Alain Bancquart ou l'œuvre comme expression éthique et politique

Le 6 novembre 2014, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire d’Alain Bancquart et à l’invitation du Centre de documentation de la musique contemporaine à Paris, en présence du compositeur et d’autres invités, le compositeur Stéphane de Gérando a rendu hommage à l’œuvre – et à l'enseignement – d’Alain Bancquart qui traduit, « de par la qualité et l’intensité de sa présence, le sentiment d’une expression éthique et politique ». Mediapart publie ici son allocution.

Le 6 novembre 2014, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire d’Alain Bancquart et à l’invitation du Centre de documentation de la musique contemporaine à Paris, en présence du compositeur et d’autres invités, le compositeur Stéphane de Gérando a rendu hommage à l’œuvre – et à l'enseignement – d’Alain Bancquart qui traduit, « de par la qualité et l’intensité de sa présence, le sentiment d’une expression éthique et politique ». Mediapart publie ici son allocution.


 

Dans les anciens locaux du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, rue de Madrid, près de l’infirmerie, au dernier étage d’un bâtiment au fond de la cour, je me souviens de cette première rencontre avec Alain Bancquart, professeur de composition dans cette institution si prestigieuse, stature intimidante, sorte de rêve institutionnel inaccessible représentant l’élite de la formation musicale française, l’excellence que je tentais non pas d’atteindre mais d’approcher timidement. Jeune étudiant souhaitant préparer le concours d’entrée en composition au conservatoire supérieur, son accueil, son écoute, sa générosité, son attention, l’intensité de sa présence m’ont immédiatement et profondément marqué.

Phrases courtes et dynamiques avec un mélisme souvent en forme de chute silencieuse, questions sans détours, richesse de ses interventions toujours signifiantes et souvent surprenantes voire « catastrophiques », j’étais immergé dans la vraie vie, celle si rare qui habite le temps.

« Pouvez-vous arrêter d’écrire ? » Cette question me renvoyait intérieurement à ma lecture du témoignage de Robert Antelme sur les camps de concentration, la possibilité d’être en situation de devoir survivre avec un objectif humble, une « revendication presque biologique d’appartenance à l’espèce humaine ».

J’aime les questions d’Alain, qui m’apprendra plus tard qu’il y a de bonnes et de mauvaises questions.

J’ai par la suite eu la chance de faire partie de ses étudiants en composition au conservatoire supérieur, pendant près de sept années, ayant suivi un second et troisième cycle sous sa direction. Pour évoquer son enseignement, j’aurais pu vous parler de ces années qui m’ont définitivement marqué, du soutien que j’ai pu recevoir, alors que je me lançais dans des projets toujours plus démesurés, d’une pièce pour plus d’une centaine d’instrumentistes avec électronique à une pièce pour quatre orchestres, ayant le sentiment de vivre à ses côtés des moments précieux, uniques et d’une certaine manière intimes, un passage où la transmission prenait un sens non pas seulement individuel mais aussi collectif.

D’une autre manière, j’ai progressivement appris à découvrir son œuvre et ce qu’elle nous enseigne. Plus d’une vingtaine d’années plus tard, à l’écoute des dernières œuvres d’Alain, son enseignement est intact, vivant comme au premier jour, sans une ride, fort comme un roc et puissant, obstiné, délicat, une respiration du temps au-delà de la séparation.

Il n’y a pas de doute, l’œuvre d’Alain Bancquart s’impose par sa présence et sa constance, expression d’une permanence voire d’une immanence. Sa trajectoire est limpide comme le titre de ses œuvres et les thèmes récurrents autour de la vie, la mort, l’altérité, naissance du geste, relations à la terre et à la nature – Sève, Ecorce, Ombre éclatée, Jeux de lumières, ses manières d’être, entre animal et silence, le corps, Violente Vie.

La place de Marie-Claire Bancquart dans l’œuvre d’Alain, au-delà des mots, comme un sentiment d’appartenance, des amitiés musicales fortes, fidèles, parfois tumultueuses qu’il a souvent su généreusement nous faire partager comme avec Pierre-Yves Artaud, Pierre Strauch, Sona Khochafian, Irène Jarsky, Nicholas Isherwood, Martine Joste, Christian Rivet, des compagnons de route avec Paul Méfano, Hugues Dufourt, Michel Fischer, Michel Decoust...

