Les trois écoles

Pour que l'école primaire puisse tenir ses promesses, pour qu’elle échappe au marasme, il faudrait « arrêter ces dénis de réalité qui usent et démoralisent », estime Alain Amariglio, instituteur. Il faudrait « ne pas étouffer l’enthousiasme de la salle de classe entre grisaille gestionnaire et infantilisation des enseignants », et aussi se montrer plus ambitieux.

Pour que l'école primaire puisse tenir ses promesses, pour qu’elle échappe au marasme, il faudrait « arrêter ces dénis de réalité qui usent et démoralisent », estime Alain Amariglio, instituteur. Il faudrait « ne pas étouffer l’enthousiasme de la salle de classe entre grisaille gestionnaire et infantilisation des enseignants », et aussi se montrer plus ambitieux.


C’est une Ecole primaire de rêve. Infatigable, une jeune ministre travaille sans relâche à son amélioration et nous annonce chaque jour de bonnes nouvelles. Rythmes scolaires enfin naturels, partenariat harmonieux avec les collectivités territoriales, égalités en tous genres, modernité numérique, notation bienveillante, redoublement interdit et, bien sûr, afflux de nombreux candidats, désireux d’enseigner dans un pareil Eden. Pourquoi quitterait-elle un sourire que les médias démultiplient à l’infini ? Elle dirige une école rêvée. Ne nous y attardons pas trop.

Cette école-là n’existe pas.

Les faits racontent une deuxième école, celle du marasme éducatif, où le niveau baisse, le décrochage et les inégalités prospèrent. Les rythmes, améliorés ou non, ne compensent pas le raccourcissement de la scolarité : une année perdue au primaire en une génération (autant au collège), sans que jamais on ne fasse le lien avec la baisse de niveau. On préfère « interdire » ses conséquences, comme le redoublement. Sans jamais le dire, on choisit toujours la « réforme » la plus économique. Les conditions et la nature de l’enseignement dispensé au sein de l’Education dite Nationale dépendent chaque jour davantage des collectivités territoriales, de leurs ressources et de leurs choix politiques, ce qui accentuera les inégalités malgré tous les ABCD du monde. Les plans numériques, dont on multiplie les annonces plutôt que d’en assurer le financement, n’ont pas encore atteint les maîtres, toujours privés d’ordinateurs. La gestion du personnel est désastreuse : les enseignants voient leur supérieur hiérarchique une fois tous les cinq ans, leur « encadrement » est réduit à une inspection, leur administration les laisse seuls face aux difficultés, les infantilise, pratique esquive et langue de bois. Résultat : en dépit d’un chômage sans précédent, et contrairement aux communiqués triomphants du ministère, les candidats s’obstinent à bouder ce petit paradis. Les ingrats.

En Seine Saint-Denis, le roi est nu et les blessures, graves, apparaissent au grand jour. Dans ce territoire abandonné par la République où parents et enseignants indignés viennent de créer un « Ministère des bonnets d’âne », nombre d’élèves n’ont cours que très irrégulièrement, que ce soit avec des titulaires, des remplaçants ou qui que ce soit. Le recrutement est plus difficile que jamais. Même en baissant les seuils d’admission à 5/20, en passant par Pôle Emploi, en recrutant des contractuels sur internet, sans entretien préalable ni condition de diplôme, le compte n’y est pas. Quand l’Education Nationale parvient à recruter, son organisation défaillante ne lui permet même pas de payer les débutants, à qui on promet un « acompte », puis des bons d’alimentation. S’ils viennent les chercher, il en manque. On ne sait plus à quelle hauteur placer la barre pour qu’elle soit franchie. Pas étonnant qu’il faille ensuite dépenser des fortunes en communication, bien au-delà du budget prévu.

Et pourtant.

En Seine Saint-Denis comme partout ailleurs, peut exister une autre école primaire, aussi réelle. C’est l’école de l’espoir. Celle des élèves, du savoir, de la salle de classe. Pour peu que les enseignants soient correctement recrutés et raisonnablement expérimentés, les élèves y font preuve du même appétit, de la même vitalité, de la même curiosité que toujours, ils ont les mêmes qualités et le même potentiel. On peut s’y enflammer pour le savoir, les livres, les problèmes, les œuvres d’art, l’Histoire, les Sciences et leurs Enigmes. Quand, pour la première fois j’y suis retourné, comme maître d’école en ZEP parisienne, j’ai retrouvé avec émotion ce creuset riche de promesses et d’émotions, où se transmet le savoir et se construit l’espèce humaine avec l’enthousiasme des élèves et le dévouement des professeurs. Cette école est bien plus belle que celle des contes de fées ministériels.

Mais pour qu’elle puisse tenir ses promesses, pour qu’elle échappe au marasme, il faudrait d’abord arrêter de l’épuiser, s’efforcer de ne pas nuire. Primum non nocere. Arrêter ces dénis de réalité, ces mensonges, ces esquives qui nous usent et nous démoralisent. Ne pas étouffer l’enthousiasme de la salle de classe entre grisaille gestionnaire et infantilisation des enseignants.

Il faudrait ensuite, bien sûr, se montrer plus ambitieux. Plutôt que de créer une nouvelle commission sur l’évaluation dont les travaux ne seront pas davantage pris en compte que ceux des précédentes commissions, mesurer sérieusement les effets de la baisse des horaires sur le niveau des élèves. Arrêter de changer sans cesse de programmes (quatre fois en vingt ans) et ne plus en faire un enjeu partisan. Organiser l’Institution en plaçant l’administration au service de la classe, et non l’inverse. Ne plus envoyer des débutants non formés aux postes les plus difficiles. Etablir des chaînes de responsabilité permettant le partage sincère et la circulation des objectifs, des besoins, des moyens, de manière ascendante, descendante, transversale, transparente, saine. Ne plus laisser les enseignants face à des problèmes insolubles. Même en n’améliorant que partiellement les structures et le fonctionnement, le progrès serait énorme. Les candidats reprendraient le chemin des concours sans qu’il soit besoin de campagnes de publicité mensongères et coûteuses, ni de recrutements dans l’urgence de contractuels au statut précaire. On pourrait commencer à penser aux difficultés essentielles, sans craindre que le plafond ne nous tombe sur la tête.

L’esquive, le mensonge et l’usure du personnel ne constituent pas une stratégie, tout au plus une pratique routinière, déshumanisée, vide de sens et d’espoir. Ce qui est construit sur la frustration accumulée est condamné d’avance. Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas… dans le bon sens.

Il faudrait, au moins, essayer.

Alain Amariglio, instituteur, auteur de Dans la classe (Editions des Equateurs)

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