Intermittente de D8 : comment j’ai fait plier Canal+ et pourquoi je serai dans la rue contre la loi Travail

Le 1er mars 2016, D8, la chaine TNT du groupe Canal+, propriété de Vincent Bolloré, a été condamnée par la Cour d’appel de Versailles dans l’affaire qui l’opposait à l’intermittente du spectacle Sophie Tissier. Cette dernière livre, en exclusivité à Mediapart, sa réaction au jugement.

Intermittente à TPMP : elle a fait plier le groupe Canal - #onvautmieuxqueca © On vaut mieux que ça !

Après deux ans et demi de procédure judiciaire, et près de 3 ans après son intervention en direct dans l’émission Touche pas à mon poste de Cyril Hanouna, la cour d’appel a condamné Direct8 à verser 138 000 € de rappel de salaires et d’indemnités, pour abus de contrat à durée déterminée intermittent, licenciement sans cause réelle ni sérieuse. Le tribunal a aussi jugé illégale la baisse de salaire imposée sans négociations aux intermittents de D8, qui avait déclenchée l’intervention de Sophie Tissier.

La cour d’appel a également trouvé légitime l’intervention en direct de Sophie Tissier, le 30 mai 2013 alors qu’elle travaillait sur l’émission phare de la chaîne, et « par laquelle elle dénonçait en son nom et au nom des nombreux intermittents la baisse unilatérale de leur rémunération, alors que la société D8 venait de modifier la structure de sa rémunération (baisse de salaire) sans justification légale et sans accepter de négociation, et que l’animateur de l’émission l’avait autorisée à intervenir ».

Depuis sa prise de parole, Sophie Tissier est écartée de la plupart des émissions des chaines privées pour lesquelles elle travaillait régulièrement depuis une quinzaine d’année. Elle s’est engagée pour la défense des droits sociaux et de l’assurance chômage des travailleurs intermittents et précaires, via le réseau social « Touche pas à mon intermittent(e) », notamment avec les Matermittentes pour les droits au congé maternité et arrêts maladie des intermittents, et la CGT Spectacle. Voici sa réaction au jugement.

Un coup de gueule légitime

Vous vous demandez sans doute comment j’en suis arrivée à surgir sur le plateau de l’émission la plus populaire de D8 où je travaillais depuis plusieurs mois. Un coup de sang? Un suicide professionnel? Non. L’instinct de survie : c’était ça ou l’effondrement psychologique, le burn-out. Un ras-le-bol latent qui m’a amenée à la révolte.

Depuis novembre 2010, j’étais employée assez régulièrement pour la chaine de Bolloré, Direct 8. Lors de son rachat par le groupe Canal+, j’avais participé au lancement de la « nouvelle grande chaine » du groupe, en tant qu’opératrice prompteur notamment sur l’émission de Cyril Hanouna, Touche pas à mon poste. La direction de la chaîne avait habilement attendu que les premiers mois soient passés pour imposer aux intermittents, qui sont l’équivalent des intérimaires du secteur audiovisuel, une baisse de salaire unilatérale, en dehors de tout cadre légal. La majorité s’était résignée à subir, par peur d’être remerciée ; une minorité a choisi de cesser de collaborer. J’avais ensuite eu toutes les difficultés à rencontrer mon directeur technique, qui ricana lors de ma demande d’entretien avec la DRH du groupe, me répondant avec mépris que « si je n’étais pas contente je pouvais m’en aller », et « qu’on ne négociait pas avec Canal+ ». Mon statut de mère célibataire précaire ne l’avait en rien ému.

Ce n’était pas la première fois que j’étais évincée du jour au lendemain, sans justification, d’un poste occupé depuis plusieurs années. Le sentiment d’injustice et d’être traitée «comme un kleenex » était devenu moralement insupportable, sans compter les difficultés financières.

Quelques semaines auparavant, la CGT Canal+ avait tenté de s’interposer lors des négociations en interne, mais une pétition émanant de cadres et signée, plus ou moins sous la contrainte, par environ 70 salariés permanents, avait forcé l’entrée de D8 dans la convention collective du groupe Canal+. Le seul délégué syndical CGT de D8, submergé de travail, était lui même au bord du burn-out, en incapacité de faire front, et ne répondait même plus au téléphone.

C’est après m’être sentie poussée dehors par des dysfonctionnements inexpliqués de mon poste de travail et des reproches infondés, que le 30 mai 2013, dernier jour de contrat, et alors que Jean-Luc Mélenchon était le premier invité politique de l’émission d’Hanouna, que j’ai décidé seule de dénoncer en direct les mauvais traitements envers les intermittents. 

La société de Cyril Hanouna, H2O, qui produit l’émission, était déjà au courant de ce qui se passait mais refusait toute implication, n’étant pas mon employeur. La direction de production m’avait vivement déconseillée d’en référer directement à Cyril Hanouna, car d’après elle, il l’aurait très mal pris. Pourtant celui qui m’appelait régulièrement « ma chérie » m’a laissé la parole, il a feint une solidarité et une empathie envers moi : « Il fallait le dire avant, elle va me faire pleurer… » Mais il ne m’a absolument pas soutenue dans les mois qui ont suivi, bien au contraire, il a déclaré dans les médias que j’avais « fait les choses à l’envers »… Comble du cynisme et de l’hypocrisie.

