L'African National Congress (ANC) célèbre son centenaire ce dimanche 8 janvier. Au pouvoir en Afrique du Sud depuis la fin de l'apartheid en 1994, ce parti a réussi l'essentiel: une démocratie représentative et inclusive, dotée d'institutions stables et d'une Constitution parmi les plus progressistes du monde. Mais l'ANC doit désormais changer, explique Vincent Darracq, chercheur du centre d'études Chatham House.
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Le 8 janvier, l'African National Congress (ANC), le parti au pouvoir en Afrique du Sud depuis la fin de l'apartheid en 1994, fête ses 100 ans, dans la ville poussiéreuse de Bloemfontein où il a été fondé en 1912. Le moment apparait propice à un retour sur l'histoire d'un mouvement dont la trajectoire se confond avec celle de l'Afrique du Sud contemporaine.
L'ANC a été créé par des élites africaines éduquées, en réaction à la création en 1911 de l'Union sud-africaine: le nouvel Etat, qui scellait la réconciliation des colons afrikaners et britanniques sur le dos des populations indigènes après la Guerre des Boers, limitait sévèrement les droits des Africains, en matière de vote, d'accès à la terre ou à l'emploi. Le but avoué de l'ANC était d'unir les Africains dans le combat contre la discrimination institutionnalisée pour aboutir à une Afrique du Sud non-raciale.
Après des décennies de lutte et de mobilisation, de clandestinité et d'exil, les efforts de l'ANC ont payé: l'apartheid a été aboli, et les premières élections démocratiques et non-raciales de 1994, qui ont porté au pouvoir l'ancien mouvement de liberation nationale, ont ouvert une nouvelle ère.
Cette Afrique du Sud post-apartheid non-raciale et démocratique est sans doute, en soi, la plus belle réussite de l'ANC. Le pays est désormais une démocratie représentative et inclusive, dotée d'institutions stables et d'une Constitution parmi les plus progressives du monde, où les élections sont entièrement libres et fiables. Blancs et Noirs coexistent dans le même Etat, vivent sous les mêmes lois: la guerre raciale annoncée n'a pas eu lieu. Le nouveau régime a adroitement construit une nouvelle mythologie nationale unificatrice, autour du « Père de la nation » Mandela ou d'évènements tels que les victoires des Springboks, et il est désormais légitime aux yeux d'une immense majorité de la population. Lorsqu'on repense aux incertitudes qui entouraient la transition négociée de sortie de l'apartheid, avec les craintes d'alors de conflits raciaux ou de coups d'Etat de l'extrême-droite blanche, cela n'est pas un mince exploit. Tout ceci, on le doit à l'ANC, à sa vision et son habileté.
Depuis 1994, le gouvernement ANC a fait beaucoup. Grâce à ses politiques réconciliatrices, il a su rassurer la population blanche. Avec ses politiques économiques rigoureuses, il a su convaincre les milieux d'affaires que leurs investissements étaient sûrs en Afrique du Sud. Il a construit des millions de maisons gratuites et a amené des services publics tels que l'eau et l'électricité à des secteurs de la population jusqu'ici délaissés. Pour de nombreux Sud-Africains, en particulier les classes moyennes noires émergentes, la vie est meilleure aujourd'hui qu'il y a vingt ans.
Pour des millions d'autres, au-delà de l'obtention des droits politiques, elle n'a pas vraiment changé, et la pauvreté et le chômage sont toujours les problèmes majeurs auxquels fait face l'Afrique du Sud, la croissance économique soutenue ne s'étant pas traduite en regain de l'emploi. Aujourd'hui, il est de bon ton de fustiger les politiques économiques d'obédience néolibérale menées par l'ANC depuis 1994 pour expliquer cet échec ; mais au milieu des années 1990, à l'apogée du paradigme néolibéral, qui pouvait sérieusement critiquer l'ANC, désireux de paraître sérieux et crédible, pour la mise en place de politiques fiscales et monétaires prudentes sur les conseils du FMI et de la Banque mondiale ? La criminalité et le sida sont deux autres fléaux affectant la société sud-africaine ; à cause du déni irresponsable de l'ex-président Mbeki, le gouvernement ANC les a longtemps laissés prospérer, mais il semblerait que l'administration Zuma ait enfin décidé de s'y attaquer de manière déterminée.
L'ANC est aujourd'hui fermement au pouvoir, avec jamais moins de 60% des suffrages aux élections nationales. Malgré une légère érosion de son soutien électoral, sa domination semble devoir perdurer, en l'absence d'un challenger crédible pour le vote africain. Pour autant, son avenir n'est pas dégagé. De fait, le parti traverse une crise identitaire qui remet en cause ses codes et sa façon de faire du politique. Sa culture politique est historiquement marquée par le centralisme démocratique et l'expérience de la clandestinité: axée sur la discipline, le secret et le consensus, elle a permis au parti de "tenir ensemble" pendant la lutte anti-apartheid.
Aujourd'hui, dans la nouvelle Afrique du Sud, cette culture vole en éclat, injustifiable dans un contexte démocratique et remise en cause par l'arrivée dans le parti de nouveaux militants plus jeunes à l'expérience politique différente. Le parti apparait schizophrénique, niant avec une farouche énergie toute dissension interne mais déchiré par un factionnalisme de plus en plus ouvert qui instrumentalise les médias, les services secrets et le système judiciaire. L'émergence d'un Julius Malema n'est qu'un symptôme de cette déréliction.
L'ANC est menacé de l'intérieur, et ses ennemis les plus redoutables sont l'appât du gain et l'absence de vision. Il apparait aujourd'hui difficile de déceler quel est le projet politique de l'ANC du président Jacob Zuma. Son prédecesseur Thabo Mbeki avait nombre de défauts bien connus, mais au moins avait-il une vision pour le pays, son économie et sa politique étrangère, et les combats qui l'opposaient aux partenaires de l'ANC dans la Triple Alliance, le Parti communiste sud-africain (SACP) et la confédération syndicale Cosatu, étaient une confrontation de projets de société. Désormais, dans un contexte où la plupart des dirigeants de l'ANC (ou leurs proches, à commencer par la famille Zuma) sont aussi des entrepreneurs avec des intérêts économiques considérables, il semble bien que le ferment principal de la compétition interne au parti n'est plus l'idéologie: les affrontements de moins en moins voilés qui émergent entre les Zuma, Motlanthe et autres Sexwale et Mbalula dans la perspective de la prochaine conférence du parti fin 2012 ont plus à voir avec le business et les postes au gouvernement.
Si l'ANC ne se dote pas d'une nouvelle vision pour l'Afrique du Sud, alors il ne sera plus là dans 100 ans, car la légitimité de libérateur ne suffira pas à lui assurer sa domination pour toujours. Loin de l'idéalisme des gentlemen de 1912, il courra le risque de n'être rien de plus qu'un véhicule pour les intérêts clientélistes d'une nouvelle classe dominante à l'intersection du politique et de l'économique. Dans ce cas-là, sans doute le renouveau à court ou moyen terme de la jeune démocratie sud-africaine passera-t-il par une scission de la Triple-Alliance et la division de l'ANC en une formation de gauche et une plus conservatrice, entrant en compétition pour le vote africain. Ce serait la fin de l'ANC tel que nous le connaissons, mais cet ultime sacrifice, ironiquement, n'est-il pas nécessaire pour que la principale œuvre de l'ANC perdure?
Vincent Darracq, Visiting Fellow, Chatham House