Près d’une centaine d’œuvres qui ne font qu’une, la signature d’Alain est présente et parfaitement identifiable, historiquement positionnée, comme une évidence.

L’œuvre s’impose par sa couleur, délicatesse harmonique et mélodique polychromatique, infinie permanence de mouvements micro-ondulatoires instables, prisme spectral tendant vers l’élément simple, jusqu‘au seuil de la rupture. De 1961 aux années 2000, le spectre harmonique existant s’élargit, comme pour Habiter l’ambre, œuvre pour piano en 16e de ton doublée par son ombre électronique. La maîtrise du langage harmonique est propre à Alain Bancquart (importance du chiffre 13, des intervalles impairs, utilisation du carré magique, modes non octaviants, techniques de compression et dilatation des séries, anamorphoses...). Inspirée au départ des techniques de prolifération post-sérielle des années 1950, elle trouve son originalité dans une écoute sensible et personnelle des micro-intervalles qu’il a su historiquement imposer à travers une expérience imaginative et sensorielle unique, doublée de techniques combinatoires originales pour le développement du matériau. Cette attitude était déjà particulièrement courageuse à l’époque.

Plus encore, la mise en relation cohérente d’une écriture du temps et des micro-modulations harmoniques est dans son œuvre essentielle. Citons trois exemples marquant dans le cadre de l’évolution de l’écriture des durées, deux trios à cordes, Thrène I, première oeuvre micro-tonale (1968) et Thrène II, avec une notation proportionnelle du rythme (1977) puis la première Sonate pour piano (1988), comme un écho à la Sonate pour piano (1952) de Barraqué ou des Structures I et II (1952 et 1961) de Boulez, avec une notation rationnelle des durées pour s’affranchir des mesures et des carrures trop simplificatrices qui ne correspondent plus à la notation renouvelée des micro-intervalles. Mais j’insiste, il ne s’agit pas au départ d’une expérience théorique, mais bien d’une véritable écoute du temps et de ses micros modulations, dans le prolongement du travail rythmique d’Olivier Messiaen et de la recherche d’une cohérence notamment exposée dans son ouvrage Technique de mon langage musical (Paris, Leduc, 1944). Plus qu’un procédé combinatoire, Alain a un rapport charnel à l’invention du son, entité vivante qu’il sait plus que tout autre respecter et même bousculer.

Autre trait de caractère lié à son écriture et présent dès ses premières œuvres, le rapport à une virtuosité instrumentale symbole d’une vocalité psalmodique à la fois perpétuellement changeante et omniprésente, sorte de constante du discours bancquardien, comme pour mieux se distinguer des lentes trames polyphoniques accompagnantes, seconde constante à l’image d’un double, souvent dense, altérité formant l’unicité exprimée par contrastes de tessitures extrêmes, d’agogiques contractées ou dilatées, de nuances et de timbres prolongés, sensation d’instabilité irisée du matériau harmonico-temporel qu’il développe toujours plus. Essence d’une vie commune, le chant virevoltant d’une guitare se fond alors progressivement dans une longue trame polyphonique des sons de flûtes qui décélèrent, comme un hommage à la sève qui cesse d’être irriguée (De l’étrange circulation de la sève, extrait de Ma manière d’arbre, concerto pour guitare et 24 flûtes, 1990).

 

Alain Bancquart ... De l'étrange circulation de la sève © OMaclac

Dans une grande tradition des masses orchestrales comme le dernier mouvement de sa Cinquième symphonie (1992) ou des densités extrêmes, de Mémoire, 2e quatuor à cordes (1985) à des passage du Livre du Labyrinthe pour ensemble (1999) ou d’Amour grand terrible champ critique, pour percussion et électronique (2002), Alain Bancquart franchi à sa manière historiquement un seuil, renouvelant par la même l’expérience d’une écoute intérieure, dans le prolongement de compositeurs comme Xenakis, Ligeti, Berio, Stockhausen, Scelsi, Messiaen, Zimmermann, Ferneyhough...