Procès aux prudhommes : l’interminable attente de justice

Me trouvant, encore aujourd’hui, « black listée » des plannings de D8, Canal+ et de nombreuses productions privées, à tel point que le manque à gagner est autour de 7 à 8 jours de travail par mois, j’ai décidé d’attaquer aux prudhommes mon ancien employeur. Pour dénoncer l’injustice dans l’abus de CDD intermittent, mais aussi dévoiler la vulnérabilité face aux employeurs et la précarité que subissent les personnes en CDD. La première audience m’avait déboutée, jugeant irrévérencieuse et dénigrante pour l’image de mon employeur l’intervention sur le plateau de l’émission. Plus d’un an après, la cour d’Appel de Versailles m’a donné raison, en condamnant D8 à me verser l’équivalente de 3 ans de salaire, et surtout en jugeant légitime mon intervention en direct au nom des intermittents.

Cette victoire juridique et morale est un immense espoir et résonne aujourd’hui où le nombre de travailleurs précaires explose, où le code du travail est démantelé et attaqué. Il est indispensable de rappeler les grandes difficultés du terrain et la réalité du monde du travail. Le rapport de force entre employés et employeurs, n’est pas, par définition, égalitaire et encore moins lorsque le contrat est précaire. Comment exiger le respect du Code du travail quand on est éjectable du jour au lendemain ? Comment obtenir réparation lorsque les procédures prennent plusieurs années? Comment trouver la force de se battre lorsqu’on dépend du bon vouloir moral de son employeur et que la parole syndicale est rendue inexistante ou presque? 

Génération précaire désenchantée

Les intermittents sont des précaires qui subissent les mêmes pressions et dysfonctionnements que toutes les personnes en CDD. Ces déséquilibres devraient être réajustés par des lois plus protectrices particulièrement pour les travailleurs précaires, en nette augmentation ces dernières années. En outre, le nombre d’inspecteurs du travail susceptibles de relever les irrégularités et de recadrer les employeurs peu scrupuleux, a été baissé de plus de 50% sur 10 ans. Le chacun pour soi devient la norme imposée par le climat social et le statut d’auto-entrepreneur, un eldorado factice prôné par tous y compris Pôle emploi. La peur d’être black-listés des plannings ou simplement pas reconduits, laissent les intermittents mais également les intérimaires et tous ceux en CDD, démunis, vulnérables et les poussent à un individualisme extrême, à un repli sur soi.

Les femmes en sont d’ailleurs les premières victimes. Le milieu particulier du spectacle étant très attractif et concurrentiel, la pression est telle que c’est l’omerta généralisée, aborder une discussion même vaguement syndicale à la machine à café relève de l’exploit. Pourtant c’est bien cet individualisme qui aggrave l’insécurité professionnelle des intermittents et précaires. Les employeurs sont quant à eux très soudés, ils sont syndiqués et organisés. Il existe des listes noires d’intermittents qualifiés de « râleurs » ou « trop syndiqués » et qui sont tenus à l’écart des plateaux de tournage. Mais les syndicats qui défendent les salariés tels la CGT, ou SUD, ont trop peu de marges légales de manœuvre et de moyens, faute en partie au manque de soutien des salariés, à leur manque d’intérêt et au désenchantement généralisé à s’engager. Aujourd’hui être syndiqué est très mal perçu, voire ringardisé. Le taux de salariés syndiqués est bien trop bas. Le constat est alarmant, pour maintenir un rapport de force égalitaire, il faudrait à la fois plus de droit d’intervenir et plus de moyens humains pour les syndicats. 

L’intermittence du spectacle, un bien très précieux

A propos de l’intermittence, le but n’est absolument pas de la stigmatiser dans cette action juridique, mais au contraire de lui donner sa juste place, car ce sont les abus, non majoritaires, qui en ternissent l’image et la décrédibilise aux yeux du public. 

Il est important de rappeler qu’être intermittent du spectacle n’est en rien un « statut », mais la nature d’un contrat, adapté à des situations de travail précaire inhérentes au milieu du spectacle et du cinéma, et c’est également un régime spécifique d’assurance chômage, parmi 14 autres (marins pêcheurs, dockers, intérimaires, pigistes…). Près des 2/3 des intermittents cotisants ne reçoivent aucune indemnité. Les intermittents ne sont en rien responsables du déficit de l’assurance chômage générale car ils sont 3,5% des indemnisés et touchent 3,4% des indemnités versées par la caisse UNEDIC. Le problème n’est pas l’intermittence du spectacle, le problème, c’est l’augmentation des contrats précaires que ne veut pas prendre en charge le Medef, le syndicat des grands patrons, les premiers pourtant à tirer profit de cette situation. C’est pourquoi la permanence d’intermittents du spectacle à des postes fixes dans des chaines de télé privées, doit être davantage contrôlée et sanctionnée car c’est souvent pour de mauvaises raisons. Employer 10 intermittents au lieu de 3 CDI est très avantageux. La précarité des salariés permettant en effet aux employeurs d’en abuser plus aisément, comme chez Canal+, où l’ont évite ainsi de payer des primes d’ancienneté ou d’intéressement, et où les économies se font en priorité sur la masse salariale précaire et pas sur les salaires versés aux animateurs-producteurs… 

L’intermittence du spectacle est un bien social très précieux. 

