La Havane contre les journalistes

Le photographe David Himbert a été arrêté dimanche 4 novembre, au cours d’un reportage à Cuba, et ses photos détruites. Il livre son témoignage à Mediapart : « C’est un message clair qui a été envoyé à la presse en général: ne mettez pas le nez dans nos affaires ».

En avril dernier, Mediapart publiait, dans la section Portfolio, une série d’une quinzaine de mes photos intitulée Cuba, en suspension entre deux mondes. Cette série faisait le point sur deux années riches en événements, depuis la visite historique de Barack Obama à la Havane, la mort de Fidel Castro, en passant par l’élection de Donald Trump et l’arrivée du nouveau président Diaz-Canel. Des photos qui sont extraites d’un travail documentaire que je mène depuis 2011 à Cuba, et qui a pour objet de documenter la fin de la révolution castriste et la transition vers l’économie de marché.

Dans le but de continuer ce travail, j’étais à Cuba la semaine dernière, et parmi les objectifs que je m’étais fixé, il y avait celui de faire le portrait de Berta Soler, la leader des Dames en blanc (Las damas de blanco), mouvement d’opposition constitué de femmes, à l’origine des épouses et de mères de dissidents emprisonnés sous Fidel Castro.

 © David Himbert. © David Himbert.
Grâce à une connaissance à la Havane, j’ai rencontré un journaliste indépendant cubain, proche des milieux dissidents, qui m’a donné le numéro de téléphone de Berta Soler, mais qui m’a aussi signifié qu’elle était actuellement assignée à résidence avec d’autres activistes, à Lawton, une banlieue proche de la Havane où le groupe a établi son quartier général.

Face à cette difficulté, j’ai quand même décidé de l’appeler pour voir si je ne pourrais pas la photographier à distance, à la fenêtre du bâtiment. Elle a répondu qu’il lui était interdit d’apparaitre même à une fenêtre, et que la maison faisait en effet l’objet d’une surveillance policière accrue (surveillance qu’on peut voir sur plusieurs photos publiées lors des dernières semaines sur le compte Twitter de Berta Soler.

Découragé par ces informations, je décide quand même de me rendre à Lawton, de photographier au moins la maison, me disant que ça permettrait au moins d’illustrer cette crispation du régime cubain face au Dames en blanc.

Mais en descendant du taxi, mon traducteur Daniel et moi avons été immédiatement interpellés par un policier en civil, et nous avons été embarqués dans une auto-patrouille vers un local du DSE, département de sécurité de l’état (Departamento de Seguridad del Estado).

Là a démarré un premier interrogatoire d’environ 3 heures, durant lequel on m’a signifié que les appels au journaliste cubain et à Berta Soler avaient été écoutés, et durant lequel on m’a questionné sans relâche sur mes intentions. Un des policiers a commencé à regarder les photos d’un de mes appareils, et il m’a demandé de me justifier sur des photos des ambassades russes et américaines. J’ai expliqué qu’en tant que photographe d’agence, il était normal de renouveler ces images, qu’elles servent à illustrer les questions diplomatiques quand c’est nécessaire. L’officier a effacé toutes les photos des ambassades, et s’est mis à chercher frénétiquement d’autres images sensibles, effaçant systématiquement toute image où apparaissaientt des policiers ou des militaires.

Au bout de 3 heures d'interrogatoire, j’ai été transféré en autobus, sous surveillance et sans mon passeport, vers l’aéroport de Varadero car j’avais signifié que je devais prendre mon vol de retour vers Montréal le soir même. Là, j’ai de nouveau subi un interrogatoire d’environ 4 heures, durant lequel les services d’immigration ont fouillé mes affaires, pour finalement confisquer tous les supports contenants mes photos (cartes-mémoire et disque dur). La totalité de mon travail, des centaines de photos, a été mis sous scellés, avec pour seule justification la nécessité de les analyser.

«Une sorte de procès-verbal» a été dressé. © David Himbert «Une sorte de procès-verbal» a été dressé. © David Himbert

Moins d’une heure avant mon vol, et après près de 12 heures de détention, on m’a remis mon passeport et j’ai pu prendre mon avion. 12 heures pendant lesquelles je n’ai pas subi de violences, mais où j’ai été maintenu sous pression sans arrêt, sans nourriture, avec seulement un peu d’eau. Nous voilà donc revenus au bon vieux de temps de la guerre froide, et de ses méthodes d’intimidation d’un autre âge. 

Ce matin, je suis allé consulter les statistiques de visites de mon site web, histoire de voir s’ils l'avaient consulté pour s'informer à mon sujet. Et en effet, les autorités cubaines y sont allé plusieurs fois, et ce dès le début de ma détention, vers 10h00 du matin. Cela signifie que dès les premières minutes, j’ai été identifié comme photojournaliste, affilié à deux agences importantes à Paris et à New York, donc que je n’étais pas un obscur espion à la solde de je ne sais trop qui. Ça aurait dû être suffisant pour me relâcher tout de suite. Or c’est évident que c’est un message clair qui a été envoyé à la presse en général: ne mettez pas le nez dans nos affaires.

Des collègues à moi qui travaillent dans la région m’ont confirmé avoir observé ce regain d’hostilité envers la presse étrangère depuis la fin de la lune de miel avec Barack Obama. Le bureau de Reporters Sans Frontières à Rio, qui couvre l’Amérique latine, m’a confirmé les mauvais traitements systématiques envers les journalistes qui s’avisent de s’approcher de Berta Soler et des Dames en blanc, et ces mêmes Damas de blanco sont de plus en plus persécutées par le régime de la Havane.

Je croyais sincèrement Cuba en marche vers la démocratie. Lentement, mais sûrement. Miguel Diaz-Canel, le nouveau président qui se présente comme un réformateur, apparaît de plus en plus comme un homme à double face. Le discours est libéral, mais la pensée semble plus dure encore que sous les frères Castro.

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