Le débat sur le nucléaire ne se résume pas à «pour ou contre»

Claudine Schwartz, statisticienne, et Jacques Treiner, physicien, poursuivent le dialogue entamé autour du risque nucléaire avec Benjamin Dessus et Bernard Laponche.

Claudine Schwartz, statisticienne, et Jacques Treiner, physicien, poursuivent le dialogue entamé autour du risque nucléaire avec Benjamin Dessus et Bernard Laponche.


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puceinvite.jpg Dans leur tribune du 29 juin publiée dans ces colonnes, Benjamin Dessus et Bernard Laponche répondent à notre critique de leur évaluation de la probabilité d'un accident majeur en France et en Europe. Ils reconnaissent volontiers s'être trompés dans leur calcul, et s'en excusent auprès de nous ( ?!) et auprès des lecteurs de Libération où leur premier article avait été publié.

 

Pour notre part, nous en demandions à la fois moins et plus : il n'y a pas lieu de s'excuser auprès de nous, mais en revanche il y a lieu de s'interroger sur ce maniement de la peur qui est l'effet manifeste de l'article initial, et qui gouverne encore l'énumération litanique des causes possibles d'accident majeur en France, sans qu'aucun mot ne soit jamais écrit concernant les mesures prises, ou à prendre, pour les éviter, ou éviter leurs conséquences. La peur a sa dynamique propre, elle s'affranchit rapidement du terreau où elle est née, et l'on perçoit, dans certains commentaires-mêmes qui circulent sur ce site, son pouvoir grisant et hypnotique à la fois : quelle belle excuse pour les violences verbales !

Précisons tout de suite que si nous contestions la façon d'estimer la probabilité d'accident majeur en France et en Europe car elle incluait dans la statistique l'accident de Fukushima, cela ne signifie évidemment pas que nous considérons le parc français à l'abri de tout accident. Nous remarquions également que l'absence d'accident majeur en France fait qu'on ne dispose pas de statistique permettant d'évaluer leur probabilité : c'est une lapalissade, mais elle n'implique aucunement que nous ne reconnaissions pas la liste des causes proposée par nos collègues. Simplement, on ne peut leur associer une probabilité d'occurrence. Ce n'est d'ailleurs pas le problème, comme on va voir. Et puisque la probabilité d'un débat semble acquise, tentons de la faire progresser.

Générer de la peur de masse est un bien pauvre résultat. Car s'il est atteint, il ne résout pas grand-chose. A lire les opposants au nucléaire, on a l'impression que le débat est clos dès lors qu'ils ont exprimé les raisons de leur opposition. En fait, les questions de sûreté et de gestion des déchets se posent de toute façon, qu'on se prononce pour ou contre le nucléaire. Nous prendrons deux exemples pour appuyer ce point de vue.

Considérons la question des déchets : les opposants au nucléaire affirment que c'est une question non résolue, d'où une des raisons importantes de leur opposition. Sans même aborder les réacteurs dits de 4ème génération, qui peuvent brûler certains déchets actuels et réduire la quantité qu'ils produisent eux-mêmes d'un facteur 100, considérons les déchets accumulés aujourd'hui : verres stockés à la Hague, combustibles usés, combustibles MOx irradiés. Que proposent-ils d'en faire ? Il faut songer à des solutions pratiques, et dire où et comment on envisage de les stocker. Si l'on se prononce contre le nucléaire, la réflexion est-elle de nature différente de ceux qui considèrent que le nucléaire fera partie du mix énergétique futur ? Angela Merkel a déclaré que les centrales nucléaires allemandes étaient les moins sûres d'Europe. Mais elles ne disparaissent pas comme par enchantement. Faut-il améliorer leur sûreté dans la période de transition ? Sur quelles bases ? Comment maintenir les compétences et le moral des personnels chargés du fonctionnement des réacteurs pendant la transition ? Voilà des questions pratiques qui demandent réponse au-delà d'une opposition de principe.