Non seulement c’est une grande source de richesse sociale mais c’est également ce qui permet la diversité culturelle de notre pays, le monde entier nous l’envie! C’est par la valeur sociale et culturelle que la France a assis sa richesse économique. Faut-il encore dire haut et fort que la culture est le plus gros moteur économique en France, elle rapporte 8 fois plus que l’industrie automobile et 4 fois plus que le luxe! Mais surtout la richesse humaine apportée par la culture n’a aucune échelle de mesure car elle n’a pas de prix. Elle est source de cohésion, source d’échanges humains, source d’éducation et de compréhension du monde. En ces temps plus que troublés par les violences, le racisme, l’intolérance, et par l’injustice sociale qui exacerbe les pulsions de peur de l’autre, il est impensable d’attaquer à ce point les valeurs fondamentales qui nous ont construit. La France vaut mieux que ça! 

#On Vaut Mieux Que ça!

Il est donc plus que nécessaire que la ministre du travail Myriam El Khomri et le gouvernement de Valls cessent d’ignorer les grandes difficultés sociales dues aux dégradations des conditions de travail que nous subissons. 

Le projet de loi travail porté par la ministre reprend la feuille de route du Medef. Il va provoquer toujours plus de flexibilité, toujours plus d’économies sur les masses salariales, au détriment de notre sécurité, et c’est une catastrophe sociale annoncée. Ils font fausse route et n’ont pas conscience de ce que vivent les gens au quotidien, des répercussions sur la vie des familles, et donc aussi des enfants. Tout est attaqué dans ce projet : la rémunération, la durée du travail et les temps de repos, les indemnités prudhommales et même les indemnités chômage. La communication du gouvernement est mensongère et fait de la désinformation. C’est inacceptable que ce gouvernement traitre continue d’abdiquer face aux puissances financières des grands groupes représentés par le Medef. Clairement leur volonté est d’empêcher des gens comme moi, précaires ou en CDI, d’avoir gain de cause aux prudhommes car avec la loi Travail, j’aurais gagné 4 fois moins à cause du plafonnement à 6 mois de salaire max d’indemnisation pour 2 à 5 ans d’ancienneté. Autant dire que ça n’aurait pas valu tant d’effort et de sacrifice d’aller aux prudhommes et que la chaine n’aurait jamais été condamnée… Ce serait l’impunité totale pour les employeurs. 

Et ce n’est pas tout, car en même temps que cette loi abjecte, les négociations pour la convention d’assurance chômage viennent de commencer, toujours dans les locaux du Medef (cherchez l’erreur…) et le gouvernement semble très enclin à répondre aux demandes du Medef : faire 800 millions d’économies sur les indemnités des chômeurs. Ils oublient volontairement de remettre en cause l’explosion des contrats précaires, le système de la caisse Unedic avec Pole Emploi dont les coûts de fonctionnements sont les vrais responsables du déficit, alors que la balance entre les cotisations perçues par l’unedic et les indemnisations reversées est positive! Le régime d’assurance chômage est excédentaire! Une autre dépense de la caisse Unedic que Medef et gouvernement occultent : l’aide à la création d’entreprise ! Est-ce aux chômeurs de supporter le poids de tous ces dysfonctionnements?

On a trop de bonnes raisons de se révolter pour rester à subir ce que l’alliance Gouvernement-Medef est en train de vouloir mettre en oeuvre. 

Le message que j’aimerais faire passer est simple : c’est un message d’espoir et d’appel au courage, de ne pas se résigner, de dire haut et fort nos légitimes colères et se battre, sur tous les plans, seuls ou en collectifs, envers et contre toute forme d’injustice. 

Beaucoup d’initiatives ont émergé contre cette loi, j’espère que nous réussirons à toutes les rassembler en un grand mouvement pour défendre les droits sociaux de tous. Un grand élan plein de promesses est né avec la pétition en ligne "Loi travail : Non, merci!" et ses 1 Million de signatures! et aussi grâce aux Youtubeurs du collectif #OnVautMieuxQueCa. 

Nous avons ensemble concocté cette vidéo à faire partager à votre entourage sans modération !

https://youtu.be/K0Rsrw7sgk4

Rendez-vous donc partout en France pour manifester contre le projet de Loi Travail.

Hauts les coeurs et hauts les poings!

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.