Toni Morrison, comme si elle était parmi nous

Professeur à New York University, Manthia Diawara célèbre la vie de son amie Toni Morrison dont il a appris la mort en plein séminaire sur les études noires-américaines. Il y associe le souvenir d’un autre ami, Édouard Glissant, disparu en 2011, qui avait théorisé ce « nouveau Baroque » dont témoigne l’œuvre de Morrison.

J’ai appris la mort de Toni Morrison par SMS vers 15h45 mardi 6 août, pendant que j’étais au milieu de mon séminaire à la European Graduate School, à Saas Fee (Suisse). Je parlais de l’influence d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon et, particulièrement, d’Édouard Glissant sur les études noires-américaines aux USA. Nous parlions du concept d’opacité que Glissant avait dévelopé « comme valeur à opposer à toute tentative pseudo-humaniste de réduire les hommes à l’échelle d’un modèle universel. La bienheureuse opacité, par quoi l’autre m’échappe, me contraignant à la vigilance de toujours marcher derrière lui. » (Discours Antillais, p. 473)

Le téléphone s’alluma à côté de moi, en ce moment, et j’ai vu quelqu’un lire et crier : « Toni Morrison est décédée ! »

Toni Morrison et Manthia Diawara Toni Morrison et Manthia Diawara
La nouvelle fut suivie d’un silence lourd, de plus de trois minutes, et ça aurait pu aller plus longtemps (comme si le temps ne bougeait plus sans Toni Morrison), si je n’avais pas réalisé qu’il me venait à moi, leader de la classe, d’aider les autres pour qu’ils se ressaisissent. J’ai ainsi retrouvé ma voix en leur disant que, la connaissant, Toni aurait préféré qu’on célèbre sa vie, plutôt que de pleurer sa mort. Car Toni sera toujours vivante pour nous.

Une étudiante blanche, avec sa boucle en or accrochée au nez, qui n’avait encore rien dit depuis le début du séminaire, prit la parole. Elle se souvient d’avoir lu Song of Salomon, pour la première fois au lycée. Tout était inoubliable pour elle, à cause de ce personnage du nom de Pilate qui n’avait pas de nombril, et donc coupée de son origine. Elle ne pouvait pas non plus oublier cette classe parce que la maîtresse s’appelait Memory.

A moi d’enchaîner en racontant que j’avais rencontré Toni en 1984 ou 1985, quand j’ai été présenté à elle par son amie Toni Cade Bambara, auteure de Gorilla my Love (1972) et The Salt Eaters (1980).  Avant de devenir la romancière et essayiste que nous connaissons aujourd’hui, Toni Morrison était d’abord l’éditrice qui avait ouvert les portes de la prestigieuse maison de publication, Random House, aux femmes noires –Angela Davis avec son autobiographie en 1974, Gayle Jones avec Corregidora (1975), et Bambara, citée plus haut.

Ainsi, Toni Morrison et d’autres géantes de la littérature américaine-noire telles que Alice Walker et Maya Angelou avaient transformé le champ de la littérature américaine noire, jusqu’en ce moment dominé par les textes des hommes noirs : Richard Wright, Ralph Ellison, Eldridge Cleaver, Ismael Reed, etc.; avant de changer toute la littérature Americaine et la couleur de la littérature mondiale. Comme dirait Glissant, un nouveau monde naissait, le « nouveau Baroque » pour relier et relater le monde. Toni Morrison et Gabriel García Márquez étaient les chantres des esthétiques de ce Tout-Monde. 

L’une des premières tâches de Toni Morrison et ses collègues fut donc de rendre visibles les femmes noires écrivaines; particulièrement de ressusciter Their Eyes Were Watching God (1937) de Zora Neale Hurston, grand roman féministe que Richard Wright avait trouvé faible en politique.  

Toni Morrison a eu toutes les récompenses pour ses propres romans : du Pulitzer au Prix Nobel de la Littérature. Une journaliste du New York Times lui posa cette question un jour : « Comment vous définiriez-vous? Femme Noire Écrivaine? Ou Écrivain tout court? » Et Toni de répondre tout de suite et sans hésitation : « Femme Noire Écrivaine ! Cela veut dire que dans mon écriture il n’ya pas seulement l’écrivaine, mais aussi l’expérience vécue des noires en Amérique raciste et ségrégationniste,  et celle de la femme. Cela manquait un peu dans ce que faisaient les hommes avant nous. »

J’ai dit à la classe que Toni était surtout honnête avec elle-même et qu’elle n’hésitait pas à dire la vérité. Je l’admirais pour cela et beaucoup de ce qu’elle avait. Nous avions célébré Toni quand la version filmée de Beloved, avec Danny Glover et Oprah Winfrey, est sortie. Toni est venue dîner chez nous pendant les visites des écrivains et cinéastes africains tels que Sembene Ousmane ou Wole Soyinka. Mais, sans doute, mon plus grand souvenir de Toni a eu lieu en 1995, juste avant le décès de Toni Cade Bambara. Toni avait appelé son homonyme à Philadelphie, la sachant condamnée par un cancer, pour lui demander si elle pouvait faire quelque chose pour elle. Toni Cade Bambara lui répondit qu’elle voulait avoir une surprise partie avec tous ses amies pour dire au revoir.  Toni a mis son appartement de Soho à notre disposition en nous disant d’inviter tous les amis de Toni Cade. Ainsi, nous avions fêté la vie et pas la mort.  

C’est par ces mots que j’ai demandé à ma classe à Saas Fee, emmurée par les montagnes Suisses, de célébrer Toni Morrison et Édouard Glissant ensemble, comme si ils étaient parmi nous. Et ainsi nous avions passé toute la soirée à parler d’eux. 

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