Billet de blog 9 mai 2013

Esclavage: une nouvelle bataille contre l'oubli

Jean-Paul Makengo, président de l'Eccar (European Coalition of Cities Against Racism) et Louis-Georges Tin, président du Cran (Conseil Représentatif des Associations Noires), invitent les maires d'Europe à « mettre en place une mesure obligeant les entreprises qui veulent recevoir des aides ou des marchés publics à ouvrir leurs archives et à révéler si elles ont bénéficié de l'esclavage par le passé ».

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Jean-Paul Makengo, président de l'Eccar (European Coalition of Cities Against Racism) et Louis-Georges Tin, président du Cran (Conseil Représentatif des Associations Noires), invitent les maires d'Europe à « mettre en place une mesure obligeant les entreprises qui veulent recevoir des aides ou des marchés publics à ouvrir leurs archives et à révéler si elles ont bénéficié de l'esclavage par le passé ».


En l'an 2000, la Californie vota un texte emblématique. Cette loi exigeait que les compagnies d'assurances travaillant avec l'Etat ouvrent leurs archives et révèlent si elles avaient par le passé bénéficié de l'esclavage en quelque façon. Selon les auteurs du texte, « les descendants d'esclaves, dont les ancêtres ont été considérés comme des biens meubles, déshumanisés, enlevés à leurs familles, soumis au travail forcé sans bénéfices ni compensations, tandis que les ancêtres des propriétaires ont reçu des compensations de la part des assurances, ont droit à une entière transparence sur ces questions ». Dans les années qui suivirent, des textes plus ou moins semblables furent votés dans l’Iowa, dans l’Illinois, à Chicago, à Los Angeles, à Cleveland, à Atlanta, à Baltimore, à Dallas, à Philadelphie, à Detroit, à New York, à Berkeley, à Milwaukee, à Oakland, à Philadelphie, à San Francisco, etc.

En 2005, JP Morgan Chase (première entreprise mondiale selon le classement Forbes) fut contrainte par la loi en vigueur à Chicago de reconnaître qu’elle avait possédé des esclaves par le passé, ce qu’elle avait d’abord nié. De même, des entreprises comme Bank of America (plus grande banque américaine en termes de dépôt et de capitalisation boursière), Wachovia Corporation (quatrième réseau bancaire aux États-Unis), Lehman Brothers (l’une des principales banques américaines avant sa spectaculaire faillite en 2008), la compagnie d’assurances Aetna (qui figure parmi les cent entreprises les plus riches du pays) furent obligées de révéler leurs liens avec l’esclavage.

« Transparence », c'est le mot qu'utilisait la loi californienne. Depuis quelques temps, on parle beaucoup de la nécessité de la transparence dans le domaine de la finance, pour lutter contre la fraude fiscale ou contre le crime organisé. Cette exigence légitime ne devrait-elle aussi aussi s'appliquer aux circuits économiques liés à la traite négrière ? En ce 10 mai, journée consacrée à la mémoire de l'esclavage et de l'abolition, nous osons proclamer : il est temps de faire la lumière sur les profits issus de l'esclavage. Cette histoire longtemps tabou doit être révélée.

C'est pourquoi, à l'instar de la loi votée en Californie, nous invitons les maires d'Europe à mettre en place la clause de transparence relative à l'esclavage. Dans tous les pays qui ont participé à la traite négrière, nous demandons aux maires, et au-delà à tous les élus, de mettre en place une mesure obligeant les entreprises qui veulent recevoir des aides ou des marchés publics à ouvrir leurs archives et à révéler si elles ont bénéficié de l'esclavage par le passé. Pour ne pas alourdir inutilement les procédures, cette clause s'appliquerait uniquement aux entreprises dont les origines directes ou indirectes remontent à une époque antérieure à l'abolition de l'esclavage.

L'enjeu ne concerne pas que les descendants d'esclaves. Quelle que soit leur origine, tous les citoyens ont le droit de savoir où va l'argent public. Comment, du reste, pourrait-on être opposé à l'instauration de cette clause de transparence ? Peut-on être contre la vérité ? Certaines entreprises d'aujourd'hui ont constitué leur capital sur la base du « commerce de bois d'ébène ». Pourquoi faudrait-il le cacher ? L'esclavage colonial fut un crime contre l'humanité. Sauf à vouloir protéger des intérêts coupables et obscurs, les élus du peuple se doivent d'adopter cette mesure, qui permettra de gagner une nouvelle bataille contre l'oubli, pour une meilleure (re-)connaissance de notre histoire commune.

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