Billet de blog 8 déc. 2011

Hernando Calvo Ospina, Français non grata

Pourquoi «un homme qui n'a toujours eu pour seule arme que la pointe de son stylo» est-il traité comme un «terroriste potentiel», s'interroge Guillaume Beaulande, traducteur du journaliste et écrivain colombien Hernando Calvo Ospina, à qui la France vient de refuser la nationalité.

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Pourquoi «un homme qui n'a toujours eu pour seule arme que la pointe de son stylo» est-il traité comme un «terroriste potentiel», s'interroge Guillaume Beaulande, traducteur du journaliste et écrivain colombien Hernando Calvo Ospina, à qui la France vient de refuser la nationalité.

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«Votre loyalisme à l'égard de notre pays et de ses institutions n'est pas avéré»: tel est la réponse du ministère de l'intérieur à la demande de nationalité française qu'a formulée le journaliste-écrivain Hernando Calvo Ospina. Exilé politique en France depuis 1985, Hernando Calvo Ospina a reçu cette lettre comme on reçoit un coup de massue.

Tout commença lorsque le 18 avril 2009, la Transport Security Administration (TSA) interdit au pilote du vol 438 Paris-Mexico de pénétrer dans l'espace aérien des Etats-Unis. Hernando Calvo Ospina, qui devait se rendre au Nicaragua pour un reportage, apprit alors avec stupéfaction qu'il faisait partie de la «No fly list», une liste établie par Washington au lendemain du 11-Septembre 2001. Elle regroupait des personnes représentant soit disant une menace pour la sécurité nationale et donc non autorisées à ne serait-ce que survoler le territoire des Etats-Unis. Rappelons au passage l'absurdité paranoïaque de cette liste sur laquelle le nom de Nelson Mandela apparaissait encore en 2008.0

Hernando Calvo Ospina, collaborateur du Monde diplomatique, a écrit de nombreux ouvrages et articles pour dénoncer la situation en Colombie et la politique de son gouvernement, les exactions des paramilitaires et plus généralement la politique des États-Unis en Amérique latine. C'est également en tant que journaliste qu'il lui est arrivé de rencontrer des membres de l'état-major des Forces armées révolutionnaires de Colombie.

Dans la lettre officielle qu'il a reçue du Sous-directeur de l'accès à la nationalité française au Ministère de l'intérieur, et reproduite ici, trois choses lui sont reprochées: ses relations supposées avec les Farc, ses relations avec la diplomatie cubaine à Paris, et des lignes qu'il aurait écrites contre la diplomatie française.

Considéré comme persona non grata par les Etats-Unis, Hernando Calvo Ospina y était déjà traité comme une personne représentant «un danger pour la sécurité nationale». Aujourd'hui, sa demande de nationalité est «rejetée» par son pays d'accueil, alors qu'il y a fondé une famille, qu'il a appris notre langue et travaille en France depuis lors, est-ce à dire qu'il est persona non grata également en France? La question qui se pose est donc de savoir si le gouvernement français a délibérément anticipé les éventuelles injonctions des Etats-Unis.

Le fait d'apparaître dans la «No fly list» risquait déjà de nuire à ses activités de journaliste en contraignant ses déplacements, sachant qu'il est spécialiste de la région latino-américaine et que son travail nécessite des déplacements internationaux. Les raisons évoquées dans la lettre omettent au moins deux éléments importants. Sauf à considérer que le statut de journaliste n'est protégé que dans les textes et que la liberté d'expression n'est rien d'autre qu'un «élément de langage», les reproches évoqués plus haut à l'endroit de Hernando Calvo Ospina sont infondés et pour le moins injustes.

Même si c'est au principe de moralité –l'un des critères de recevabilité de la demande de nationalité– que renvoie la notion de loyauté, un enjeu politique semble se dessiner en filigrane dans cette lettre. Datée du 22 septembre, elle emploie un vocabulaire qui laisse pantois, nous y trouvons en effet les mots «idéologie», «régime castriste»...

L'esprit critique, le talent d'investigation et la liberté de penser d'Hernando Calvo Ospina ne semblent pas au goût du gouvernement français actuel, qui traite comme un «terroriste potentiel» un homme qui n'a toujours eu pour seule arme que la pointe de son stylo.

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Cliquer sur l'image ci-dessous pour agrandir la lettre adressée à Hernando Calvo Ospina par le ministère de l'intérieur.

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