ma bouche comme les images faussées et manipulées des voix démocratiques après lesquelles je cours. Politique de représentation. Guerre. Les voix s’affichent, se montent en drapeau.  Jekyll et Hyde à la tribune, c’est moi. Le roi du mélange qui désoriente, c’est moi. Si vous saviez. La confidence et la confession sont devenues deux grandes vêtures de la parole publique aujourd’hui. Et c’est à moi que vous le devez. Je suis comme ça. Je suis un homme comme ça. Ma sensibilité est une politique.

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