Les forces hostiles au journalisme d'investigation

L'affaire Cahuzac a rappelé l'importance du journalisme d'investigation et d'une justice indépendante pour la démocratie, relève la journaliste équatorienne Monica Almeida. Pourtant, dans le monde entier, des gouvernements, des entreprises ou des célébrités s’emploient à « promouvoir un cadre réglementaire pervers pour défendre ce qu’ils perçoivent comme leur droit sacré d’échapper à toute critique et à tout contrôle ».

L'affaire Cahuzac a rappelé l'importance du journalisme d'investigation et d'une justice indépendante pour la démocratie, relève la journaliste équatorienne Monica Almeida. Pourtant, dans le monde entier, des gouvernements, des entreprises ou des célébrités s’emploient à « promouvoir un cadre réglementaire pervers pour défendre ce qu’ils perçoivent comme leur droit sacré d’échapper à toute critique et à tout contrôle ».


L’affaire Cahuzac, avec tous ses conséquences traumatiques pour la société française et pour ses institutions républicaines, a eu le mérite de démontrer l’importance du journalisme d’investigation pour la vie démocratique, surtout lorsqu’il est mené avec professionnalisme, sans esprit sensationnaliste et avec un sentiment de responsabilité civique, toutes qualités qu’a su illustrer le travail de Mediapart.

Elle a aussi souligné le fait que les efforts des meilleurs reporters n’auraient eu qu’un effet limité sans l’existence d’une police financière efficace et d’un système judiciaire vraiment indépendant et suffisamment réactif. Les stratégies respectives des gouvernements Sarkozy et Hollande face aux « affaires » offrent une belle leçon de choses en la matière, même si la tentation de contourner la séparation des pouvoirs ne semble pas avoir été entièrement absente chez certains membres du gouvernement socialiste.

Malheureusement, dans bien des pays qui se prétendent démocratiques, le contexte institutionnel et juridique n’est pas toujours aussi propice à l’exercice de la fonction de vigilance d’une presse qui, on le sait par ailleurs, ne se comporte elle-même pas toujours de façon exemplaire. Pourtant, il ne manque pas de par le monde de journalistes scrupuleux qui essaient d’exercer cette fonction dans des conditions parfois peu favorables. Cela ne plait pas à tout le monde.

En Europe comme sur d’autres continents, au Nord comme au Sud, le journalisme d'investigation vit aujourd’hui sous la menace d’une série de forces hostiles qui peuvent sembler avoir des objectifs différents, mais qui utilisent des tactiques et des procédures similaires. Gouvernements –quelle que soit l’idéologie qu’il professent officiellement–, entreprises multinationales, célébrités ombrageuses ou institutions exagérément susceptibles s’emploient à détourner la fonction du système judiciaire et à promouvoir un cadre réglementaire pervers pour défendre ce qu’ils perçoivent comme leur droit sacré d’échapper à toute critique et à tout contrôle.

Le recours à ce type de tactiques et de procédures est précisément ce qu’ont en commun des personnalités et des entités aussi hétérogènes que, par exemple, un milliardaire saoudien, un homme d’affaires ukrainien, une banque islandaise, un Premier ministre hongrois, un chef d’État équatorien ou l’Église de Scientologie.

Le modèle de la libel law britannique

L’un des instruments privilégiés de certains Goliath institutionnels qui jouent aux David devant les tribunaux est la loi britannique qui permet à un plaignant d’engager un procès pour diffamation sans qu’il lui soit nullement nécessaire de prouver que sa réputation a subi un préjudice grave.

N’importe quelle publication, n’importe quel journaliste ou même chercheur universitaire, où qu’ils soient domiciliés, peuvent être la cible de cette forme de justice « délocalisée ». Et n’importe quel plaignant, pour peu qu’il ait suffisamment de muscle institutionnel et financier et de capacité d’intimidation, peut prétendre à une compensation de millions de livres sterling pour la moindre atteindre à son image, telle que la définissent non pas les critères d’un espace public démocratique, mais les exigences publicitaires adulatoires des professionnels des relations publiques.

Bien souvent, avant même le risque d’une condamnation, c’est la seule menace des énormes frais juridiques impliqués par ce type de procès londonien qui suffit à dissuader éditeurs et rédacteurs en chef de publier les résultats des enquêtes de leurs reporters.

C’est ainsi qu’en 2004, le milliardaire saoudien Khalid bin Mahfouz a demandé réparation à la chercheuse et journaliste américaine Rachel Ehrenfeld pour avoir affirmé qu’Al-Qaïda avait bénéficié de financements provenant des organismes de bienfaisance et des institutions financières appartenant à ce magnat. Bien que le livre d’Ehrenfeld, Funding Evil: How Terrorism is Financed– and How to Stop It, se soit vendu à seulement 23 exemplaires au Royaume-Uni, sa distribution aux États-Unis a été interdite et l’auteure a été condamnée à payer près de 250 000 dollars de dédommagement au plaignant.