Rolf Linkohr, membre du Parlement Européen et ancien directeur de la Fondation européenne de l'énergie, remarquait récemment que sur les quelque 50000 articles qui ont été consacrés à l'accident de Fukushima, environ 40000 ont été écrit en Allemagne. A les lire, ajoutait-il, on pourrait penser qu'au Japon, un accident nucléaire a déclenché un tremblement de terre et provoqué un tsunami qui a tué 30000 personnes... N'entend-on pas parler « d'hécatombe » ? Un accident nucléaire ne peut provoquer qu'une hécatombe, cela ne semble pas faire de doute pour certains. Qu'en pensent B. Dessus et B. Laponche ?

Dans la mesure où, pourtant, l'accident nucléaire n'a pas provoqué de victimes directes, le drame pour les gens qui vivaient là -outre les effets du tsunami - est lié à la nécessité d'abandonner une zone de 20 km autour de Fukushima. C'est une manière de tout perdre - sauf la vie. Tant que la situation des centrales n'est pas stabilisée, l'évacuation est la mesure de prudence qui s'impose. Pouvoir revenir, c'est regagner ce qu'on a perdu. Mais de quoi dépend ce retour éventuel ? De la dangerosité estimée des rayonnements de l'environnement. C'est là que la question des « faibles doses » intervient. Les opposants au nucléaire considèrent que les effets sont simplement proportionnels à la dose reçue (en terme technique, c'est la Relation Linéaire Sans Seuil : RLSS). La RLSS est utilisée par la Commission Internationale de Protection Radiologique pour fixer des normes, mais il est explicitement reconnu qu'elle n'est pas fiable pour prévoir des effets sur la santé. Dans cette hypothèse, toute dose, aussi faible soit-elle, provoque un nombre de cancers qui lui est proportionnel. Il suffit de considérer que toute l'humanité est exposée à des faibles doses (résidus des essais nucléaires des années 1960, de Tchernobyl, radioactivité naturelle, auxquelles il conviendrait de rajouter la radioactivité relâchée par l'exploitation des mines de charbon, par les volcans etc.), pour obtenir un nombre de victimes astronomique !

Or les études biologiques montrent que, sur le plan médical, la RLSS n'est pas valable pour les faibles doses : en effet, il existe des seuils en dessous desquels on n'observe pas de conséquence de l'exposition aux rayonnements. L'existence de seuils n'est pas surprenante ; notre propre corps contient des éléments radioactifs (potassium-40, carbone-14) qui représentent de 8000 à 10000 désintégrations par seconde chez un adulte. D'autre part, il existe une radioactivité naturelle dont l'intensité dépend du lieu. Exprimée à l'aide de l'unité communément utilisée, le Sievert, elle est en France d'environ 2,4 mSv (millisievert par an), et peut varier d'un facteur 3 suivant les endroits (il faut y rajouter les rayonnements dus à la radiologie). Mais il existe des endroits au monde où elle est 20 fois, et même 50 fois supérieure, sans que l'on observe de conséquence. D'autre part, pour les fortes doses, les effets ne sont pas les mêmes selon qu'elles sont reçues en une fois ou étalées dans le temps. Dans une zone où la radioactivité naturelle est de 50 mSv par an, en 50 ans, un adulte reçoit 2,5 Sv sans qu'apparemment on observe de conséquence. Or si cette dose est reçue en une fois, le pronostic vital est engagé. Ceci aussi peut se comprendre : des mécanismes de « réparation cellulaire » existent, on le sait, mais ils ont leur limite en termes de nombre maximal de réparations par unité de temps.

Nous ne sommes pas spécialistes de ces questions scientifiques, et nous ne les mentionnons ici que pour signaler qu'elles sont essentielles pour toute autorité politique en charge du déplacement de populations. En fait, la plupart des zones évacuées autour de Fukushima pourraient être habitées à nouveau lorsque le contrôle du refroidissement des réacteurs endommagés aura été bien stabilisé, et que le traitement des sols contaminés en surface aura été entrepris.

Nous ne doutons pas que B. Dessus et B. Laponche le sachent. Pourquoi n'en tiennent-ils aucun compte ?

Note : nos excuses à B. Dessus pour lui avoir attribué par erreur un passé au CEA.

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