Ni soumission, ni nouvelle croisade, le respect avant tout

Haut représentant des Nations Unies pour l’Alliance des civilisations, Miguel Ángel Moratinos s’alarme de l'islamophobie française. L’ancien ministre des affaires étrangères espagnol critique un «discours d’intolérance envers les signes religieux» qui ouvre un «nouveau chapitre de l’exclusion et du rejet de l’autre».  

Au cours des dernières semaines, nous avons à nouveau assisté en France à l’éternel débat sur la laïcité et le droit de liberté de religion, en particulier le droit de porter des signes extérieurs manifestant une appartenance religieuse.

Tout le monde reconnaît la longue histoire de la France en faveur d’une laïcité républicaine garantissant les droits de tous les citoyens. Il faut se rappeler de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui déclare que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi ».

Cette déclaration historique qui marquera l’avenir de la France, de l’Europe et du monde devrait servir de cadre de référence pour analyser les prises de position et les manifestations qui se déroulent aujourd’hui dans l’Hexagone.

Malheureusement, ce n’est pas la première fois que nous assistons à ce débat houleux et dangereux qui s’amplifie et met en péril le vivre-ensemble toujours proclamé et défendu par l’état républicain. 

Du point de vue légal, les repères sont clairs. Depuis la loi du 9 décembre 1905, la séparation de l’Église et de l’État est établie. En octobre 1946, le principe de laïcité est inscrit dans la Constitution de la République et ce principe est reconduit par la Ve République. 

Tout semble aller bien jusqu’à octobre 1989, après l’incident du collège Gabriel-Havez de Creil (Oise) lors de l’interdiction faite à deux élèves de confession musulmane d’assister aux cours si elles continuent à porter le « foulard islamique ».

A partir de cette crise, le « voile » devient l’objet incontournable du débat politico-religieux qui confronte une société occidentale à une communauté musulmane qui essaie de trouver sa place dans une République laïque qui est aussi sa propre nation.

Cette polémique ne fait qu’exposer la profonde contradiction et les problèmes sociétaux que la France et les pays occidentaux commencent à avoir avec l’Islam et les populations musulmanes. 

Ce nouveau chapitre de l’exclusion et du rejet de l’autre se produit quand l’atrocité et l’horreur de la Shoah commencent à être prises sérieusement en considération par les responsables politiques européens. La tragédie du peuple juif qui a constitué l’une des expressions les plus cruelles de l’inhumanité n’empêche pas l’antisémitisme de s’aggraver en France et dans le monde.

C’est dans ce contexte négatif, alors qu’on aurait dû rassembler nos forces pour combattre l’antisémitisme, que l’islamophobie commence à se développer et à prendre une place importante dans le débat politique.

Le religieux revient sur la place publique et les partis populistes et réactionnaires sont les premiers à adhérer à une dénonciation viscérale de l’Islam et de son entourage social et politique.

La situation de nos jours n’est pas le résultat d’une crise conjoncturelle. Elle trouve sa source dans une longue série d’erreurs et d’inactions qui ont créé ce profond divorce entre l’Occident et les pays arabo-musulmans.

Il n’y a pas de « Choc des civilisations » comme le politologue américain Samuel Huntington voulait le prédire. Il y a un énorme conflit d’ignorance, de haine, et de manipulation des deux côtés.

Le rapport Islam-Occident est mal posé et très mal développé. Ce n’est pas une religion monothéiste comme l’Islam qui menace l’Occident. Ce n’est pas une culture islamique qui s’oppose à la culture européenne. C’est surtout un imaginaire collectif qui est utilisé politiquement par les deux parties pour essayer de gagner de l’influence et du pouvoir.

Le débat en France n’est pas entre laïcité et respect de l’Islam. Les règles sont claires et le président de la République française M. Emmanuel Macron les exprime et les défend avec vision et fermeté. Ce qui alimente la polarisation ce sont les intérêts politiques pour gagner des soutiens et des appuis électoraux. Dès qu’on introduit le débat religieux dans le champs politique, on entre dans un terrain que les extrémistes et les radicaux se pressent d’exploiter. 

Quand un ministre de l’éducation de la République laïque française responsable de défendre la loi et l’esprit de la loi se permet de dire qu’il considèrerait « souhaitable » qu’on ne porte pas le foulard dans la voie publique, il ouvre la porte à un discours de rejet et d’exclusion de plus de sept millions de musulmans français et des 75 millions de musulmans futurs dans l’union européenne.

Les responsables politiques doivent être responsables et savoir que ce discours d’intolérance envers les signes religieux produit immédiatement la réaction et l’exacerbation de l’autre part.

On ne soutient pas et on n’accepte pas la soumission ; on demande d’exercer un principe élémentaire en démocratie : le respect d’autrui.

On stigmatise le « burkini » mais nous occidentaux acceptons les plages nudistes. On peut être « nu » mais jamais tout habillé.

Il faut un nouveau débat dans les relations entre le monde musulman et le monde occidental.

Jusqu'à présent, nous nous sommes éloignés les uns des autres. On ne veut plus de croisades et de soumission. Nous voulons un respect mutuel dans le cadre de la loi et de la laïcité.

Il faut savoir écouter l’autre et pour cela il est nécessaire de trouver les moyens pour réussir à développer une meilleure connaissance des raisons de ceux qui veulent vivre et pratiquer leur spiritualité conformément à leurs confessions et leurs croyances.

Le monde du XXIe siècle ne peut pas ignorer ou négliger l’élément religieux de nos concitoyens et de nos sociétés. Il faut établir des règles, des instruments, et des mécanismes pour garantir un respect et une dignité de tous. L’Alliance des Civilisations des Nations Unies travaille dans ce sens. Tous ensemble, nous devons travailler à sauver la planète. Mais nous devons d’abord nous sauver nous-mêmes et défendre l’idéal d’une seule humanité avec une diversité de cultures et de religions. 

Miguel Ángel Moratinos, ancien ministre des Affaires étrangères de l’Espagne, est l’actuel Haut Représentant des Nations Unies pour l’Alliance des Civilisations, une initiative spéciale du Secrétaire général de l'ONU visant à améliorer la compréhension et la coopération entre les nations et les peuples de cultures et de religions diverses, ainsi qu'à prévenir et lutter contre les forces qui alimentent la polarisation et l'extrémisme.

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