Ces caractéristiques d’écritures sont toujours au service d’une architecture de l’œuvre qui agit souvent par phases successives voire superposées (polymorphismes), crescendo vers le climax ou bien au contraire œuvre apogée, passant de jubilations sonores aux dénuements les plus radicaux par le biais de contrôles savant des densités, agogiques et tessitures, jusqu’à l’instabilité des sensations renforçant la perception des micro-modulations et de la fragilité de l’être sonore. La forme de l’œuvre d’Alain Bancquart est double, imprévisibilité émotionnelle associée à une trajectoire inévitable qui me semble toujours plus, au fil des années, tendre vers la raréfaction du matériau ou plus encore le silence. Ce silence habite le temps, il prend forme pendant et après l’écoute de l’œuvre, non pas comme un vide sans signification, mais comme la naissance d’un espace-temps qu’il nous fait la grâce de nous offrir et de partager. L’œuvre d’Alain Bancquart nous nourrit d’une dimension spirituelle qui révèle à sa manière les sentiments de croyance, d’engagement, de responsabilité, de vérité, d’amour. Ce qui fait sa force, c’est que ces mots ont ici un sens, ils résonnent intimement en nous comme une expérience à la fois synchronique et diachronique.

Ma vie professionnelle de responsable institutionnel ou d’enseignant a toujours été accompagnée par l’œuvre d’Alain, comme un repère, un jalon traçant une ligne de crête, pudique, majestueuse et digne.

Cette œuvre exemplaire prend en effet toute sa place dans une époque en perte de repères éducatifs, politiques et éthiques. Les critiques sévères sur la formation des jeunes perdurent toujours plus, jusqu’aux rapports de la Cour des comptes qui évoquent les graves dérapages réitérés de nos institutions. Clin d’œil à Alain qui a horreur de la répétition et d’une réitération textuelle de toute forme de situation, dans la lignée des aspirations de Schoenberg en 1908.

Cette notion de transmission, socle de nos civilisations est plus que jamais ébranlée, plus encore, elle se fissure sans avoir collectivement et individuellement le courage d’aborder les questions qui dérangent, de se poser les bonnes questions dirait Alain. Car à force d’exister pour lui-même, ce système a fini par créer des réseaux de pouvoir parallèles profondément ancrés, des lieux communs qui révèlent la nature rhizomatique et intéressée de ses fonctionnements. Comment avoir le courage de discuter d’un système qui semblerait proposer du rêve, et qui nous fait vivre avec les privilèges que l’on connaît et d’autres que l’on tente de dissimuler de manière irresponsable ? S’engager dans la création relève d’une attitude responsable, jamais acquise ; l’œuvre d’Alain Bancquart connaît humblement et obstinément le sens quotidien des remises en question, jusqu’à faire et défaire sans cesse.

Si Alain Bancquart ne respecte pas momentanément la loi musicale ou le système d’écriture qu’il s’impose ou qui lui est imposé, c’est d’une certaine manière pour mieux les valoriser et respecter leur essence, sans jamais les piétiner ou leur faire perdre toute signification.

Ce que l’œuvre d’art apprend ici au politique, à l’institutionnel, au citoyen, c’est une capacité à vivre un projet commun au-delà de toute dualité mensongère de celui qui, en toute impunité, est trop souvent juge et partie. Le propre de l’œuvre d’Alain Bancquart, c’est qu’elle existe avec lui, en lui et sans lui. Lorsque j’entends son œuvre, j’ai une conscience personnelle de ce qu’elle représente dans des contextes à la fois historiques, esthétiques et culturels. Son œuvre ne se fonde pas sur les modes du moment, elle a la capacité de résister à la majorité ou aux minorités toutes puissantes, elle se mérite, se conçoit dans l’effort et la persévérance pour progressivement se découvrir et s’oublier au delà des temps, se faisant face sans jamais détourner le regard, loyale et fidèle à ses aspirations dans la multiplicité de l’unité, respectueuse des origines, vibrant hommage à la vie jusqu’à célébrer la mort dans l’infini des perspectives ou des douleurs enfuies.

L’œuvre d’Alain Bancquart veille et nous alerte, elle aide à croire en d’autres formes de communication et d’écoute, de respect de soi et des autres, elle est une source d’inspiration et d’apaisement, plaidoyer pour un autre temps, replaçant la femme et l’homme au centre d’un possible espoir, d’un possible échange.

C’est en ce sens que l’œuvre d’Alain Bancquart nous renvoie à une expression éthique et politique de nos existences.

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A consulter: le site d’Alain Bancquart. Autre publication de Stéphane de Gérando avec Alain Bancquart : « L’acte de créer ou retarder la mort. D’après un entretien avec Alain Bancquart », Education musicale numéro 576, Vernon, L’Education Musicale, 2012, 7 p. 

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