Discriminer en paix

Selon Matthieu Niango, normalien, agrégé de philosophie et Guillaume Johnson, chercheur au CNRS « c'est l'administration elle-même qui affirme, dans un mémoire déposé à la cour de Cassation dont le contenu a fini par fuiter, que des policiers, accusés de discrimination pour avoir contrôlé des personnes en raison de leur couleur de peau, n’ont, finalement, rien fait de mal…parce qu’il n’y a pas de mal à discriminer ».

Ce n’est pas une petite phrase des Le Pen. Ce n’est pas le courageux Secrétaire d'Etat socialiste des Transports déclarant, d’une voix tremblante de peur : « eh bien écoutez, moi je préfère qu’on discrimine effectivement pour être efficace, plutôt que de rester spectateur». Pas non plus Valls enterrant le plan de lutte contre le contrôle au faciès, ni Hollande passant paisiblement de la promesse du droit de vote des « étrangers » à la déchéance de nationalité. C’est bien plus discret que ça.

Bien plus grave : cette fois, c'est l'administration elle-même qui affirme, dans un mémoire déposé à la cour de Cassation dont le contenu a fini par fuiter, que des policiers, accusés de discrimination pour avoir contrôlé des personnes en raison de leur couleur de peau, n’ont, finalement, rien fait de mal… parce qu’il n’y a pas de mal à discriminer.

L’Etat ne nie pas les faits reprochés à ses policiers. Au contraire, il les approuve : il affirme froidement qu’il est techniquement justifié d’arrêter une personne dans la rue pour lui demander ses papiers simplement en raison de ses origines réelles ou supposées. Il affirme que les personnes non-blanches étant plus souvent en situation irrégulière que les autres, il faut qu’elles soient plus souvent contrôlées.

Justifier le contrôle au faciès pour lutter contre l’immigration irrégulière, la délinquance ou le terrorisme, consiste au fond à dire aux personnes arrêtées en raison de leur couleur de peau : « Soyez heureuses  ! Grâce à votre sacrifice, une partie de la population sera tranquille ! La France ira mieux ! Vous serez humiliées, malmenées. Vous serez discriminées. Vous serez fouillées, mises de côté, retardées, pointées du doigt. Mais c’est pour la bonne cause : la tranquillité et la paix des vrais Français ! Votre sacrifice n’aura pas été vain ! » Il y a fort à parier qu'elles ne seront pas d'accord.

Peu importe, d’ailleurs, qu’on ne sache rien, ou pas grand-chose, des effets réels de ces contrôles au faciès sur la tranquillité du plus grand nombre. Des études menées aux Etats-Unis ont même démontré des résultats contradictoires en la matière, quel que soit le sujet concerné. Que vaut, de toute façon, cette hypothétique efficacité, si son prix est celui de l’égalité de tous devant la loi ? On ne devrait jamais sacrifier la justice à la tranquillité publique : c'est la conclusion formulée par une juge new-yorkaise en juillet 2014, au terme d’un procès retentissant impliquant la police de New York pour des pratiques discriminatoires mais censément efficaces. Pour la justice américaine, le contrôle racialement ciblé est inconstitutionnel, car traitant les Noirs comme des suspects naturels.

Demain ce sera à notre Cour de cassation de décider quelle est la position de la France sur le sujet. Formons le vœu qu’elle ne donne pas naissance, par une décision qui ferait jurisprudence, à un Etat qui pourrait discriminer en paix. La France s’installerait alors dans un système légalement discriminatoire, un système qui a porté, en Afrique du Sud, le joli nom d’apartheid. Apartheid bleu blanc rouge, pour une France qui, au nom de la tranquillité publique, tiendrait toute une partie de la population pour un ramassis de citoyens de seconde zone.

Pour lutter contre l’immigration illégale ou le terrorisme, on autoriserait donc les contrôles policiers discriminatoires. Ce ne serait qu’un début. Demain, on justifierait l'exclusion des non-Blancs des boîtes de nuit parce que ce sont eux, qui, le plus souvent, sont pauvres, consomment peu, embêtent les filles, se battent et doivent être vidés. Demain, plus de logement pour eux, parce qu'ils sont souvent plus pauvres que les autres, donc plus souvent mauvais payeurs. Plus de travail non plus pour eux, parce qu'après tout, ce sont quelquefois des binationaux qui espionnent pour des puissances étrangères, ou préparent des attentats, etc.

Avouons-le, il y aurait alors contradiction dans les termes : si le peuple français souhaite vraiment l'apartheid ; s’il est prêt, pour protéger une partie de lui-même, à soumettre toutes les autres ; s’il a placé au sommet de ses valeurs la nécessité de préserver à tout prix la vie d’une frange de sa population jugée plus authentique que les autres ; s’il a cédé à la lâcheté et à l’injustice, alors à quoi bon le défendre et l’aimer ?

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