Inégalités des émissions et dynamiques politiques à la COP21

Thomas Piketty, Lucas Chancel de l'IDDRI, Winnie Byanyima et Tim Gore d'Oxfam international (1) décryptent les enjeux de la justice climatique, via l'exemple de l'Inde. « Instrumentalisée, (cette justice) peut servir les partisans d'un accord au rabais. Utilisée à bon escient, afin de rappeler chacun à ses responsabilités, elle doit permettre de trouver un langage et un horizon commun ».

Trois jours après l’ouverture de la COP21, les pièces du puzzle diplomatique en cours se mettent en place et malgré ses efforts pour jouer un rôle constructif, l’Inde est clairement sous pression et fait l’objet de nombreuses discussions de couloirs.

A première vue, rien de plus normal. L’Inde est aujourd’hui le troisième plus gros pollueur mondial, avec les responsabilités que cela implique pour éviter des changements climatiques catastrophiques, mais semble malgré cela refuser de réduire davantage ses émissions, se retranchant derrière un principe de responsabilité commune mais différenciée que de nombreux pays trouvent suranné.

Nos récents travaux de recherche (1) permettent toutefois de donner une grille de lecture différente sur les responsabilités de chacun. Notre point de départ est de prendre un peu de recul sur la comparaison entre les émissions en volume pays par pays qui fait foi mais qui oublie un facteur essentiel, les inégalités à l'intérieur des pays. Ainsi, nous prenons comme point de départ les émissions des individus, quel que soit leur pays d’origine ou leur niveau de revenu. Ensuite, au lieu de nous concentrer sur les émissions liées à la production, nous regardons les émissions liées à la consommation des individus.

Et les chiffres racontent une histoire quelque peu différente : globalement, le total des émissions des dix pour cent de la population mondiale les plus riches représente la moitié des émissions liées à la consommation, tandis que les cinquante pour cent les plus pauvres n’émettent que dix pour cent de ce même total. Les un pour cent les plus riches polluent autant que les 50 pour cent les plus pauvres.

Le nombre de riches pollueurs augmentent dans les pays émergents comme l’Inde et un tiers des émissions du top 10% proviennent des pays émergents. Ces chiffres tendent à valider le discours sur la responsabilité croissante des pays émergents dans la lutte contre le changement climatique, et donc la nécessité d'y mettre en œuvre des stratégies de réduction des émissions.

Toutefois, il faut bien garder en tête que la majorité des plus grands émetteurs individuels de carbone provient toujours des pays développés. Pour se fixer les idées, d'après nos calculs, les 10% les plus riches américains émettent 40 fois plus par habitant et cinq fois plus au total que la moitié la plus pauvre de l'Inde, soit 600 millions d'habitants.

Si toutes les classes sociales seront affectées par les changements climatiques, les populations les plus modestes seront en première ligne, dans les pays en développement comme dans les pays développés. Les populations les plus pauvres sont en effet les plus vulnérables et les moins préparées pour faire face aux sécheresses, inondations ou tempêtes. L’ouragan Katrina nous l'avait démontré aux Etats-Unis, où les foyers afro-américains avaient davantage été touchés que les autres groupes sociaux. Dans les pays en développement comme l’Inde, le nombre de personnes affectées - et en particulier les femmes - atteint une toute autre échelle et ce malgré leurs très faibles niveaux d'émissions.

Au final, quelles leçons en tirer pour l’accord de Paris ? L’Inde doit certainement prendre ses responsabilités et les classes aisées des pays émergents ne peuvent plus se cacher derrière les plus pauvres de leur pays pour ne pas réduire leurs émissions. Pour ce qui est des centaines de millions d'individus vivant sous le seuil de pauvreté, leur développement nécessitera un accès décuplé à l'énergie et celle-ci ne pourra être que recyclable, au risque de remettre en cause l’objectif de deux degrés. Dans ce contexte, il serait cynique de ne se focaliser que sur l'Inde qui aura la difficile tâche de continuer à développer une prospérité à faible niveau d’émissions à grande échelle. Il ne fait aucun doute que le niveau d'ambition des pays du Nord, que ce soit en matière de financement ou de réduction des émissions, devra être encore substantiellement rehaussé. En particulier, les 30 milliards demandés par le groupe africain à l'horizon 2020 pour l'adaptation sont un plancher qui devra être rapidement porté à 150 milliards.

La question de la justice climatique est épineuse. Instrumentalisée, elle peut servir les partisans d'un accord au rabais. Utilisée à bon escient, afin de rappeler chacun à ses responsabilités, elle doit permettre de trouver un langage et un horizon commun, condition nécessaire pour conclure un accord acceptable aux yeux de tous mais aussi - surtout -  pour le mettre en œuvre.

(1) Extreme carbon inequality et Carbon and inequality: from Kyoto to Paris

 

Signataires :

Thomas Piketty, professeur à l’Ecole d’économie de Paris et à l’EHESS ;

Lucas Chancel, coordinateur du Rapport mondial sur les inégalités à l’Ecole d’économie de Paris et chercheur à l'IDDRI, Institut du déveveloppement durable ;

Winnie Byanyima, directrice exécutive d’Oxfam international ;

Tim Gore, conseiller principal sur la sécurité alimentaire et le changement climatique d'Oxfam international.

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