Le cas Ehrenfeld est si scandaleux qu’il a au moins eu une conséquence positive : l’approbation d’une série de lois au niveau local et fédéral protégeant les journalistes, auteurs et éditeurs américains de l’application de toute condamnation pour « diffamation » émise à l’étranger. Par ailleurs, en Grande-Bretagne même, un projet de réforme de la législation sur la diffamation est actuellement étudié par le Parlement. S’il aboutissait, et même s’il reste loin de fournir toutes les protections exigées par les journalistes, il contraindrait les plaignants à démontrer la gravité du soi-disant préjudice qu’ils auraient subi et introduirait une clause de défense liée à la notion d’« intérêt public ».

Un autre exemple flagrant de « tourisme judiciaire » en matière de soi-disant diffamation est celui du milliardaire ukrainien Rinat Akhmetov, qui a eu recours aux tribunaux de Londres en 2007 et 2008 pour museler les enquêtes du journal anglophone Kyiv Post et du site web Obozrevatel. En 2010, il a également obtenu des excuses publiques du quotidien français Le Figaro, qui l’avait décrit comme « un oligarque sulfureux ».

Sous l’effet de la crise financière mondiale, il semblerait que les banquiers soient eux aussi démangés par le désir de se débarrasser des journalistes trop curieux. En février 2008, huit mois avant son effondrement, la banque de Reykiavik Kaupthing a ainsi poursuivi le journal danois Ekstra Bladet pour des articles publiés en 2006. D’après le journaliste britannique Nick Cohen, auteur de You Can't Read This Book : Censorship in an Age of Freedom, Kaupthing a choisi de s’attaquer au quotidien danois devant les tribunaux britanniques non seulement pour museler ses investigations, mais pour dissuader d’autres médias de ne serait-ce que suggérer que l’Islande n’était pas un endroit sûr pour les investisseurs.

Censure « soft » et tentations autoritaires

Ce type de stratégie de censure « soft » est aussi la méthode préférée des gouvernements tentés par le contrôle autoritaire de toute expression publique. Pour leur part, ils n’ont pas besoin d’aller faire leurs emplettes judiciaires à Londres, puisqu’ils  peuvent souvent tailler leur législation à la mesure de leur susceptibilité et exercer une pression indue sur leur système judiciaire.

En Hongrie, la législation sur les médias élaborée par le parti de droite Fidesz impose une définition très subjective de ce qu’elle définit comme une « couverture médiatique objective et équilibrée » et fixe des amendes sévères en cas d’infraction –jusqu’à 840 000 dollars pour les médias audiovisuels. Ce nouveau cadre législatif et les réformes qui l’ont suivi attribuent au Conseil des médias, contrôlé par le gouvernement, un pouvoir si extraordinaire qu’il peut obliger les fournisseurs de services Internet à bloquer l’accès à n’importe quel site (le 1er avril, le Parlement hongrois a modifié la loi sur les médias, conformément à l’avis du Conseil européen. Entre autres choses, il a changé les modalités de la nomination du président du Conseil des médias, dont les membres ne sont désormais plus rééligibles).

Tout récemment, la chaîne hongroise ATV a été admonestée par les autorités pour avoir désigné le mouvement Jobbik (un allié du gouvernement), bien connu pour son discours ultra-nationaliste et ses sorties antisémites, comme une organisation d’« extrême droite ». À la prochaine réprimande, ATV peut s’attendre à une sanction financière.

On comprend pourquoi le Premier ministre hongrois Viktor Orban est irrité par les journalistes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas : il y a un an, par exemple, son proche allié le président de la République, Pál Schmitt, a dû démissionner après que le site d’informations hvg.hu a révélé que 180 des 275 pages de sa thèse de doctorat étaient le fruit d’un plagiat.

Pour délégitimer les critiques venant de l’étranger, Orban joue la carte d’un souverainisme ombrageux, accusant l’Union européenne de traiter la Hongrie comme une colonie et étiquetant ses détracteurs locaux comme des traîtres à la patrie. Une rhétorique similaire est utilisée par certains gouvernements d’Amérique latine.

Un pays comme l’Équateur vient ainsi de mener une campagne agressive contre la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), décrite par les autorités de Quito comme un laquais de l’impérialisme. En réalité, dans un passé encore récent, la CIDH a sauvé de nombreuses vies de militants de gauche persécutés par des dictatures d’extrême droite soutenues par Washington. Les menaces de violation des droits de l’homme sont aujourd’hui heureusement souvent moins graves dans la plupart des démocraties latino-américaines, mais certains régimes « progressistes » manifestent un degré d'intolérance assez surprenant envers tout examen de routine de leurs pratiques en la matière.

