La non-intervention des démocraties occidentales et de l’ONU dans le conflit syrien, depuis 2011, résonne en écho historique de la non-intervention prônée par les mêmes démocraties occidentales et la Société des Nations (SDN) lors de la guerre d’Espagne, de 1936 à 1939. Pas plus alors qu’aujourd’hui cette politique de passive complicité n’aura réussi à épargner à l’Europe des vagues de réfugiés et une violence sans précédent pour chaque époque respective.

Je persiste et signe comme historien dans ce parallèle que beaucoup rejettent. Car les analyses sans concession que j’ai publiées au fil des mois sur la révolution syrienne m’ont amené des réactions contrastées en termes positifs ou négatifs. Mais aucun de ces textes n’a suscité autant d’hostilité que ma mise en perspective du conflit syrien à la lumière de la guerre d’Espagne.

C’est un ancien ministre,  pressenti pour prendre la tête de la Fondation pour les Oeuvres de l’Islam, qui m’a planté la plus récente de ces banderilles : « Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po, un des conseillers du gouvernement, nous expliquait il y a quatre ans que la Syrie est notre nouvelle guerre d’Espagne. Les gens qui sont partis là-bas, ils ont pu croire qu’ils étaient encouragés par la diplomatie française ». D’autres avant lui, qui m’attribuaient bien à tort les mêmes fonctions de « conseiller » occulte, ne m’avaient lu qu’à moitié, pour mieux me dénigrer par paresse ou par malhonnêteté.

En avril 2013, j’avais en réalité tenté, dans les colonnes du  Monde , de dresser un parallèle entre, d’une part, l’Espagne de Franco soutenue par l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini et, d’autre part, la Syrie d’Assad appuyée par la Russie de Poutine et l’Iran de Khameneï. Quand je parle d’Espagne, d’Allemagne, d’Italie en 1936-39, de Syrie, de Russie et d’Iran en 2011-2016, je ne parle pas des peuples de ces extraordinaires pays, mais des régimes despotiques qui en ont accaparé le devenir et les ressources.

Face à cette triade des dictatures, active alors comme aujourd’hui, je mettais et je mets en exergue la résistance, alors du peuple espagnol, aujourd’hui du peuple syrien, déterminé une fois pour toutes à reprendre son destin en mains. Mais je soulignais et je souligne que cette révolution avait et a pour ennemi mortel les visées totalitaires des forces arrivées soi-disant pour la secourir, les staliniens dans l’Espagne républicaine, les djihadistes dans la Syrie soulevée contre Assad. Je rappelle qu’au moment où j’écrivais ma tribune du  Monde, Daech n’existait pas encore et qu’un soutien déterminé aux révolutionnaires syriens aurait permis de contenir les affidés d’Al-Qaida, voire de les réduire.

Que n’ai-je pas entendu pour avoir osé associer une partie de la geste « progressiste » européenne à ceux que de distingués intellectuels considèrent toujours comme des Arabes englués dans leurs querelles d’Arabes ! J’avais en effet brisé un tabou, celui du caractère exemplaire, et par définition exclusif, de notre « progrès » lorsqu’est en jeu la libération de peuples qui ne sont pas censés partager nos « valeurs ». Bel aveu de refus d’universalité des dites « valeurs », mais passons…

Les liens intimes de ma famille avec l’Espagne et ma haine aussi profonde du fascisme que du stalinisme m’ont préservé de la vision « sulpicienne » de la guerre d’Espagne. Ce conflit fut un épouvantable carnage, mais c’est du côté de la République qu’il fallait se tenir, quelles que soient les horreurs, et elles furent nombreuses, perpétrées en son nom. Et les franquistes avaient une indéniable base sociale, même si c’est au nom du peuple, et du peuple seul, qu’ont combattu et qu’ont été vaincus les Républicains.

Si j’invoquais au printemps 2013 les références de la guerre d’Espagne, c’est parce que la non-intervention préconisée par le Front populaire en 1936 n’avait sauvé ni la République en Espagne, ni la paix en Europe. Après cinq années à prôner l’abandon du peuple syrien, de crainte de faire le jeu des djihadistes, nous avons aujourd’hui contribué à nourrir le monstre Daech à l’ombre du monstre de la dictature d’Assad. Et Daech, nous en faisons la tragique expérience depuis deux années, ne pouvait éternellement rester contenu au Moyen-Orient.

Il est tout aussi évident que la Russie de Poutine utilise la Syrie comme un formidable terrain d’expériences militaires, tout comme l’Allemagne d’Hitler l’avait fait dans l’Espagne en guerre civile. Des nouvelles formes de bombardement aérien ont été raffinées alors comme aujourd’hui pour mieux terroriser les populations civiles. Des armements prohibés, comme les obus à sous-munition, ont aussi été testés en toute impunité. Espérons que cette fois-ci, au moins, un tel savoir-faire ne sera pas exporté par Moscou sur des théâtres plus proches de nous.

Quant aux djihadistes, nous avons été quatre historiens à démontrer en Sorbonne en avril 2015 (voir l’émission ici)  que leur engagement était fondamentalement différent de celui des brigadistes dans l’Espagne républicaine et de leurs prédécesseurs dans l’internationalisme européen, les militants garibaldiens ou philhellènes. Les djihadistes basculent en effet en rupture d’avec leur environnement politico-culturel, tandis que les internationalistes européens s’inscrivaient dans une généalogie souvent familiale de combats remontant à la Révolution française.

Si la Syrie est notre guerre d’Espagne, ce n’est donc pas du fait d’une assimilation fallacieuse des djihadistes aux brigadistes, mais bien en raison de la non-intervention occidentale. Mais entendons-nous bien sur ce mot  de « non-intervention »: les Républicains espagnols ne voulaient pas plus que la France et la Grande-Bretagne fassent la guerre à leur place que les révolutionnaires syriens ne le demandaient à l’Occident. Ce sont des armes que les uns et les autres suppliaient d’obtenir pour renverser un rapport de forces écrasant du fait de l’intervention massive et multiforme des alliés de leurs ennemis.

A l’heure où Alep brûle, il n’est peut-être pas trop tard pour comprendre enfin que la Syrie est notre guerre d’Espagne.

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