Billet de blog 7 nov. 2017

Tariq Ramadan avant pendant après, par Edgar Morin

Le philosophe et sociologue Edgar Morin s'exprime pour la première fois sur l'affaire Tariq Ramadan. Pour avoir publié deux livres de discussion intellectuelle avec ce dernier, il fait l'objet d'une campagne de calomnie visant son refus de toute diabolisation de la religion musulmane.

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J’ai connu Tariq Ramadan quand il est venu me proposer un livre de dialogue sur les grands problèmes contemporains. Il avait la réputation d’être un défenseur rigoriste de l’Islam. Il m’a paru intelligent et cultivé. J’ai accepté le « challenge » pensant que j’allais effectuer un match intellectuel avec un boxeur de ma catégorie.

J’étais donc et reste très content de contribuer à établir un pont entre des cultures ou modes de pensée qui ne se comprennent pas et ne communiquent pas et où même l’incompréhension progresse de part et d’autre.

Pour moi l’Islam comme le christianisme a produit dans l’histoire le meilleur et le pire, encore que dans le passé c’est le christianisme qui ait manifesté la pire intolérance. Mais ma pensée s’est toujours opposée à la réduction au pire.

Lors de nos entretiens enregistrés, mon épouse avait tenu à y participer en l’interrogeant sur sa position par rapport à l’égalité des femmes, ce sur quoi il avait développé une réponse en accord avec nos principes.

Au cours de notre débat il se montra partisan d’un Islam européen, acceptant la démocratie, l’égalité des femmes, l’abandon de la religion musulmane, et partisan d’un humanisme, différent par sa source religieuse, mais semblable au mien. Le livre s’intitula Au péril des idées (paru en 2014 aux Presses du Châtelet). Je pensais que Tariq Ramadan avait évolué à partir d’une conception rigide antérieure et je ne suis pas de ceux qui enferment autrui dans une conception qu’ils ont dépassé. Il ne pouvait jouer jeu trompeur dans ce livre dont il faisait la propagande auprès de la jeunesse musulmane.

Deux ou trois ans plus tard, je souhaitai un nouveau débat car nous avions contourné le problème de la religion et je tenais à exprimer mon point de vue anthropo-sociologique selon lequel ce sont les esprits humains qui produisent les Dieux lesquels s’imposent en maîtres sur ces mêmes esprits qui les ont produits. Nous avons fait ce nouveau dialogue qui a montré notre différence (d’où l’absurdité de me considérer comme islamo-gauchiste) et nous avons également divergé sur l’interprétation du printemps arabe qu’il a vu à l’origine manipulé par les Etats Unis alors que je voyais sa spontanéité. Mais le dialogue fut courtois et amical, animé par C.H de Bord lui-même croyant chrétien (L'urgence et l'essentiel est paru cet automne aux éditions Don Quichotte).

Puis à la suite d’horribles attentats daechistes en France et en autres lieux, il y eut la récente vague dénonçant l’islamisme et ses supposés agents, dont ma personne, et dénonçant avec insistance le double jeu intellectuel de Tariq Ramadan.

La diabolisation de Tariq Ramadan m’a poussé, dans mes propos, à le défendre d’autant plus que j’avais et ai encore le sentiment qu’il y ‘avait cabale contre sa personne pour le disqualifier intellectuellement.

Puis, je fus surpris et troublé par la première accusation de viol et sévices, ainsi que par les accusations qui suivirent. Il nia et poursuivit en justice les plaignantes, mais s’il est coupable il ne peut dans sa situation faire que la chose qu’il ferait s’il est innocent, nier jusqu’au bout. Par ailleurs les accusations convergent les unes dans les brutalités et sévices dans l’acte sexuel, les autres dans la séduction de mineures, et dans tous les cas l’adultère.

Certes je sais qu’il y a des violences érotiques qui peuvent être désirées de part et d’autre, mais je sais qu’il en est d’imposées par un mâle dominateur obéissant à ses plus violentes pulsions.

Je sais qu’il faut attendre les confrontations d’un procès pour se faire son opinion sinon de façon plus complète, du moins de façon plus correcte, mais ce qui est à mes yeux incontestable, c’est la contradiction entre son discours religieux de pureté et de pudeur, et son comportement très profane de séducteur et pire, selon les accusations, de macho dominateur. Toute religion a ses Tartuffe, et l’Islam peut avoir les siens. Je sais aussi que les machos intempérants existent dans toutes les sphères de pouvoir, politique, économique ou spirituel (prêtres pédophiles).

Je sais qu’une cabale fixée sur la personnalité de Tariq Ramadan s’était déchainée avant ce scandale et qu’elle utilise ce scandale pour le détruire. J’ai horreur du lynchage médiatique et je ne mêle pas ma voix aux enragés. Mais je ne peux pas être moins ému par ce qu’ont souffert les victimes de Tariq Ramadan que par celles de Weinstein et autres victimes de viols et violences.

Je tiens seulement à distinguer mon opinion sur sa pensée politico-religieuse de la réprobation de tout mon être pour des actes qui offensent et humilient, surtout femmes et enfants. Je tiendrai compte de tous éléments nouveaux d’information pour, s’il le faut, modifier mon diagnostic actuel.

Edgar Morin

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