Le président équatorien Rafael Correa est bien connu pour son animosité hyperbolique envers les médias privés. Chaque samedi, pendant son programme radio et télédiffusé, journalistes et éditorialistes critiques sont systématiquement agonis d’injures. En 2012, la Cour suprême équatorienne, tout juste élue par un conseil de trois membres contrôlé par le gouvernement, a confirmé la condamnation du journal El Universo pour un article signé par l’éditeur de sa page d’opinion. L’auteur dudit article et trois membres du conseil d’administration ont été condamnés à trois ans de prison et à une amende de 40 millions de dollars. Quand bien même l’éditorial mis en cause aurait pu être interprété par certains comme implicitement diffamatoire, la sentence était tellement outrancière et scandaleuse que Correa s’est vu obligé –à contre-cœur– de « pardonner » au journal. Sur le plan juridique, cependant, la condamnation est toujours valide.

La loi sur les médias actuellement soumise au Parlement –contrôlé par une majorité pro-gouvernementale– exige que toute information diffusée en Équateur soit « vérifiée, corroborée, contextualisée et opportune » (sic !). Cette définition à la fois floue et menaçante est d’autant plus troublante quant on sait que le gouvernement équatorien contrôle étroitement le système judiciaire et dénonce systématiquement comme une forme de malveillance conspirative toute forme d’enquête journalistique approfondie. Des reporters équatoriens –dont l’auteure de ces lignes– ont reçu de hauts fonctionnaires ou de sources anonymes des messages ciblés d’intimidation visant à les dissuader de poursuivre leurs investigations.

Le président Correa a initialement réagi par des menaces de procès et des insultes lorsque la presse a révélé les contrats publics millionnaires dont bénéficiaient des entreprises contrôlées par son frère. Deux journalistes ont étés condamnés à 10 millions de dollars d’amende pour avoir cité des propos laissant entendre que le Président n’ignorait pas ces faits. Quelques mois plus tard, ce sont aussi des menaces et des insultes présidentielles qui ont accueilli les révélations selon lesquelles un autre des proches parents du chef d’État équatorien, Pedro Delgado, alors directeur de la Banque centrale, avait falsifié ses diplômes universitaires. Ce qui s’est finalement avéré tout à fait exact, de même qu’a été prouvé le fait que plusieurs parties d’une thèse d’ingénierie rédigées par le nouveau vice-président de Rafael Correa proviennent d’un site Internet.

Indices plausibles et construction de la preuve

On pourrait citer dans d’autres pays et d’autres domaines bien d’autres exemples de cette logique de dissuasion inquisitrice au service des puissants, comme les manœuvres de l’Église de Scientologie pour faire prohiber la distribution au Royaume-Uni de l’enquête extrêmement bien documentée de Lawrence Wright, Going Clear : Scientology, Hollywood and the Prison of Belief. En France même, on sait par exemple qu’en 2010, le site Rue 89 s’est vu menacé de devoir payer 5 millions d’euros de dommages et intérêts –un record pour une affaire de presse– pour un article concernant Éric de Serigny, alors conseiller d’Eric Woerth au ministère du travail. Plus récemment, c’est la fille du président ouzbek Lola Karimova, puis l’homme d’affaires Christian Latouche, PDG du groupe Fiducial, qui se sont attaqués de façon similaire à Rue 89.

Ce type de méthode, que les activistes défendant la liberté d’information désignent désormais du nom de Strategic Lawsuit Against Public Participation (SLAPP), est scandaleux quand il est le fait du secteur privé. Il est non moins indigne quand il devient une arme d’intimidation de la puissance publique. On songe aux propos prophétiques que tenait Robespierre en 1791 sur le caractère intangible de la liberté de presse : « Quel est le principal avantage, quel est le but essentiel de la liberté de la presse ? C’est de contenir l’ambition et le despotisme de ceux à qui le peuple a commis son autorité, en éveillant sans cesse son attention sur les atteintes qu’ils peuvent porter à ses droits. Or, si vous leur laissez le pouvoir de poursuivre, sous le prétexte de calomnie, ceux qui oseront blâmer leur conduite, n’est-il pas clair que ce frein devient absolument impuissant et nul ? […] Permettre aux fonctionnaires publics de poursuivre comme calomniateurs quiconque oserait accuser leur conduite, c’est abjurer tous les principes adoptés par les peuples libres. »

Telle est bien l’intention constante des SLAPP, étouffer dans l’œuf l’accumulation des « indices plausibles » avant qu’ils puissent se transformer en preuves juridiques –en supposant que les juges s’y intéressent, ce qui n’est pas toujours garanti. Qu’il s'agisse de la droite réactionnaire ou de la gauche autoritaire, qu’on invoque les droits sacrés de la libre entreprise ou la souveraineté nationale et l’« anti-impérialisme», l’objectif est toujours le même : l’impunité. Et le journalisme d’investigation est le bouc émissaire préféré des puissants lorsqu’ils ont quelque chose à cacher.

 

Monica Almeida, journaliste, chef de la rédaction de Quito du quotidien El Universo. Elle a travaillé à l’Agence France-Presse à Paris dans les années 1990 et a été boursière de la Nieman Foundation for Journalism de l’Université de Harvard en 2008-2009.

 

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